La revue

Yves Viltard

Le cas McCarthy. Une construction politique et savante. Partie 3

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De l'usage rhétorique de la « cinquième colonne » dans les luttes politiques où, avec l'entrée dans la guerre froide, les intellectuels de gauche se déchirent

  • 1 . Voir sur ce point, Richard H. Pells, The liberal Mind in a Conservative Age, American (...)

Cette thèse est mise en discours par les intellectuels néo-libéraux américains qui dès la fin de 1945 apporteront leur soutien à la politique anticommuniste internationale et intérieure de l'exécutif menée par Truman. Elle se construit dans les débats politiques qui déchirent alors la gauche américaine1. Les néo-libéraux s'opposent aux libéraux dits « frontistes » qui prétendent rester fidèles à la politique - dont Roosevelt est maintenant devenu le symbole - qui rassembla l'ensemble des forces de gauche dans l'effort de guerre, communistes compris. La question à l'ordre du jour à gauche est maintenant, fin 1945, celle de l'attitude à adopter à l'égard de l'Union Soviétique.

  • 2 . Editorial de Partisan Review, « The " Liberal " fifth column », été 1946, p. 179.
  • 3 . Ibid., p. 290.

Le débat intellectuel se structure dans une violente polémique entre d'un côté les revues new-yorkaises de gauche passées à l'anticommunisme Partisanet Commentary et de l'autre les journaux de la presse de gauche « frontistes ». Dans sa livraison de l'été 1946 un éditorial de Partisan Review intitulé « la cinquième colonne " libérale " » (« The " liberal " fifth column ») les dénonce ainsi : « nous avons parmi nous un puissantlobbyd'expression disposé à sacrifier aux intérêts d'une puissance étrangère toute convenance et tout souci de démocratie internationale. L'infection trouve son foyer dans les journaux libéraux PM, The Nationet The New Republic. Dans la mesure où le service de cette puissance étrangère y est devenu une fin en soi exclusive, ce lobby (...) fonctionne comme une cinquième colonne virtuelle »2. Et de préciser : « Les " libéraux " peuvent seulement être compris comme des patriotes russes. Pour cela nous les appelons cinquième colonne. Nous ne voulons pas dire par là qu'ils sont officiellement reconnus et payés par cette puissance étrangère ; ni quel est le terme du contrat qui les lie. Leurs services sont probablement à la fois spontanés et " purs ". Mais cela ne diminue en rien leur culpabilité. (...) Nous sommes depuis longtemps avertis du fait que le parti communiste est une cinquième colonne, dans la mesure où il n'affiche pas d'autre but à son action que de servir l'Union Soviétique. Les " libéraux " sont devenus une cinquième colonne plus efficace et plus dangereuse en réussissant à tromper beaucoup plus de monde »3.

  • 4 . Ibid., p. 293.
  • 5 . Ibid., p. 292.

La conclusion est péremptoire : « N'ayant aucune faiblesse pour aucun totalitaire de par le monde, nous voulons affirmer qu'il n'y a pas de compromis possible avec le totalitarisme »4. Cette rhétorique anticommuniste, dite néo-libérale marie discours politique et discours savant. Elle met au service d'un engagement politique des arguments qui se réclament d'un savoir censé être à même de convaincre des adversaires situés dans un champ de connaissances réglées commun, une même épistémè. Il s'agit d'une querelle de famille. Sa valeur polémique tient au " dire vrai " dont elle se réclame et susceptible d'être entendu par ceux auquels elle s'adresse. Ainsi c'est très logiquement que l'article précédemment cité et qui date rappelons-le de 1946, soit quatre ans avant que quiconque ait entendu parler de Joseph McCarthy, formule en direction de ceux qu'il qualifie de « libéraux » avec des guillemets, le sinistre avertissement suivant en forme de menace : « Aussi quel bénéfice les " libéraux " comptent-ils tirer de leur soutien frénétique à la Russie, sinon leur propre mort politique ? Une victoire à l'échelle mondiale de Staline signifierait leur extinction immédiate. D'un autre côté ils pourraient bien être les premières victimes d'une terreur de droite si tant est que l'opinion publique américaine devienne solidement mobilisée contre les agressions russes. Un tel mouvement de masse en Amérique est condamné à tomber dans des mains réactionnaires, les "libéraux " n'ayant jamais réussi à affirmer leur direction sur les masses. Dans une situation d'aggravation et d'extension du conflit entre l'Amérique et la Russie, les communistes devront être traités pour ce qu'ils sont, des agents de l'étranger patentés, mais les réactionnaires qui ne brillent pas par leur subtilité ont toujours été aveugles à la différence entre les amis roses et les amis rouges de la Russie. Et la réaction, si cela arrive, serait à même d'étouffer toutes les libertés politiques et peut-être même porter un coup sévère aux libertés civiles. Si certains " libéraux " veulent vraiment creuser leur propre tombe, cela les regarde. Mais il faut espérer qu'ils n'entraînent pas dans leur ruine ceux qui sont sincèrement attachés aux valeurs qui constituent l'essence de la tradition libérale »5.

