L'ennemi intérieur et la violence extrême : l'URSS stalinienne et la Chine maoïste. Partie 2
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Les risques d'un antibureaucratisme bureaucratique seront confirmés sur une échelle plus grande, et dans un autre contexte, par la Révolution culturelle lancée à l'initiative de Mao dans la Chine en éruption des années 1966-1968. Cette vague de mobilisation populaire ne dure pas longtemps, un peu plus longtemps en Chine que dans l'URSS stalinienne. Dans les deux cas, derrière les visées, les peurs, les actions et réactions d'autodéfense du régime, c'est une grave crise sociale qui déploie ses effets ; c'est aussi le détournement par le peuple et contre le pouvoir, du discours manipulateur du régime. C'est fait avec les moyens à la disposition d'un monde populaire devant faire face à un pouvoir très autoritaire. C'est-à-dire dans un rapport du faible au fort. Il s'agit d'un rapport foncièrement inégal, où le rejet, le refus se drapent dans les apparences de l'obéissance, pour ne pas dire en surenchérissant le discours du régime, le dénaturant ainsi subtilement. Cette surenchère de ceux d'en bas, pour se protéger ou pour pouvoir manifester leur hostilité sans prendre trop de risque à l'égard de ce qui leur est imposé (la pression productiviste, etc.) et contre ceux qui les briment, est elle-même la réponse à une surenchère venue du pouvoir (dans la désignation de plus en plus arbitraire donc menaçante de l'ennemi, dans l'ultravolontarisme industrialisateur, dans la collectivisation forcée, dans la répression). Elle enclenche à son tour une surenchère de plus en plus grande du régime, et une violence de plus en plus indiscriminée des petits et moyens cadres qui tentent de maîtriser un chaos grandissant ; ou qui s'efforcent de détourner vers d'autres la menace qui pourrait les atteindre.
- 1 . N. Werth, « Logique de violence », op. cit., pp. 116-117.
Une spirale de violence s'ensuit qui atteindra son acmé pendant la Grande Terreur (1937-1938), qui se présente à la fois comme une terreur venue d'en haut, voulue et orchestrée par le chef suprême Staline, et une terreur relayée et amplifiée, visant des cibles particulières aux niveaux intermédiaires et à la base du pouvoir. L'impulsion vient d'en haut : une douzaine d'opérations sont lancées secrètement par Staline et Ejov, le commissaire du peuple à l'Intérieur. Elles s'attaquent à des catégories ciblées d'ennemis : « ex-communistes », « ex-socialistes révolutionnaires », « bandits », « éléments socialement et politiquement étrangers », (ex-nobles, ex-koulaks), etc. Parfois la répression atteint « l'ennemi étranger », « l'espion », ou des personnes ayant des liens avec l'étranger. Les cibles sont beaucoup plus diverses que les membres du parti. Il s'agit en fait d'une guerre sociale, voire d'une guerre contre le peuple davantage que d'un grand règlement de compte intra-parti1. Un « jeu », si l'on ose dire, qui est terriblement cruel et largement incontrôlable, et ne peut fonctionner que dans l'obscur, la dissimulation, la négation des enjeux réels, l'incompréhension de ses tenants et conséquences, la difficulté à en maîtriser les effets pervers et destructifs (voire autodestructeurs du régime).
- 2 . G. Rittersporn, « The omnipresent conspiracy : on soviet imagery of politics and social (...)
- 3 . V. Klemperer, LTI, La langue du III° Reich, Paris 1996, p. 125.
C'est dans ce contexte très lourdement chargé que se répand un imaginaire sur la conspiration universelle. On trouve là une vision omniprésente, profondément enracinée dans l'histoire russe et dans les mentalités qui se sont forgées dans cette histoire ; elle prend une ampleur considérable dans l'Union soviétique tourmentée, par bien des côtés déboussolée, des années 19302. La crise d'un monde soviétique accablé de maux, qui ne peuvent jamais être véritablement expliqués, amplifie la tendance de la population à ressentir et parfois exprimer une suspicion généralisée, à partager une perception, commune dans le peuple et l'élite, sur une impénétrable machination qui agit à tous les niveaux. Tout peut se passer et se passe. L'ennemi est ici et partout ; c'est « l'ennemi aux écoutes » dont parle V. Klemperer à propos de l'Allemagne nazie3.
