Le cas McCarthy. Une construction politique et savante. Partie 2
Entrées d'index
Géographique
Etats-UnisChronologique
guerre froidePlan
Texte intégral
La question de l'ennemi intérieur ou l'exploitation de la « perte de la Chine » contre la politique tournée vers l'Europe de l'exécutif
- 1 . Voir John N. Thomas, The Institute of Pacific Relations, Asian Scholars and american Politics, (...)
Il n'est pas alors très étonnant que McCarthy et d'autres aient trouvé là un inépuisable filon. Jusqu'au milieu des années cinquante des procédures devant des commissions du Congrès, des instances administratives chargées de contrôler la loyauté des fonctionnaires ou devant la justice ont régulièrement et inlassablement entretenu et étendu la suspicion à l'égard des diplomates qui à des degrés divers avaient eu des responsabilités dans la politique chinoise au Département d'Etat. Ainsi John Service mais aussi Edmund Clubb, John Paton Davies ou John Carter Vincent furent l'objet d'incessantes tracasseries. La traque sera étendue par McCarthy, aiguillée par Kohlberg, vers les milieux académiques. Des chercheurs et des experts comme Owen Lattimore, John Fairbank, la principale institution de recherche sur l'Asie, l'Institut of Pacific Relations seront ensuite sur la base d'un pur et simple amalgame soumis à des investigations répétées. La Sous-commission sur la Sécurité Intérieure du Sénat (équivalent sénatorial de la fameuse Commission sur les Affaires Anti-américaines de la chambre des Représentants), dirigée par le démocrate ultra conservateur McCarran fera, de juillet 1951 à juin 1952, le « procès » en bonne et due forme de la politique chinoise du Département d'Etat. L'opportunité en sera une enquête et des auditions sur les activités passées de l'IPR où l'affaire de l'Amerasia sera à nouveau évoquée. Elle validera ni plus ni moins la thèse du complot en affirmant dans ses conclusions que, « sans les machinations d'un petit groupe qui contrôlait l'IPR, la Chine serait libre »1. Les spécialistes de la Chine,Owen Lattimore en tête, étaient, solennellement cette fois, désignés à l'opinion publique par une commission du Sénat comme les principaux instruments de la conspiration communiste qui aurait influencé la politique asiatique du Département d'Etat et que ses responsables successifs notamment Marshall et Acheson auraient endossée.
Les milieux politiques nationalistes et conservateurs construisent ainsi autour de la question chinoise l'essentiel de leur rhétorique visant à mettre en difficultés les responsables de la politique étrangère américaine. Ils dénoncent inlassablement à partir de 1950 « la perte de la Chine » (Loss of China) comme preuve de la trahison des intérêts américains dans le monde. Ce recul n'est pour eux que le début de la réalisation d'un vaste plan concerté avec les soviétiques visant à abandonner l'Asie aux communistes. Le thème est en fait judicieusement choisi et ceux que l'on appelle les partisans de « l'Asie d'abord » comme les sénateurs Bridges et Knowland ou le représentant Walter Judd, qui ont des liens notoires avec le lobby chinois pro-taiwan trouvent là un instrument de pression permanent sur les orientations fondamentales de la politique internationale des Etats-Unis. Il est en fait alors parfaitement vrai que les responsables effectifs de la politique étrangère américaine, à la présidence comme au département d'Etat et notamment les experts comme George Kennan, ont depuis la fin de 1945 soit le début effectif de la guerre froide, fait de l'aide à l'Europe occidentale autant sur le plan économique, militaire que politique, une priorité stratégique.
En imposant leurs conditions au vote des crédits pour l'aide à l'Europe les partisans de l'« Asie d'abord » recyclent en fait un ressentiment traditionnel vis-à-vis de l'Europe mais surtout de l'Angleterre. Ils joignent ainsi leurs voix aux isolationnistes de toujours qui pensent que l'on a déjà trop fait pour la vieille Europe d'où vient tout le mal. Et selon eux pour un piètre résultat. Les communistes y sont partout, notamment en France et en Italie. Mais surtout ils prennent des accents nativistes pour désigner l'ennemi de toujours : l'Anglais, l'oppresseur dont les Américains furent les premiers à se libérer du joug colonial. Ils dénoncent tout autant la mentalité aristocratique, le snobisme que l'impérialisme et le colonialisme britannique. Pourquoi venir maintenant au secours de cette Angleterre qui s'est donné un gouvernement socialiste et qui est infestée d'espions soviétiques recrutés dans les milieux aristocratiques les mieux éduqués, demandent-ils avec force ? Qui plus est, le gouvernement britannique, pour sauver ses intérêts coloniaux en Asie notamment à Hong-Kong, s'est empressé de reconnaître la Chine communiste.