Cette rhétorique, qui est tenue par les intellectuels néo-libéraux, est alors, en 1946, mise au service d'une lutte politique majeure et bien réelle à gauche. En cela elle est autant une construction savante que politique de l'ennemi intérieur.

Après l'élection de 1948 le Parti communiste américain est définitivement marginalisé

  • 6 . Ellen Schrecker, Many are the Crimes, Mccarthyism in America, New York, Little, Brown and (...)
  • 7 . Voir l'ouvrage des historiens, Harvey Klehr, John Earl Haynes & Fridrikh Igorevich Firsov, The (...)

Cette lutte trouvera d'ailleurs une sanction effective décisive en 1948 avec la victoire inespérée de Truman à la présidence auquel la gauche anticommuniste s'est ralliée sans trop d'enthousiasme. Mais surtout le score très médiocre du candidat « progressiste » George Wallace, ancien vice-président de Roosevelt et dissident du Parti démocrate sur lequel s'étaient reportés tous les espoirs de la gauche « frontiste » écarte définitivement le Parti communiste du jeu politique américain. A partir de cette date, l'influence du parti communiste américain devient pratiquement nulle. Sa marginalisation est sans appel. Si la répression qui le frappe alors y concourt, il y a lui-même, par sa stratégie (causes et effets se confondant) contribué. Rappelé à l'ordre par Jacques Duclos en avril 1945, dès cette date, il se coupe s'il en était encore besoin de la société américaine par un soutien sans failles de la politique internationale de Staline. En juin 1945 Earl Browder et les éléments les plus engagés dans une stratégie d'« union à gauche » sont purgés de sa direction et dénoncés comme ... traîtres au parti etennemis de l'intérieur. Ses effectifs vont alors fondre et Hoover peut se flatter quelques années plus tard de l'avoir maintenu à un certain seuil par l'infiltration massive et systématique d'agents du FBI. C'est donc à bon droit qu'aujourd'hui l'historienne Ellen Schrecker6 peut gloser sur le manque notamment sur le plan social qu'a pu représenter selon elle la volatilisation de toute influence aux Etats-Unis du parti communiste à la fin des années quarante. De même, un peu malgré eux, les historiens révisionnistes, qui tentent à partir de l'ouverture récente des archives du KGB de montrer que l'infiltration, par des agents soviétiques, du gouvernement américain avait bien eu une réalité et par là de redonner rétrospectivement du sérieux aux accusations d'un McCarthy, confirment que, dès 1945, date coïncidant avec la fin de toute coopération entre les deux puissances et le déchiffrage par la CIA du code utilisé par les espions soviétiques, les activités de ces derniers ont été pour l'essentiel effectivement neutralisées7. En clair, on peut dire avec une quasi certitude aujourd'hui, que dans tous les sens du terme, la menace communiste à l'intérieur des Etats-Unis - si elle a jamais existé - est en 1950, au moment où McCarthy va enfin et seulement faire son entrée en scène fracassante, totalement nulle. Paradoxalement, le communisme n'est plus, aux Etats-Unis même, qu'un fantôme, qu'un spectre lorsque sa présence commefigure de l'ennemi intérieur vient non seulement hanter mais articuler le discours politique, notamment dans le pathos boursouflé de McCarthy et d'autres, instruisant les stratégies des acteurs dans les luttes politiques obsessionellement centrées sur la « question communiste », formant alors avec des pratiques répressives sans précédent un dispositif construit sur la peur qui légitime en retour ce même discours.

McCarthy et les savants

Le « style paranoïaque » pris par la politique américaine en ces années-là si l'on s'en tient à la formule d'Hofstadter n'est-il pas propre à la démarche scientifique que McCarthy s'ingénie à singer ? Hofstadter ironise à bon droit sur le côté « savant en technique » des démonstrations de McCarthy dont la brochure McCarthyism,dont nous avons parlé, « ne contient pas moins de 313 notes ». Dans les spectacles qu'il offre au public américain il prend le rôle du chercheur qui après « une accumulation prudente des faits, ou du moins de ce qui semble être les faits, traite ces faits comme " preuves " d'un complot qu'il fallait établir »8.