C'est sans doute le danger d'effet en retour menaçant pour le régime qui contraint la propagande à moins insister sur les méfaits antipopulaires des « ennemis » à partir des derniers mois de 1937. L'image devient floue, on parle « d'espions », « d'ennemis » tout simplement. En 1939, on cesse toute propagande dans ce sens. Ceci ne signifie pas que la population ne soupçonne pas des intentions hostiles. Des mesures impopulaires, comme le durcissement de la législation concernant la discipline du travail ou l'introduction des frais d'enseignement dans les lycées et au-delà, sont parfois attribuées à des « ennemis ». Il en va de même de la crise de l'approvisionnement en produits alimentaires en 1939 et en 1940. Les « ennemis » en question ne sont plus ceux de la propagande de 1936-38. Il est clair qu'il s'agit de l'élite.
- 4 . S. Fitzpatrick, Everyday stalinism, Oxford U. Press.,1999, p. 192.
- 5 . Ibid., p. 199.
- 6 . N. Werth, Les grands procès de Moscou, Complexe, Bruxelles, 1987.
Pour le peuple, la Grande Terreur est une terrible souffrance imposée à beaucoup par le régime. C'est, plus encore, une infortune subie par le peuple, un malheur parmi d'autres, dans la longue histoire de ses souffrances : quelque part entre la famine et le sévère rationnement4. La Grande Terreur, comme offensive à l'intérieur et contre l'élite, serait un moindre mal pour le peuple si celui-ci était épargné. Mais ce n'est pas le cas. La menace qui vise d'abord explicitement l'ennemi doublement intérieur, dans le pays, et plus étroitement dans le parti, finit par déborder et atteindre tout le monde. C'est Staline qui précise de façon inquiétante, juste après l'exécution du maréchal Toukhatchevsky en juin 1937, que l'ennemi du peuple ne concerne pas seulement les oppositionnels « identifiés » (droitiers boukhariniens ou la gauche trotskiste) : personne n'est à l'abri5. En 1938, la Grande terreur, qui devient un véritable mouvement d'autodestruction du régime, est arrêtée, à la façon de Staline, d'en haut, presque d'un seul coup, et par des purges. Cet arrêt fait suite au troisième Grand procès de Moscou, au début de l'année 1938. Ce procès envoie un signal mais aussi un avertissement à la nouvelle génération des jeunes cadres formés par le régime, celle qui vient tout juste de remplacer les cadres purgés. Le signal leur indique qu'ils seront protégés, que leur stabilité est assurée, mais en échange d'une allégeance inconditionnelle à l'égard du régime6. C'est là une promesse qui sera pour l'essentiel respectée, permettant à cette génération fort jeune de devenir les vieillards quelquefois séniles qui dirigeront le pays encore dans les années 1960, 1970 et pour certains même les années 1980.
- 7 . Cité par S. Fitzpatrick, Everyday…, op. cit., p. 217.
- 8 . Ibid.
Malenkov, homme lige de Staline, fait un discours en janvier 1938 au plenum du Comité central ; il y dénonce avec un calme cynisme « les abus », l'expulsion de « bons communistes » et « l'attitude formaliste, bureaucratique à propos des demandes des personnes (sous entendu injustement - RL) expulsées »7. Sans pour autant que les survivants, sauf rares exceptions, soient libérés des camps8. C'est officiellement au 18e congrès du parti en mars 1939 que la Grande Terreur est arrêtée, par le sommet comme elle avait été lancée. Non sans une épuration préalable de l'appareil policier qui avait lui-même été en charge des terribles épurations. Béria prend, fin 1938, la place de Ejov, le chef du NKVD ; celui-ci et une partie de ses services sont éliminés à leur tour.
Ce résumé sommaire d'un dossier complexe nous aide à préciser le degré de diabolisation et d'invention de l'ennemi. Autrement dit, c'est le passage de catégories sociales, en principe définies dans un cadre programmatique rationnel (ou à prétention rationnelle), à des catégories ad hoc choisies par le régime : la dénomination de l'ennemi change vite et souvent, selon les impératifs du régime, sa perception du danger venu de la société ou de l'intérieur du parti.
- 9 . S. Davies, Popular opinion in Stalin's Russia, Cambridge U. Press, 1997, chapitre 6 « Us (...)