Dès Wheeling, McCarthy ajuste ce discours à sa spécialité, la dénonciation de l'ennemi intérieur. Il construit ainsi une figure aristocratique à connotation britannique de l'ennemi intérieur. Celui-ci conduirait la politique étrangère des Etats-Unis vers un désastre dont l'affaire chinoise est un avant-goût. Ainsi pour McCarthy, « Les raisons pour lesquelles nous nous trouvons dans une position d'impuissance ne sont pas dues au fait que notre unique ennemi potentiel ait envoyé des hommes envahir nos côtes... mais plutôt du fait des trahisons de ceux qui ont été si bien traités par cette Nation. Ce ne sont pas les moins fortunés, ou les membres de groupes minoritaires qui ont trahi cette Nation... mais plutôt ceux qui ont eux tous les bénéfices que la Nation la plus riche du monde peut offrir... les plus belles demeures, les meilleurs collèges et les meilleurs emplois au gouvernement que nous puissions donner. Cela saute aux yeux au Département d'Etat. Là, les brillants jeunes gens qui sont nés avec une cuillère d'argent dans la bouche, sont ceux qui nous trahissent ».
Il aborde dans la foulée l'affaire chinoise et dénonce John Service en ces termes : « Maintenant je sais, il est très facile de condamner un bureau ou un ministère en termes généraux. Aussi je vais vous présenter des cas précis. Au moment où Tchang Kai-chek combattait à nos côtés, le Département d'Etat avait en Chine un jeune homme du nom de John Service. Il n'avait pas évidemment pour mission de travailler à la communisation de la Chine. Pourtant, étrangement, il envoyait des rapports officiels au Département d'Etat nous pressant de torpiller notre allié Tchang Kai-chek... et affirmait dans des termes inqualifiables (et je cite) que " le communisme était la seule chance de la Chine "... ».
- 2 . Joseph McCarthy, discours de Wheeling du 9 février 1950.
Un peu plus loin, le lien entre Service et Acheson est insidieusement fait. « Aujourd'hui mesdames et messieurs », s'exclame McCarthy, « cet homme Service est sur le point de représenter le Département d'Etat et Acheson à Calcutta... ». Enfin, McCarthy termine son discours en s'en prenant brutalement à Dean Acheson qu'il rend responsable de toutes les trahisons et le qualifie au passage de « diplomate pompeux en pantalon rayé... qui parle au peuple américain, avec un accent faussement anglais »2.
Ainsi l'ennemi intérieur de McCarthy est une composition singulière qui s'inscrit pourtant parfaitement dans les jeux rhétoriques qui se sont construits au gré de l'évolution des rapports de forces politiques aux débuts des années cinquante aux Etats-Unis autour des questions qui émergent de la structure des perceptions de la situation internationale.
Les contraintes sur l'exécutif et leur rôle dans la construction de la menace
Les partisans de « l'Asie d'abord » vont donc mettre tout au long des années cinquante l'exécutif sur la défensive. Ils négocient pied à pied des aides à Taiwan en échange de l'approbation des crédits toujours en hausse pour l'Europe.
- 3 . Voir sur ce point la récente biographie de Dean Acheson : James Chace, Acheson, The Secretary (...)
- 4 . Dean Acheson, lettre de transmision du livre blanc sur les relations des États-Unis avec la (...)