  • 8 . Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics, (1964), Cambridge, Harvard (...)
  • 9 . Voir Sigmond Diamond, Compromised Campus : The collaboration of University with intelligence (...)
  • 10 . Voir Herbert Packer, Ex-Communist Witnesses, Stanford, Stanford University Press, 1962.

Qui plus est la quasi-absence de communistes aux Etats-Unis suppose un flair tout particulier pour les découvrir. Il faut faire appel à des professionnels, des experts, des savants. Il faut pour cela former des spécialistes en communisme et mettre à contribution les universités et les fondations 9. Les mieux à même de jouer ce rôle, les meilleurs connaisseurs en matière de communisme dont on exploitera le « précieux savoir » sont des ex-communistes10. Ils sont considérés comme étant revenus d'une contrée peuplée de bodysnatchers dont on est censé ne jamais revenir. Ils seront inlassablement sollicités devant les différentes commissions et par McCarthy lui-même. Jusqu'à ce que certains se rétractent et confessent qu'ils avaient été de bout en bout manipulés. Hoover s'emploie aussi à former des experts en la matière.

  • 11 . « Donner des noms » est un rituel auquel est contrainte de sacrifier toute personne appelée (...)
  • 12 . David Oshinsky, A Conspiracy so immense, p. 145 et Robert P. Newman, Owen Lattimore and the " (...)

Mais McCarthy propose dans des shows de les exposer devant un public qui de sa vie dans sa grande majorité n'a jamais rencontré de communistes et n'en rencontrera sans doute jamais, bien que le soupçon finisse par s'étendre à tous. Il propose ni plus ni moins de montrer des aliens, des extraterrestres qui se font passer pour de bons américains ou mieux qui se sont déguisés en savant, en expert et se sont infiltrés jusqu'au cœur du gouvernement, expliquant ainsi à peu de frais les revers du moment de la politique étrangère américaine. Ainsi, le 21 mars 1950, pressé par la commission Tydings de révéler enfin des noms crédibles d'espions, il annonce à la presse qu'il va nommer, « le chef de tous les agents russes » aux Etats-Unis. Ironiquement, McCarthy s'est constamment placé dans la position d'être lui-même sommé de donner des noms11. Il lâche, après une rencontre le 23 mars avec l'homme du lobby chinois Alfred Koldberg, faute de mieux, le nom du sinologue Owen Lattimore. « Avec celui-là je joue mon va-tout » affirme-t-il. Le 30 mars, il prétend devant la commission du Sénat présenter les preuves accablantes de la culpabilité de Lattimore. Comme l'écrit David Oshinsky il se lance alors dans un discours « gonflé d'un jargon faussement savant et de détails historiques » parodie étrange du savoir sinologique de celui qu'il accuse. Dans une envolée lyrique qui frappe de stupéfaction le public il proclame, solennel : « Vous pouvez demander à n'importe quel écolier américain qui est l'architecte de notre politique en Extrême-Orient, il vous répondra : Owen Lattimore »12. La stupéfaction est due au fait que le nom de Lattimore n'est guère connu au-delà du cercle réduit des spécialistes de l'Asie. Plus encore, il n'a que très occasionnellement pendant la guerre travaillé pour le gouvernement et n'a jamais appartenu au Département d'Etat. Ainsi ce jour-là il invente de toutes pièces Lattimore commeennemi de l'intérieur. N'ayant jamais rien eu à révéler, McCarthy ne sortira jamais de ce rôle parodique. Sur un mode tragi-comique, il se livre à des simulacres d'enquêtes. Il mêle dans son jeu les rôles de policier et de chercheur.

  • 13 Owen Lattimore, Ordeal by Slander, Boston, Little, Brown & Company, 1950.