- 10 . S. Davies, ibid., p. 131.
Mais à quoi renvoie cette dénomination de l'ennemi intérieur ? L'ennemi intérieur est-il effectivement un démon dans l'imaginaire populaire ? La réponse semble positive et correspondre, dans le monde soviétique enraciné dans les valeurs populaires russes, à une vision que le peuple entretient spontanément avec ce qui est extérieur à son cadre de vie et lui est étranger, « alien » : « l'autre », cet inconnu est souvent une menace, et est facilement perçu comme un démon. Il faut y voir la prégnance de la religion populaire, avec ses traits propres. Il s'agit d'une thématique qui est fort étudiée de nos jours en vue de comprendre les éléments de continuité entre passé russe ancien et passé récent soviétique. Ce qui s'y exprime, c'est un puissant sentiment d'altérité ressenti dans le peuple entre « eux », ceux d'en haut, et « nous », le peuple. « Nous » contre « eux », un corps étranger au peuple, les étrangers dans la nation, les étrangers au peuple : c'est le parti comme une caste, les Juifs, parfois les Géorgiens ou d'autres ethnies9. Cette dichotomie manifeste le mécontentement populaire, jusqu'à insister sur le côté non prolétaire des cadres du parti, et surtout de sa composante juive, considérée comme nombreuse et puissante. Au point de rendre parfois populaire la Grande terreur qui s'attaque à tant de cadres honnis10.
- 11 . Intimacy and terror, soviet diaries of the 1930's, V. Garros, N. Korenvskaya, T. Lahusen, (...)
L'ouverture des archives depuis la fin des années 1980, donne accès aux dossiers internes du régime, au travail minutieux d'investigation policière (NKVD dans les années 1930), investigation qui, par nature, traque, transcrit, reflète la grogne populaire plutôt que les sujets de satisfaction. Les journaux intimes, un domaine exploré depuis une décennie seulement, ouvre un pan de savoir, une lucarne sur le quant-à-soi, l'intime, ou du moins le singulier. Une dimension, celle du soi, voire du souci de soi, qui paraissait jusqu'ici hors d'atteinte de l'investigation. La confrontation de ces deux sources nous aide à voir plus clair, du moins à accéder à quelque lueur dans ce qui travaille la société soviétique, dans les comportements attentes, espoirs et craintes de l'homme et de la femme soviétiques11.
- 12 . M. Lewin, La formation …, op. cit, partie sur « La vie rurale : coutume et magie », (...)
- 13 . J. Scott, The weapon of the weak. Everyday forms of peasant resistance, New Haven, 1985.
La démonologie si vivante encore à la période soviétique est une extension d'une démonologie - d'une ancestrale présence du surnaturel12 - familière qui est, au demeurant, assez bien intégrée dans la vie du monde populaire, dans le quotidien paysan. Elle s'adresse en fait, dans l'univers des années 1930, davantage à la vie ambiante, aux petits chefs locaux et tyrans proches, qu'elle n'atteint les cibles nommément visées par le régime, par ceux d'en haut - dont les accusés des grands procès de 1936-1938, et le démon par excellence mais lointain, hors du territoire : Trotski. Parfois, cette démonologie s'attaque aux grands chefs du régime. Si, en effet, la menace et le démon sont partout, si dans une logique d'inversion très caractéristique de la religiosité populaire, le diable est indéniablement présent dans des créatures d'ici-bas, un Staline, ou un Molotov, inspirateurs et maîtres de la cruelle collectivisation des terres, ne seraient-ils pas, aux yeux de certains paysans, ou d'ouvriers des villes (souvent des paysans déplacés vers les villes) des représentants du Malin sur terre ? C'est l'arme du fort (son discours comme norme obligée) retourné par le faible13. C'est le renversement symétrique souvent pratiqué par le paysan russe traditionnel : le traître désigné par le pouvoir devient la trahison du pouvoir responsable de la collectivisation forcée et des autres maux qui accablent le paysan et anéantit son mode de vie communautaire.
- 14 . J. Scott, Domination and the arts of resistance, Yale U. Press, 1990 ; en particulier chap. 1, (...)
- 15 . S. Davies, Popular, op. cit., p. 134 et ss.