Pendant de longues années, le Département d'Etat ne se sentira pas les coudées franches dans sa politique asiatique. Après l'arrivée des communistes au pouvoir en Chine, les diplomates comprennent brutalement que de nombreux membres du Congrès et pas seulement des républicains sont près à interpréter toute initiative américaine dans cette région comme une nouvelle preuve d'abandon sinon de trahison. Pour cela, il semble tactiquement prudent de ne pas faire trop de vagues. Selon le mot d'Acheson il s'agit de « laisser retomber la poussière ». On diffère surtout la reconnaissance de la République Populaire de Chine et son admission à l'ONU. Néanmoins, les historiens confirment formellement aujourd'hui qu'elle est sérieusement envisagée au Département d'Etat avant que n'éclate en juin 1950 la guerre de Corée3. Dean Acheson y étant clairement favorable en vue d'éviter que la Chine ne tombe complètement du côté soviétique. Des signaux sont adressés dans ce sens en direction de Pékin. En janvier 1950, il fait à mots couverts comprendre que rien ne sera fait pour défendre Taiwan en cas de conflit avec la R.P.C. Mais ses intentions ne se reflètent que très partiellement dans le discours officiel dominant et dans les actes. Dès août 1949 si d'un côté Dean Acheson justifie, contre les conservateurs républicains, la politique américaine menée en Chine depuis 1944 en affirmant que « la guerre civile en Chine et son résultat étaient hors de contrôle du gouvernement américain » et que « rien que ce pays ait fait ou ait pu faire dans les limites raisonnables de ses capacités ne pouvait changer ce résultat » ; d'un autre, face à un Congrès agressif, il endosse l'affirmation conventionnelle selon laquelle les dirigeants chinois ont résolument choisi de faire de la Chine un satellite de l'Union Soviétique4. La recherche à tout prix d'un compromis bipartisan se concrétisera également par la nomination du très conservateur républicain Foster Dulles comme conseiller spécial sur l'Asie au Département d'Etat.
Mais une autre interprétation est faite aujourd'hui par des spécialistes de l'histoire des relations internationales. Le durcissement de la politique asiatique du Département d'Etat au début des années cinquante qui aboutit à l'engagement en Corée n'est pas principalement un effet pervers d'une stratégie internationale pourtant résolument tournée vers l'aide à l'Europe, sauver cette stratégie supposant de donner le change au « bloc asiatique » au Congrès. La politique asiatique de cette période peut aussi être intégrée dans une transformation plus globale de stratégie américaine dans le cadre de la guerre froide.
La dramatisation des enjeux par l'exécutif
- 5 . Voir pour les différentes interprétations de la NSC 68, Ernest R. May, American Cold War (...)
En effet au printemps 1950 la guerre froide va rentrer dans une phase décisive. Une résolution du Conseil National de Sécurité, la résolution dites NSC 68, recommande « pour ne pas perdre la guerre froide » un accroissement considérable des dépenses militaires. Ainsi de 1950 à 1951 elles passeront effectivement de 13 milliards à 60 milliards de dollars5.
- 6 . Voir pour cette thèse, Thomas J. Christensen, Useful Adversaries, Grand Strategy, Domestic (...)
- 7 . Voir Rovere sur ce point.
L'exécutif est alors conduit à faire de la menace communiste une arme pour vendre sa nouvelle stratégie internationale à un Congrès peu enclin à renouer comme on l'a vu avec la politique bipartisane de l'ère Roosevelt. Il doit dramatiser singulièrement les enjeux pour faire adopter l'augmentation des crédits militaires. Il doit pour cela faire campagne pour mobiliser la classe politique et l'opinion publique. Au-delà des responsabilités soviétiques dans l'accroissement des tensions, les Etats-Unis durcissent le ton de la guerre froide aussi bien sur le front asiatique qu'européen. Dans ce sens, la Chine devient conjecturalement un « adversaire utile » pour les dirigeants américains sur le plan intérieur. La Chine joue alors fort opportunément le rôle de menace communiste6. Elle le fait avec une certaine application en envoyant des « volontaires » en Corée. C'est aussi pour l'exécutif une façon de prendre à leur propre jeu les partisans de « l'Asie d'abord ». En effet, ils se recrutent dans les milieux traditionnellement isolationnistes et réticents à l'idée d'un accroissement du budget fédéral. On trouve là un argument pour les mobiliser, même s'ils révèlent vite leur véritable pente lorsque la guerre de Corée s'enlise. Ils demandent alors dans le même mouvement que l'on en finisse définitivement avec la Chine communiste et que les « boys » rentrent au plus vite à la maison. Dans cette logique, McCarthy dénonce alors la guerre de Corée. Il y voit une preuve supplémentaire du complot visant à faire diversion dans la lutte contre l'ennemi intérieur7.