Il révèle ainsi pleinement le fait que traiter quelqu'un comme un ennemi de l'intérieur ou comme appartenant à une cinquième colonne a une parenté avec l'assujettissement par le savoir. Il s'agit toujours de prendre possession de l'autre. Mais on l'a vu, ceux auxquels il s'en prend principalement ne sont pas de toute évidence des communistes. Ses accusations relèvent donc aussi d'un procédé rhétorique assez banal dans le discours politique que l'on peut qualifier de symbolique. Il consiste à étendre par contamination à d'autres l'opprobre dans lequel est tenu pour chacun certaines personnes ou catégories. Le maniement de l'ennemi intérieurest équivalent au maniement de l'insulte. On traite quelqu'un d'être ce pour quoi généralement on ne veut pas passer. La rhétorique utilisée par McCarthy n'est tout simplement possible que parce que les communistes forment alors aux Etats-Unis une catégorie de personnes identifiée par tous comme négative, plus banalement parce que le terme communiste est devenu insulte et qu'il existe sur ce point un consensus assez fort, que cela est de l'ordre de l'évidence. Lattimore en portera témoignage par son comportement. Pour justifier sa rencontre en 1937 avec Mao et d'autres dirigeants communistes, il se croira tenu de dire que, comme savant, il se doit de prendre des risques qui peuvent même aller jusqu'à fréquenter des communistes pour des raisons purement professionnelles13. Le contexte de sa « mise en accusation » le met dans l'impossibilité de défendre ses opinions passées effectivement assez radicales. Qui plus est la rencontre ne constituait pas un délit et n'était en rien contraire à l'intérêt des Etats-Unis au moment où le Japon envahissait la Chine. Mais l'attitude de Lattimore révèle aussi qu'il ne s'agit pas pour autant d'une plaisanterie, que le climat de terreur et la nature de l'accusation, une affaire de trahison, si peu fondée soit-elle, l'oblige à jouer serré. Et que, si la justice s'empare de l'affaire et que les charges sont retenues ou même simplement que le soupçon demeure cela reviendra à son exclusion de la communauté nationale, sa mise au ban de la Nation, ainsi qu'accessoirement de la communauté scientifique. C'est au bout du compte ce qui se produira. Owen Lattimore s'exilera par la suite définitivement en Angleterre.

Les intellectuels anticommunistes voient en McCarthy un ennemi intime

  • 14 . Voir la critique décisive de Michael Rogin de l'interprétation néolibérale du mccarthysme (...)

Les intellectuels anticommunistes néo-libéraux sont les premiers à avoir une intelligence certaine du décalage propre à cette réalité insolite. Leur prédiction évoquée plus haut semble s'être réalisée. La plupart d'entre eux voient très vite en McCarthy un double grotesque proposant une monstrueuse contrefaçon de leurs idées. Ils le construisent comme ennemi intime, leur persécuteur attitré, tant ils ont rapidement le sentiment d'être collectivement et principalement sa cible. Ils reconnaissent dans l'ennemi intérieur que McCarthy a fabriqué un double idéalisé d'eux-mêmes dans les habits de l'intellectuel organique, de l'expert proche du pouvoir14. McCarthy est à leur sens l'ultime avatar du populisme et du radicalisme américain dont ils veulent se distinguer.

  • 15 . Arthur M. Schlesinger, Jr., The Vital Center, The Politics of Freedom (1949), New York, A da (...)
  • 16 . Ibid. p. 201.
  • 17 . Ibid, p. 213.
  • 18 . Daniel Bell, The End of Ideology, (1960), Cambridge, Harvard University Press, 1988, p. 123.
  • 19 . Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics, op. cit., p. 63.

D'abord ils s'inquiètent de l'extension du soupçon bien au-delà du strict cercle des membres effectifs et actifs du parti communiste. En effet, ils maintiennent leur analyse sur la réalité de la menace que constitue selon eux le parti communiste américain, qui ne saurait jamais être considéré, comme tous les autres partis communistes dans le monde, autrement que comme l'agent d'une puissance étrangère, une cinquième colonne. C'est là une affaire entendue. Ainsi, aussi bien les politistes Arthur Schlesinger Jr., Daniel Bell que l'historien Richard Hofstadter par exemple, le rappelleront rituellement, en en faisant un point absolu de convergence et de reconnaissance dans des dispositifs conceptuels, des approches et des champs de savoir parfois hétérogènes les uns aux autres. Arthur Schlesinger écrit en 1949 dans son ouvrage décisif Le Centre vital : « La botte secrète soviétique réside dans la cinquième colonne ; et la cinquième colonne repose sur les partis communistes locaux »15. Il apporte sa caution à la politique de sécurité intérieure de Truman car dit-il, « nous sommes confrontés avec l'expansion d'un impitoyable totalitarisme à l'extérieur et avec la propagation chez nous d'opinions qui pourraient bien ébranler notre foi et saper nos capacités de résistance à la tyrannie étrangère. Une minorité fanatique est engagée dans une cruelle conspiration visant à en finir pour toujours avec la conception d'ensemble d'une société reposant sur la libre discussion »16. Pour lui, « Il ne fait guère de doute que l'URSS, à travers le parti communiste américain et les organisations frontistes communistes, a demandé à des agents d'infiltrer les branches " sensibles " du gouvernement, comme le Département d'Etat, le département de la Défense et la Commission à l'Energie Atomique »17. Daniel Bell affirme pour sa part en 1955 : « En tant que conspiration, plutôt que comme groupe contestataire légitime, le mouvement communiste demeure une menace contre la société démocratique. Et face à un " danger clair et immédiat " la société démocratique peut à l'occasion agir contre cette conspiration »18. En 1954, Hofstadter reconnaît aussi la réalité de la menace communiste dans les termes suivants : « Dans notre propre pays, l'espionnage a été une réalité, et le laxisme en matière de sécurité a permis à certains espions de parvenir à de hautes fonctions ». Mais ils dénoncent dans le même mouvement l'exploitation « mélodramatique » qu'en fit le « pseudo conservateur » McCarthy19.