Ainsi est mis en évidence la distance, sinon l'altérité entre le régime « populaire » et son peuple. Se manifeste la résistance discrète, pas à pas, peu visible et guère spectaculaire, évitant en tout cas, le plus souvent, le risque d'affrontement avec plus puissant que soi, résistance que décrit dans un autre contexte J. Scott.14 C'est le réinvestissement de la démonologie officielle, qui fait fond sur des aspects précis et fortement présents de la religiosité des humbles, par ce même monde populaire, renvoyant contre le régime son discours, et marquant ainsi, mais avec la prudence de celui qui est en position de faiblesse, la distance sinon le gouffre entre le peuple paysan (et ouvrier-paysan des villes) et le régime. Le religieux peut aussi être l'expression de « l'économie morale » du monde paysan, de ses sentiments et perceptions, une fois qu'il est déplacé dans les villes. De ce point de vue, le peuple est naturellement honnête et bon ; ceux d'en haut (y compris les petits chefs), eux, vivent en volant les travailleurs. Parfois le regard est plus directement social, il dévoile un mécanisme d'exploitation : l'élite travaille pour ses propres intérêts ; le stakhanovisme est vu comme une forme d'exploitation du monde du travail. Bref, l'ennemi c'est le privilégié, de plus en plus le privilégié du parti15.
- 16 . Ibid., p. 7.
- 17 . N. Toumarkin, Lenin lives ! The Lenin cult in soviet Russia, Cambridge,1983.
- 18 . M. Lewin, La formation.., op. cit., p. 396.
- 19 . Ibid.
Les sources d'archives « montrent que le peuple ordinaire s'arrangeait pour tromper le censeur, cherchait des sources alternatives d'information ou des idées sous forme de rumeurs, lettres personnelles, brochures et inscriptions. Le peuple se servait aussi de discours opposés, incluant le nationalisme, l'antisémitisme, le populisme qui se révélaient être des influences tenaces malgré les efforts pour les éradiquer »16. Ce détournement explique l'hésitation du régime à persister dans l'utilisation de cette démonologie. Ce démon agissant avec virulence dans le système soviétique est une création du pouvoir nouveau ; une manipulation consciente par le régime de l'intériorisation populaire de la démonologie, et de la notion « du hors monde », capable de tout - du bien comme du mal - de celui qui vient d'ailleurs. Cette manipulation délibérée, on la voit nettement en action dans la création du mausolée Lénine en 1924, et dans le débat, fort agité, qui se déroule alors dans les sphères dirigeantes à propos de cette canonisation consciente du créateur d'un pouvoir farouchement athée, donc d'une utilisation ou, plus exactement d'une tentative de détournement et de captation de tradition religieuse du monde populaire, tradition que l'on prétend par ailleurs combattre17. Il y a eu d'ailleurs des résistances dans les milieux bolcheviks à cette sanctification du chef décédé - à commencer par la veuve de Lénine - et de bien d'autres. Mais ils se sont heurtés et ont été « contrés » par Staline, l'ancien séminariste, devenu secrétaire général, qui était bien placé pour savoir la force du religieux parmi les populations de l'ancien empire tsariste. Le régime a fini par être pris, englué, pour le moins « contaminé » par ses manipulations. Les interventions, les choix et problèmes internes au régime doivent être ainsi pris en compte pour comprendre cette peur généralisée de la conspiration. La crise sociale, l'insécurité psychique répand ses effets autant dans les élites que dans le peuple. On peut y déceler « l'expression des tensions psychiques et mentales et des valeurs des fonctionnaires et des dirigeants d'un appareil d'Etat en plein essor au milieu d'une civilisation rurale encore archaïque et en conflit avec elle »18. La manipulation, l'imprégnation des valeurs populaires pénètrent d'autant plus le régime que celui-ci cherche dans les couches populaires à la mentalité fort archaïque - plus archaïque, par certains côtés, au lendemain de la guerre civile, 1918-1921-1922 qu'en 1917 ou 1913 - des appuis et ses nouveaux cadres : la nouvelle élite. Le monde paysan collectivisé de force, surtout les ruraux poussés vers les villes qui forment le prolétariat de l'URSS en voie d'industrialisation, « ruralisent » l'ensemble social, y compris les villes où ils affluent massivement dans les années 1930. « Déruralisation » des campagnes par la collectivisation violente et « ruralisation » des villes (M. Lewin) par une paysannerie largement traditionnelle, ainsi se forge le visage d'une Russie où l'archaïsme - les valeurs traditionnelles, « la civilisation paysanne » - véhiculé par le