La peur du « rouge » et l'adoption d'un dispositif législatif répressif sur la sécurité intérieure au début des années cinquante
- 8 . Voir sur la répression David Caute, The Great Fear, 1978 ; Victor Navasky, Naming Names, New (...)
Pour tout dire les responsables effectifs de la politique étrangère américaine apportent au début des années cinquante une contribution décisive dans l'instauration du climat d'hystérie anti-communiste qui sévit aux Etats-Unis pendant cette période. Ils font monter les enchères pour surmonter les résistances politiciennes d'un Congrès non moins anti-communiste. Les médias et l'opinion sont dans le même temps particulièrement sensibilisés et mobilisés. La « peur du rouge » bat son plein. Alors que les Etats-Unis ne sont pas clairement et immédiatement menacés d'invasion, on porte les soupçons sur un invisible et omniprésent ennemi intérieur. L'établissement de listes noires se généralise à tous les secteurs d'activités professionnelles. Les dénonciations pleuvent et sont régulièrement publiées par des officines privées spécialisées ainsi que par certains journaux. Chaque jour apporte son lot de nouvelles sensationnelles sur l'arrestation d'espions et le déroulement de procès spectaculaires qui donnent une consistance aux pires craintes de subversion. En 1951 la Commission sur les Activités Anti-Américaines du Congrès (UHAC) redouble d'ardeur et relance la chasse à la sorcière à Hollywood8. En janvier 1950, Alger Hiss est condamné à cinq ans de prison pour espionnage. En juin 1951, la Cour Suprême confirme la condamnation à diverses peines de prison de 11 dirigeants du parti communiste américain dans l'arrêt Dennis v. United States. Elle entérine ainsi la constitutionalité de l'application en temps de paix du Smith Actde 1940 qui visait à réprimer « toute conspiration ou toute tentative de renversement du gouvernement par la force ». Les Rosenberg sont arrêtés en 1950, condamnés à mort en avril 1951 et exécutés le 19 juin 1953.
- 9 . Sur son application, voir Ellen Schrecker, « Immigration and Internal Security : Deportations (...)
- 10 . Voir, William R. Tanner & Robert Griffith, « Légillative Politics and " McCartyism " : The (...)
Pour sa part le Congrès participe activement à l'émotion anti-communiste en renforçant le dispositif législatif de lutte contre la « subversion intérieure ». Il adopte notamment en septembre 1950 à l'initiative du sénateur McCarran la loi sur la sécurité intérieure (Internal Security Act). Celle-ci est la première à organiser précisément le contrôle des organisations communistes et des communistes individuellement. Elle leur impose un enregistrement volontaire auprès du ministère de la justice, étend les interdictions professionnelles aux entreprises privées travaillant pour l'armée et interdit l'entrée sur le territoire américain des étrangers « appartenant, ayant appartenu à des organisations subversives » (communistes entre autres). Elle prévoit aussi la possibilité de déporter en cas d'urgence les communistes dûment recensés. Ce dispositif est complété en 1952 par la loi dite McCarran-Walter sur l'immigration et la nationalité (Immigration and nationality Act) qui rend plus difficile les conditions d'immigration et de naturalisation et élargit les possibilités de déportation des « éléments subversifs »9. Le président Truman eut alors beau jeu au nom des libertés fondamentales d'opposer successivement son veto à ces deux lois. Comble d'ironie, après un compromis entre républicains et démocrates le contenu de la première fut aggravé10. Il sera parachevé en 1954 sous Eisenhower, par un Congrès républicain, par la loi sur le contrôle du communisme (Communist Control Act). Cette loi prive finalement les communistes des droits dont jouit tout citoyen américain. Elle les place avec leurs organisations quasiment hors la loi. Ce cadre législatif met alors sous surveillance les communistes. Il les rend individuellement et collectivement avec leurs organisations suspectes d'être par nature des ennemis de l'intérieur au service d'une puissance étrangère.
La construction par l'exécutif de l'ennemi intérieur
La question communiste s'est ainsi imposée sur l'agenda politique et a été placée de 1950 à 1954 au cœur des jeux politiques structurant les relations au gré des rapports de force entre démocrates et républicains, conservateurs et libéraux, exécutif et législatif, élites et société civile. Il s'est alors formé un dispositif politique et juridique complexe construit par la peur du communisme et construisant cette même peur comme référentiel central et obsessionnel. La peur du communisme règne aussi bien sur les perceptions de l'environnement international que sur la vie politique intérieure.