  • 20 . Daniel Bell, The End of Ideology, op. cit., p. 301.
  • 21 . David Riesman, Nathan Glazer, Denny Reuel, The Lonely Crowd : A study of the changing american (...)
  • 22 . Ibid., p.313.
  • 23 . Ibid., p.302.
  • 24 . Voir les relations entre la guerre froide, l'université et les intellectuels in Noam Chomsky, (...)

En effet, pour les néo-libéraux, l'ennemi principal est extérieur. C'est l'Union Soviétique, puissance totalitaire majeure encore active, dont la politique, considérée comme agressive, menace selon l'expression consacrée le « monde libre ». Et c'est un élément convergent de leur analyse qui veut que sur le plan intérieur, aux Etats-Unis mêmes, la menace soit très marginale. C'est même un élément théorique structurant de leur pensée. Elle est centrale dans la mise en discours des justifications qu'ils apportent aux transformations décisives intervenues à l'époque dans leurs vies personnelles. Pour beaucoup ces transformations résident dans l'abandon des engagements idéologiques de leur jeunesse. Ils les présentent comme des conversions, de « nouvelles naissances », comme « la fin de l'innocence ». C'est tout l'objet de la fin de l'idéologie. Daniel Bell constate qu'aux Etats-Unis il n'y a plus de place pour le radicalisme. Ou peut-être n'y en a-t-il jamais vraiment eu, comme l'affirment à l'époque des historiens qui entreprennent alors de réviser la tradition critique et classiste de l'histoire sociale américaine d'un Charles Beard. La nouvelle génération depuis la fin de la guerre n'a plus de cause à défendre et est incapable de se définir un « ennemi ». Daniel Bell se demande alors : « Aujourd'hui, intellectuellement, émotionnellement, qui est l'ennemi que l'on puisse combattre ? » 20. Il n'y a pas plus de place dans la société américaine pour le radicalisme que pour des ennemis intérieurssérieux, tout au plus pour des adversaires politiques, ce à quoi il souscrit. Le caractère savant du propos tient dans le fait qu'il présente cela en 1959 comme un constat et non comme un souhait. Car son sentiment face à cette « réalité » est mitigé. D'un côté on peut se féliciter du fait que les risques de totalitarisme aux Etats-Unis aient toujours été négligeables. Mais d'un autre on peut difficilement se satisfaire d'une société qui n'est qu'une foule solitaire(Lonely Crowd)21, une société de consommation de masse livrée aux publicitaires et aux entrepreneurs de spectacles où l'individualisme et le plus grand conformisme se conjuguent. Il n'y a plus guère en effet d'espace dans une telle société pour la contestation ou la révolte. La seule forme de radicalisme qui malheureusement s'y manifeste ne peut ressembler comme le Maccarthysme qu'aux « cris d'idiots de village »contre la« civilisation urbaine et ses libertés »22. Pour Daniel Bell, on le comprend, la contestation radicale n'est donc plus de mise dans une société moderne comme la société américaine. L'intellectuel tend à se transformer en chercheur, le penseur en universitaire ; la vie de bohème cède la place à la rigueur et à la « routine au jour le jour »23 de la recherche, l'éthique de conviction s'efface devant l'éthique de responsabilité, le savoir est mobilisé au service de l'intérêt national à un moment où les Etats-Unis ont dans la lutte contre le « totalitarisme soviétique » un rôle décisif à jouer24.

  • 25 . Ibid, p. 111.
  • 26 . Peter Viereck, The Unadjusted Man, Boston, The Beacon Press, 1956, p. 177.