paysan se répand plus encore que la modernisation voulue par le régime bolchevik, version stalinienne. Cette modernisation ne se sépare pas « d'une profonde retraite culturelle et d'une dégradation de la culture »19 ; elle correspond à une logique interne au régime, à la manière dont il réagit aux problèmes qu'il subit ou qu'il a lui-même engendrés. Il s'agit, à tout le moins, d'une instrumentalisation moderne (pour un projet de modernité, par des moyens modernes, par une volonté moderne d'enrégimenter et de mobiliser les masses) de traditions, modes de pensées, mentalités anciennes. Mais cela implique aussi une réponse ancienne à un contexte nouveau. L'interpénétration de l'ancien et du moderne est si forte qu'il devient difficile de démêler la part de l'un et de l'autre. Plus encore, « l'archaïsme » s'incorpore aux avancées de la modernité non seulement pour les années tourmentées de la première décennie de la dite « construction socialiste », les années 1930, mais bien au-delà. Certains chercheurs estiment que cette présence de l'ancien est encore vivace aujourd'hui dans les campagnes, et dans une moindre mesure dans les villes.
Il y a un rapport fort entre cette manipulation des valeurs populaires et la violence de la période des années 1930. Le lien doit aussi être établi entre la violence constitutive du nouveau régime, celle qui traverse le monde populaire, et la violence entretenue, portée au paroxysme par le pouvoir dans son action, souvent erratique, de bâtisseur d'un monde nouveau. Ce qui est hors du commun renvoie à la nature intense de la crise du fonctionnement de la société (comme dans les années 1930 en URSS), crise que doit gérer ou, plus exactement, que ne parvient pas vraiment à gérer le régime. La volonté de modernisation rationalisée, ou pour l'exprimer d'une autre façon, la logique de construction « socialiste » comme forme de rationalisation du capitalisme (à la fois industrialisation dans la continuité du capitalisme et gestion postcapitalistique de cette construction) entraîne une crise sociale qui affecte toutes les sphères de la nation. Par effet de retour, elle incite le nouveau pouvoir à se lancer dans une surenchère de violence, à répondre de plus en plus brutalement à des maux de plus en plus difficiles à résoudre dans le contexte de l'époque. Tout doit plier devant la volonté de « modernisation socialiste » ; et tout résiste pourtant, le social mais aussi la nature souvent ingrate, la rude nature russe ; rien ne suit parfaitement les desseins volontaristes mais aussi classiquement modernistes des chefs bolcheviks autour de Staline. D'où l'exaspération d'un Staline qui avait clairement proclamé, en 1931, qu'il s'agissait de rattraper de 50 à 100 ans de retard en 10 ans, et sa détermination à brusquer les étapes, à forcer le cours de l'histoire. Les inévitables résistances du réel, social et celui de la nature, ne lui paraissaient interprétables qu'en termes d'ennemis, surtout intérieurs, décidés à faire obstacle à l'indispensable tâche de développement accéléré.
- 20 . S. Fitzpatrick, op. cit., p. 24 et ss.
Tout cela est rendu plus redoutable par le non dit. L'intrigue fait partie courante de la vie politique. Les directives de Staline, si contraignantes, sont souvent délibérément vagues, peu claires. Les plus explicites sont souvent secrètes20. Pour répondre à l'incertitude, et à l'anxiété toujours présente, il n'y a que des déclarations imprécises, souvent laconiques, ou obscures qui doivent être interprétées, et qui incitent à la surenchère : un comportement qui consiste à se protéger, ou à asseoir et à agrandir son autorité, son pouvoir. On trouve ainsi à l'œuvre, dans un contexte différent, une sorte de logique de « radicalisation cumulative » dont parlent des chercheurs à propos du nazisme. De même, comme dans le cas du nazisme, le flou des directives pousse les cadres à travailler dans le sens du chef (la transposition de la thématique « travailler en direction du führer »), donc à anticiper, à amplifier ce que les cadres croient comprendre des intentions du chef. L'autonomie des cadres est moins grande dans le cas soviétique. En revanche, l'on trouve la même logique chaotique. Elle découle d'inextricables conflits d'intérêts entre bureaucraties diverses. La différence essentielle, on la trouve dans l'absence de purge généralisée à l'intérieur du régime nazi : l'ennemi - exception faite de la minorité juive - et la réponse aux problèmes intérieurs et aux contradictions de plus en plus lourdes du régime sont projetés à l'extérieur de la nation : dans les conquêtes européennes et mondiales.