Comme on l'a dit c'est dans ce dispositif et en interaction avec lui que McCarthy trouve une opportunité, dans le vacarme et l'émotion anticommuniste, pour installer avec force publicité son théâtre au Sénat américain. Mais on doit souligner à nouveau la singularité du spectacle qu'il va chemin faisant offrir. Il rameute un public de badauds toujours plus nombreux en promettant de révéler les noms de ceux qui constituent la cinquième colonne installée au cœur du gouvernement. Comme on vient de le voir, la législation anticommuniste, qui objective l'ennemi intérieur, met sous surveillance les communistes et leurs organisations perçus comme des formes radicales de contestation à la périphérie de la société américaine. Cette législation les associe aux émigrants récents seuls susceptibles d'importer notamment d'Europe des idées subversives qui n'auraient jamais fait recette dans le nouveau monde et censés y être inconnues des « bons Américains ». On trouve cette orientation dans les vagues successives de répression qui construisirent la « peur des rouges » (Red scare) aux Etats-Unis. Cela depuis la loi de 1798 sur les étrangers et la sédition (Alien and Sedition Act) en passant par la brutale répression et déportation de masse des radicaux organisée dans les années vingt par l'Attorney général Mitchell Palmer. Les membres des organisations révolutionnaires et des syndicats, les étrangers et les immigrants de fraîche date sont toujours visés en priorité. C'est aux confins de la société civile que l'on recherche les éléments subversifs et autres anarchistes.
Or McCarthy ne s'inscrit pas dans ce schéma de lutte contre la subversion. Comme nous l'avons vu, il lance des attaques très politiques contre l'exécutif et pour tout dire contre l'Etat savant. Il prend successivement pour cible le Département d'Etat, le président, l'armée, mais aussi les experts des questions internationales et plus généralement les intellectuels internationalistes censés avoir volontairement conseillé une politique contraire aux intérêts des Etats-Unis. Il s'acharne avec d'autres plus précisément sur les spécialistes de l'Extrême-Orient qu'il rend responsable de la « perte de la Chine ». Il n'est pas le seul à traiter en boucs émissaires les spécialistes des affaires chinoises, à s'en prendre aux messagers porteurs d'une mauvaise nouvelle au mépris de tout réalisme.
Pourtant sa démarche est singulière. Il ne s'en tient pas, avec les partisans au Sénat de « l'Asie d'abord », à une dénonciation incantatoire qui relève somme toute de la rhétorique politique. Il y a à cela une raison. Il est progressivement et implacablement pris au piège de son propre bluff, de ses promesses répétées et solennelles de révéler les noms précis des comploteurs. Mais n'ayant jamais eu de noms à donner, comme on l'a déjà dit, il se lance dans un premier temps, pour temporiser, dans une partie de poker avec l'exécutif. Avant de livrer les fameux noms, il accuse le Département d'Etat de parfaitement les connaître et de les tenir volontairement cachés, le Département d'Etat abusant selon lui de la règle du secret qui permet à l'administration de garder confidentielles les procédures de contrôle de loyauté des fonctionnaires. Aussi ce ne serait pas à lui de révéler les noms. Il proclame avoir là précisément la preuve de la vaste conspiration, dont il ne pourra plus jamais démordre. Et c'est en cela que sa dénonciation de la « présence de communistes au gouvernement » est originale.
La question de la loyauté des fonctionnaires et le dispositif bureaucratique de lutte contre l'ennemi intérieur au cœur de l'appareil d'Etat
Pour des raisons de pure opportunité qui s'accordent avec son goût de la publicité McCarthy dénonce le secret qui entoure les procédures destinées à traquer l'ennemi intérieur au cœur de l'appareil d'Etat.
En effet parallèlement au dispositif législatif et légal perfectionné dans les années cinquante, il existe depuis 1947 un dispositif administratif, bureaucratique, expressément institué par un décret présidentiel de Truman (l'Executive Order 9835 du 22 mars 1947).