Pour les intellectuels néo-libéraux, McCarthy est en fait un « pseudo anticommuniste », que l'on peut situer dans la tradition radicale populiste américaine. Pour eux, il représente avant tout l'alliance dans le ressentiment du sous-prolétariat des grandes villes, des nouveaux riches de l'Amérique profonde et de certaines minorités religieuses et ethniques comme les catholiques, les Irlandais et les Allemands en mal de reconnaissance de leur « américanité » - surtout après la seconde guerre mondiale - contre « les intellectuels, particulièrement ceux d'Harvard, les anglophiles, les internationalistes et l'armée »25. Pour reprendre la formule de Peter Viereck, c'est « l'alliance de la vieille misère et de la nouvelle richesse contre les élites », (Old Slums Plus New Rich : The alliance against the Elite) 26. Dans cette perspective, McCarthy mène ainsi une tentative désespérée pour rameuter la populace contre les élites régnantes en dénonçant frauduleusement ces dernières comme ennemis de l'intérieur.

  • 27 . Voir Richard Hofstadter, Anti-intellectulism in American life, New York, Borzoi, 1963.
  • 28 . Voir Stephen E. Ambrose, Rise to Globalism, American Foreign Policy Since 1938, Penguin Books, (...)
  • 29 . Voir sur ce thème Gabriel Almond, American People and Foreign Policy, Harcourt, Brace and (...)

Cette identification de McCarthy à l'anti-intellectualisme27 par d'autres acteurs du moment, trouve une traduction plus actuelle chez des auteurs qui inscrivent aujourd'hui le maccarthysme dans une longue tradition de réaction nationaliste, une cause toujours perdue d'avance, contre la globalisation et la mondialisation dont les spécialistes et les experts des questions internationales proches du pouvoir établi seraient depuis longtemps les meilleurs interprètes28. On peut aussi voir à l'origine des thèses réalistes, chez les théoriciens des relations internationales, une façon de prendre acte du fossé grandissant qui séparerait ces mêmes experts, maîtres d'œuvre des « grandes stratégies » internationales, et la société américaine. Une situation qu'au Congrès les politiciens comme McCarthy seront toujours prêts à exploiter en criant à la trahison par les experts des intérêts fondamentaux du pays29.

  • 30 . Leslie A. Fiedler, « McCarthy », Encounter, Vol.III, n° 2, août 1954, p. 17.
  • 31 . Stuart Hughes, « Why We Had No Deryfus Case », The American Scholar, Vol. 30, n° 4, Autumn (...)

McCarthy a pu aussi apparaître comme le fruit d'une collision imprévue entre une construction savante et une construction politique de l'ennemi intérieur. Ainsi un auteur néo-libéral s'indigna-t-il de l'usage « symbolique » éhonté fait par McCarthy du passé militant de certain intellectuels : « Ils se trouvèrent devant un terrible dilemme ; étant donné l'écart entre leurs valeurs et celles d'un plus vaste public, il ne purent toujours rester sereins sans donner l'impression de confesser une culpabilité qu'ils ne ressentaient pas ; et étant donnée leur propre moralité ils ne pouvaient pas badiner avec la vérité sans éprouver un sentiment de culpabilité pour une faute qu'ils ne pouvaient confesser »30. Ce à quoi l'historien Stuart Hughes pouvait répondre qu'il n'y a pas forcément conflit entre vérité et rhétorique politique dans la mesure où une cause est bonne en elle-même comme l'affaire Dreyfus l'avait montré31.

Or les intellectuels néo-libéraux américains ne se trouvèrent jamais, et pour cause, dans la position de faire de la défense résolue des victimes du maccarthysme, une cause politique.

On peut donc à bon droit parler d'un cas McCarthy comme d'un usage politique obsessionnel et paradigmatique de l'ennemi intérieur.

  • 32 . Voir Richard M. Fried, The McCarthy era in perspective, Nightmare in red, New York, Oxford (...)