- 21 . G. Rittersporn, op. cit., p. 115.
- 22 . S. Davies, op. cit., p. 144.
« L'image de la ' subversion' et de la 'conspiration' montre un sombre sentiment de suspicion et de menace dans les relations entre dominants et dominés »21. La terreur durant l'année 1937 prend une forme quasi populiste, permettant, dans une certaine mesure, au peuple d'assouvir un désir de vengeance contre des secteurs du pouvoir ; contre ceux que leur laissent ou leur livrent les maîtres du régime autour de Staline, ou encore contre certains petits chefs qui mettent en œuvre et amplifient les règlements de compte lancés par les sommets22.
- 23 . A. Getty and R. Manning ( edits), Stalinist terror : new perspectives, Cambridge U. Press, (...)
- 24 . V. Dunham, In Stalin's time, middle class values in soviet fiction, Cambride U. Press, 1976.
La tension entre la démesure, son déploiement irrationnel, son cadre dictatorial (voire de pleine tyrannie) et les objectifs d'une modernisation comme rationalisation économique et sociale rend impraticable une gestion rationalisée (même pas de type bureaucratique) des problèmes - ce qui était l'objectif de ceux qui voulaient protéger l'expertise scientifico-technique et accélérer la révolution culturelle. Cette tension exclut l'identification, la clarification en termes rationnels, de la crise sociale en cours. La gestion chaotique de l'administration et de la vie économique, l'écart considérable entre ce qui est édicté en haut et ce qu'il en résulte en bas, au niveau local, partout, accroissent la distance entre les principes du régime et ce qui se mène concrètement23. Un abîme sépare les proclamations du régime et les réalités vécues par la population. Ce qu'atteste la confrontation entre le discours bolchevik émancipateur de la période des premiers plans quinquennaux et les régressions sociales découlant des options inégalitaires voulues par le pouvoir stalinien dans les années 1930. Il y a ainsi un décalage entre l'ambiance « prolétarienne » exaltée et la montée effective de ce que Vera Dunham a appelé « les valeurs de la classe moyenne »24.
Le régime élabore, teste son projet en avançant, par tâtonnement, en improvisant, en ajustant sans cesse. Et le résultat, le socialisme réel soviétique est une construction, pour ne pas dire une invention particulière, mais dont l'aboutissement constitue aussi, par bien des côtés, un banal système d'exploitation du travail et de formation d'une société de classe : un résultat inavouable à soi ( les nouvelles élites ) et aux autres (le peuple exploité). C'est d'autant plus inavouable que l'intense mobilisation des énergies nécessaires à l'accomplissement des tâches colossales d'industrialisation, au remodelage de la société, implique un système de justification et de fortes promesses à l'égard du peuple ; ou alors l'écrasement de toute résistance. D'où l'importance de désigner l'ennemi et le besoin qu'il soit identifié et reconnu - intériorisation, adhésion - par le monde populaire au travers de ses valeurs propres, sans que les véritables enjeux ne puissent jamais être assumés. D'où l'ambiance fantasmagorique, la démonologie à la place de l'impossible explication.
Mais le détournement de cette démonologie du régime, de son discours - même s'il ne faut pas sous-estimer la capacité du régime à obtenir une véritable adhésion, notamment de ceux qui participent à un phénomène d'ascension sociale - montre la limite de l'exercice, et les bornes à l'aveuglement du monde populaire.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°43 (2001) pp. 139-149
Référence électronique
Roland Lew, « L'ennemi intérieur et la violence extrême : l'URSS stalinienne et la Chine maoïste. Partie 2 », Cultures & Conflits, 43, automne 2001, [En ligne], mis en ligne le 28 février 2003. URL : http://www.conflits.org/index870.html. Consulté le 08 septembre 2008.
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