Ce décret met en place un programme fédéral visant à systématiquement contrôler la loyauté des fonctionnaires fédéraux autant au moment de l'embauche qu'en cours de carrière. Il instaure dans chaque ministère (Department) une commission de contrôle de la loyauté (loyalty board) dont les décisions sont susceptibles d'un appel devant une instance centrale (loyalty review board). La procédure peut être déclenchée par une simple dénonciation. Si l'employé a le droit d'être entendu et assisté d'un conseil, il ne peut connaître le nom de son accusateur. La commission peut ensuite recommander à l'autorité administrative le licenciement pur et simple de l'agent, s'il existe de « bonnes raisons pour croire que la personne concernée est déloyale envers le gouvernement des Etats-Unis ». Les chefs d'accusation pouvant être retenus sont « le sabotage, l'espionnage, la trahison, se faire l'avocat du renversement du gouvernement par la violence, agir en vue de servir les intérêts d'un autre gouvernement ou être affilié à un groupe désigné par le ministre de la justice (l'attorney général) comme totalitaire, fasciste, communiste ou subversif ». Par ailleurs, les commissions reçoivent l'assistance du FBI qui enquête si besoin est et met à leur disposition ses dossiers. Il faut rappeler ici que c'est Roosevelt lui-même qui dès 1936 avait expressément donné à Edgar Hoover le directeur du FBI la mission générale de surveillance de l'ennemi intérieur. Il interrompait ainsi une interdiction qui avait été faite en 1924 à l'organe équivalent, de toute implication dans les affaires politiques. Hoover est donc autorisé dès 1936 à suivre les « menées subversives ... particulièrement fascistes ou communistes ».
- 11 . Voir Richard Fried, Nightmare in Red, Oxford University Press, 1990, p. 51.
En 1939 un décret présidentiel donne au FBIune mission générale de lutte contre l'espionnage et le sabotage. Il est alors instauré en son sein une division spéciale (General Intelligence division) qui établit à tout hasard des listes de personnes suspectes pouvant s'engager dans des activités de subversion, de sabotage ou d'espionnage pouvant menacer la sécurité intérieure des Etats-Unis. Il s'agit aussi bien de personnes soupçonnées d'une possible appartenance à une cinquième colonne fasciste favorable aux puissances de l'axe que de communistes. Ces listes de personnes surveillées sont dressées à toutes fins utiles. Elles pourront ensuite servir de base pour former des charges ou procéder à des arrestations ou des déportations en fonction de « l'urgence ou d'une nouvelle législation »11.
- 12 . Voir Richard M. Freeland, The Truman Doctrine and the Origins of McCarthyism, Foreign Policy, (...)
Pour certains chercheurs le programme de contrôle de la loyauté des fonctionnaires de 1947, déjà, n'aurait été mis en place que pour faire passer sur le plan intérieur le net durcissement de la guerre froide que représentait du côté américain la proclamation exactement au même moment de la « doctrine Truman »12.
La construction savante de l'ennemi intérieur
Quoi qu'il en soit, ces deux initiatives majeures de l'exécutif prises en mars 1947 participent d'un plus vaste agencement aux dimensions aussi bien intellectuelles qu'institutionnelles. Elles consacrent alors une transformation des représentations savantes et la formation d'un nouveau référentiel qui légitime l'instauration d'un nouveau dispositif bureaucratique pour faire face aux effets intérieurs possibles d'une menace globale maintenant clairement identifiée, pensée et mise en discours : la menace du « totalitarisme communiste ».
Les origines américaines du paradigme totalitaire
- 13 . Voir Pierre Hasner, « Le totalitarisme vu de l'Ouest » in Guy Hermet (Ed.), Totalitarismes, (...)
L'usage dans les textes juridiques du terme de totalitarisme mérite ici d'être souligné. Ainsi avant même qu'Hannah Arendt et d'autres intellectuels et chercheurs lui donne le statut de concept savant qu'on lui reconnaît ou que l'on discute encore aujourd'hui dans les débats d'idées, en philosophie ou en science politique13, le « totalitarisme » s'impose dans les discours politique et juridique aux Etats-Unis dès la fin des années trente. Il s'impose dans une période de transition qui voit progressivement une menace perçue comme majeure se substituer à une autre dans les représentations, dans les agencements politiques et juridiques et dans les pratiques bureaucratiques policières et militaires prétendant y faire face. Le passage de l'ennemi fasciste à l'ennemi communiste se construit intellectuellement aux Etats-Unis à partir de l'effacement des différences et par la confusion dans une même réprobation des idéologies et des régimes politiques s'étant révélés particulièrement meurtriers en cette première moitié du vingtième siècle sur le continent européen.