Si l'on a ensuite pris l'habitude de justement voir dans le maccarthysme un phénomène plus profond et plus global dépassant largement la courte période de quatre années au cours de laquelle sévit effectivement McCarthy, il n'en reste pas moins qu'une transformation décisive du climat politique et intellectuel intervint précisément pendant ces années-là, elles furent vécues comme marquées par l'entrée dans un véritable cauchemar 32. Elles laissèrent à la plupart des Américains un souvenir particulièrement pénible de malaise et d'angoisse. Nombres d'événements, gesticulations de McCarthy comprises, se révélèrent par la suite avoir été de véritables traumatismes marquant à jamais leurs vies bien au-delà du cercle des victimes effectives de la chasse aux sorcières. Les sociologues David Riesman et Nathan Glazer en témoignent lorsque, dès 1955, ils font le constat de cette incontestable mutation politique et intellectuelle qui vit s'installer un climat irrespirable de peur précisément lors des années McCarthy. Ils s'interrogent sur ses causes sociales. Ils en verront, rejoignant en cela d'autres chercheurs, l'une des raisons dans la consommation du divorce, leur propre divorce, entre les intellectuels américains et les classes laissées pour compte de la prospérité économique de l'immédiat après guerre.

  • 33 . Créateur en 1938 de la Commission sur les activités anti-américaines de la Chambre des (...)
  • 34 . David Riesman & Nathan Glazer, « The intellectuals and the discontented classes », Partisan (...)

Mais nous retiendrons ici la lettre de leur constat. Il est en lui-même édifiant et paradoxal. Ils nous disent ainsi : « Même à une époque aussi avancée que le début de 1950, le ton politique particulier à l'ère Roosevelt continuait à influencer la vie publique. Il suffit de rappeler l'état d'esprit des sénateurs démocrates enquêtant sur les accusations d'infiltration communiste dans le département d'Etat proférées par McCarthy cette année-là. Les comptes rendus les montrent confiants, se gaussant des allégations de McCarthy, considérant pour acquis que le pays était de leur côté, ou du moins ne pouvait pas être ameuté contre eux, que McCarthy n'était qu'un autre Martin Dies33. Quatre ans plus tard, un autre groupe de sénateurs démocrates siègent pour juger McCarthy. Ils sont tendus et anxieux, se réfugiant sous l'aile protectrice de J. Edgar Hoover, cherchant à apparaître comme d'aussi bons chasseurs de communistes - en vérité les meilleurs républicains - que tout autres de leurs collèges » 34.

Jeux politiques et régime de vérité leur apparaissent soudain avoir donné naissance à un monstrueux agencement dominé par la peur et la méfiance allant à l'encontre de tous leurs espoirs d'ouverture et de réconciliation. Il leur semble que leur vérité a été travestie à des fins bassement politiques produisant ainsi de tragiques effets pervers. Un nouveau rapport de pouvoir aurait alors été instauré. Bien que McCarthy soit finalement défait et bien qu'il n'ait peut-être jamais été vraiment pris au sérieux par qui que ce soit, son action a coïncidé avec la perception par les intellectuels, les experts, les politiciens libéraux et internationalistes, maîtres de l'exécutif et des décisions politiques majeures notamment au plan international, d'un renversement stratégique qui les aurait isolés d'une société américaine soudain gagnée par une forme paranoïaque de nationalisme qui se serait épanouie au grand jour au Congrès et dont McCarthy aurait été le symptôme.