- 14 . Voir Les K. Adler & Thomas G. Paterson, « Red Fascism : The merger of Nazi Germany and Soviet (...)
- 15 . Alexandre Koyré, La Cinquième Colonne, (New York, 1945), Paris, Allia, 1997.
- 16 . Voir Georges Bataille & Roger Caillois, « Confréries, ordres, sociétés secrètes, (...)
Comme on le sait le « totalitarisme » a pour vertu d'englober dans un alliage complexe les traits concrets de régimes politiques modernes d'asservissement des sociétés. Mais plus précisément, il y a une invention américaine du « totalitarisme » qui associera les images négatives du nazisme et du fascisme à celles, sur la toile de fond traditionnelle de la « peur des rouges », également négatives du communisme et du socialisme. On peut voir cette cristallisation dans les usages politiques et savants fréquents à partir du milieu des années trente des termes de « bolchevisme brun » ou de « fascisme rouge »14. Ces expressions prennent valeurs d'évidence sous la plume de journalistes ou d'intellectuels américains lors du pacte germano-soviétique. L'invasion brutale et le partage de la Pologne qui s'ensuivit en 1939 apparurent pour beaucoup d'américains comme confirmant avec éclat que les régimes nazi et soviétique se révélaient n'être que deux variantes d'une même et redoutable tyrannie. Ces régimes bâtis sur des idéologies meurtrières ne connaissent que la force. Ils s'imposent par la conquête militaire et la terreur. Ils menacent par leurs appétits l'ensemble des peuples du monde. Leur dangerosité est liée au fait qu'ils opèrent en comptant sur la faiblesse de leurs victimes. Ils ont pour pratique de s'assurer partout dans le monde d'éléments favorables à leurs entreprises de conquête jusque dans les pays les plus démocratiques. Ils comptent ainsi pour arriver à leurs fins non seulement sur leur puissance militaire mais sur le travail de sape partout d'une cinquième colonne. La cinquième colonne est bien alors, comme le dit Alexandre Koyré une espèce toute contemporaine d'ennemi intérieur15. Mais là où ce dernier ne veut voir que la conspiration d'une minorité d'individus qui pour défendre des intérêts qu'ils placent au-dessus de l'intérêt national travaillent à la défaite de leur pays, les tenants de la thèse « totalitaire » retiennent aussi que des individus certes encore une fois minoritaires se mettent au service d'une puissance étrangère pour des raisons idéologiques moins triviales pouvant aboutir aux mêmes résultats. Ainsi depuis les années vingt fascistes et communistes formeraient alors partout des associations criminelles uniquement dirigées vers la prise du pouvoir par la violence et cela, quoi qu'il en coûte. On pourrait alors voir ici une convergence avec la vision des « communautés électives » énoncée en 1938 par Georges Bataille et Roger Caillois. La « communauté élective » est l'expression d'une pure négativité. Elle est par essence une « société de complot ». La « communauté élective » ou « société secrète » est une« forme d'organisation secrète (...) à laquelle le recours est toujours possible lorsque l'organisation primaire de la société ne peut plus satisfaire toutes les aspirations qui se font jour »16. Comme en miroir, les visions schmittienne et stalinienne du politique leur répondent. Elles ne peuvent pas, sur les mêmes prémisses, s'accommoder du pluralisme.
L'adoption dès la fin des années trente d'une législation pour lutter contre la cinquième colonne
On fera à partir des années trente dans la rhétorique politique un usage inflationniste du thème de la cinquième colonne. Avec la guerre aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis on perçoit clairement l'usage que les fascistes font de cinquième colonnes conservatrices et antipatriotiques prêtent à se jeter dans les bras de l'envahisseur. Le Norvégien Quisling en devient le synonyme. Aux Etats-Unis on adopte alors un arsenal législatif pour faire face à cette menace qui est tout hypothétique.
- 17 . Richard Fried, Nightmare in Red, op. cit., p. 54.
- 18 . Ibid., pp. 57-58.
Dès 1938 la loi sur « l'enregistrement des agents de l'étranger », ou McCormick Act, prévoit le recensement par le Département d'Etat de quiconque agit ou fait de la propagande sur le territoire américain au bénéfice d'un état étranger, le Voorhis Actde 1940 organise l'enregistrement par le gouvernement de tout groupe ayant des liens avec l'étranger, la section 9A du Hatch Act de 1939 interdit l'emploi par l'administration fédérale de tout membre d'une organisation ou d'un parti se « proposant de renverser le gouvernement ». Enfin le Smith Act de 1940 ou loi sur l'enregistrement des étrangers fait un lien explicite entre la surveillance des étrangers et la lutte contre d'éventuelles conspirations visant à renverser le gouvernement des Etats-Unis par la force. En faire simplement la propagande devient au terme du Smith Act un crime passible de peines de prison. Si l'on peut douter encore aujourd'hui qu'une menace globale de subversion d'où qu'elle vienne ait jamais existé sur le sol américain, les bruits de bottes et la montée des périls en Europe en accroissent pourtant la crédibilité. Ainsi un courant isolationniste et nationaliste puissant existe. Le mouvement de l'« Amérique d'abord » (America First) est influent au Congrès. Il rallie, dès les années vingt, les nativistes hostiles aux immigrants de fraîche date venus d'Europe mais ainsi tous les rebelles à l'impôt et au pouvoir fédéral. Animé par le populiste La Follette et le héros de l'aviation Charles Lindbergh il forme jusqu'à Pearl Harbor un courant très actif, violemment isolationniste, pro-allemand et ouvertement antisémite. En 1938 un réseau d'espionnage nazi est démantelé. Après le pacte germano-soviétique, les communistes américains sont associés dans la même suspicion. La répression s'abat à nouveau sur le parti communiste et les organisations qui lui sont proches. Richard Fried rapporte qu'en 1940, « 350 communistes sont arrêtés dans 13 Etats »17. Pendant la guerre, la défiance s'installe contre des communautés entières. Les Allemands et surtout les Japonais des Etats-Unis seront surveillés et internés en masse dans des camps ou déportés. On prendra aussi l'habitude de voir dans des concurrents idéologiques une cinquième colonne. Ironie de l'histoire, le parti communiste américain sauvé par l'invasion allemande de l'Union Soviétique de 1941 se félicite alors bruyamment de l'inculpation au terme du Smith Act de 18 dirigeants duSocialist Workers Party,minuscule organisation antistalinienne. Enfin lors des élections présidentielles de 1944 qui vit la dernière réélection de Roosevelt, les adversaires feront un grand usage rhétorique de l'ennemi intérieur. Démocrates et républicains s'accusant respectivement d'être ou d'avoir été, plus ou moins virtuellement, au choix des préférences de chacun, une cinquième colonne au service de la réaction, du fascisme ou du communisme international18.
Mais le paradigme « totalitaire » confirme aussi pour ses promoteurs l'exception américaine qui veut qu'il soit plus vrai encore aux Etats-Unis que partout ailleurs que le fascisme et le communisme ne trouvent pas naturellement un terrain propice à leurs entreprises pour des raisons sociologiques tenant à la faiblesse des distinctions sociales qu'il serait impossible d'exploiter sauf à compter de façon décisive sur l'intervention de puissances étrangères qu'il s'agisse de celles de l'axe pendant la guerre ou de l'Union Soviétique avec la guerre froide. En clair, fascistes et communistes, leurs compagnons de routes et tous les tenants des idéologies européennes ne peuvent être pensés dans le cadre américain, du moins si l'on s'en tient à la thèse « totalitaire », que comme des ennemis de l'intérieur en pratique ou en puissance selon les circonstances liées à la conjoncture internationale du moment.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°43 (2001) pp. 33-47
Référence électronique
Yves Viltard, « Le cas McCarthy. Une construction politique et savante. Partie 2 », Cultures & Conflits, 43, automne 2001, [En ligne], mis en ligne le 28 février 2003. URL : http://www.conflits.org/index860.html. Consulté le 04 décembre 2008.
Droits
Creative Commons License
Ce texte est placé sous copyright de Cultures & Conflits et sous licence Creative Commons.
Merci d’éviter de reproduire cet article dans son intégralité sur d’autres sites Internet et de privilégier une redirection de vos lecteurs vers notre site et ce, afin de garantir la fiabilité des éléments de webliographie. » (voir le protocole de publication, partie « site Internet » : http://www.conflits.org/index2270.html).