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Notes

1Voir sur ce point, Richard HPells, The liberal Mind in a Conservative Age, American Intellectuals in the 1940's and 1950's, Middletown, Wesleyan University Press, 1989 et Mary SMcAuliffe, Crisis on the Left ; Cold war Politics and American Liberals 1947-1954, Amherst, University of Massachusetts Press, 1978
2Editorial de Partisan Review, « The " Liberal " fifth column », été 1946, p179
3Ibid., p290
4Ibid., p293
5Ibid., p292
6Ellen Schrecker, Many are the Crimes, Mccarthyism in America, New York, Little, Brown and Company, 1998
7Voir l'ouvrage des historiens, Harvey Klehr, John Earl Haynes & Fridrikh Igorevich Firsov, The Secret World of American Communism, Yale University Press, 1995 ; Robert Louis Benson & Michael Warner (Eds.), VENONA, Soviet Espionage and the American Response, 1939-1957, Washington D.C., NSA, CIA, 1996 ; NSA, Center for Cryptologic History, « History of VENONA and guide to the translations », NSA 1995 ; sur les archives du KGB : Allen Weinstein & Alexander Vassiliev, The Haunted Wood, Random House, 1999 ; sur la polémique actuelle sur la réalité de la menace communiste dans les années cinquante, voir : Ethan Bronner, « Rethinking McCarthyism, if not McCarthy », New York Times, 18 octobre 1998 ; éditorial du N.Y.T« Revisionist McCarthyism », 23 octobre 1998 ; réponse de Radosh, Haynes & Klehr, « Spy Stories », The New Republic, 16 novembre 1998
8Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics, (1964), Cambridge, Harvard University Press, 1996, p36
9Voir Sigmond Diamond, Compromised Campus : The collaboration of University with intelligence Commmunity 1945-55, Oxford University Press, 1992
10Voir Herbert Packer, Ex-Communist Witnesses, Stanford, Stanford University Press, 1962
11« Donner des noms » est un rituel auquel est contrainte de sacrifier toute personne appelée à témoigner devant les commissions parlementaires ou les instances d'examen de loyautéOn donne ainsi des gages, en compromettant des proches et en se compromettant soi-mêmeOn le sait s'y refuser, en invoquant par exemple le cinquième amendement, accroît encore la suspicionVoir Victor Navasky, Naming Names, New York, Viking, 1980 et la pièce d'Arthur Miller, Les sorcières de Salem, où symboliquement le héros refuse de céder son nom, la seule chose qui lui reste en propre
12David Oshinsky, A Conspiracy so immense, p145 et Robert PNewman, Owen Lattimore and the " Loss " of China, Berkeley, University of Calofornia Press , 1992
13 Owen Lattimore, Ordeal by Slander, Boston, Little, Brown & Company, 1950
14Voir la critique décisive de Michael Rogin de l'interprétation néolibérale du mccarthysme comme populisme dans The Intellectuals and McCarthy : The Radical Specer, Cambridge, The M.I.TPress, 1967On trouve l'essentiel de l'interprétation néolibérale du mccarthysme dans, The Radical Right, New York, Doubleday & Company, édité en 1963 par Daniel Bell et qui rassemble des textes de 1955 et de 1962 notamment de Bell, Hofstadter, Riesman, Viereck, Parsons et LipsetCes auteurs convergent pour voir dans le maccarthysme une forme de populisme qui trouve son origine dans l'incertitude statutaire qui aurait frappé les classes sociales les plus basses confrontées à la brutale prospéritée de l'après-guerreElles en auraient conçu un profond ressentiment à l'égard des élites régnantes notamment intellectuelles
15Arthur M. Schlesinger, Jr., The Vital Center, The Politics of Freedom (1949), New York, A da capo paperback, 1988, p.100
16Ibidp201
17Ibid, p213
18Daniel Bell, The End of Ideology, (1960), Cambridge, Harvard University Press, 1988, p123
19Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics, opcit., p63
20Daniel Bell, The End of Ideology, opcit., p301
21David Riesman, Nathan Glazer, Denny Reuel, The Lonely Crowd : A study of the changing american caracter, Yale University Press, 1950
22Ibid., p.313
23Ibid., p.302
24Voir les relations entre la guerre froide, l'université et les intellectuels in Noam Chomsky, Ira Katznelson, Immanuel Wallerstein et autres, The Cold War & The University, New York, The New Press, 1997
25Ibid, p111
26Peter Viereck, The Unadjusted Man, Boston, The Beacon Press, 1956, p177
27Voir Richard Hofstadter, Anti-intellectulism in American life, New York, Borzoi, 1963
28Voir Stephen EAmbrose, Rise to Globalism, American Foreign Policy Since 1938, Penguin Books, 1985 ; David AHorowitz, Beyong Left & Right, Insurgency & the Establishment, Chicago, University of Illinois Press, 1997
29Voir sur ce thème Gabriel Almond, American People and Foreign Policy, Harcourt, Brace and Company, 1950 ; Et en réaction au mccarthysme les plaidoyers contemporains pour une politique « réaliste » en Asie comme l'article de D.WBrogan, « The Illusion of American Omnipotence », Harper's Magazine, Vol205, décembre 1952
30Leslie AFiedler, « McCarthy », Encounter, Vol.III, n° 2, août 1954, p17
31Stuart Hughes, « Why We Had No Deryfus Case », The American Scholar, Vol30, n° 4, Autumn 1961
32Voir Richard M. Fried, The McCarthy era in perspective, Nightmare in red, New York, Oxford University Press, 1990
33Créateur en 1938 de la Commission sur les activités anti-américaines de la Chambre des représentants
34David Riesman & Nathan Glazer, « The intellectuals and the discontented classes », Partisan Review, VolXXII, n° 1, hiver, 1955, p48.

Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°43 (2001) pp. 47-60

Référence électronique

Yves Viltard, « Le cas McCarthy. Une construction politique et savante. Partie 3 », Cultures & Conflits, 43, automne 2001, [En ligne], mis en ligne le 28 février 2003. URL : http://www.conflits.org/index862.html. Consulté le 07 octobre 2008.

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Yves Viltard

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