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La revue

Gilles Favarel-Garrigues

Concurrence et confusion des discours sur le crime organisé en Russie. Partie 3

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Texte intégral

« Les Russes arrivent ! »1. Regards occidentaux sur la mafia russe

Pour comprendre l'importance accordée dans le monde occidental au crime organisé russe au début des années 1990, il faut d'abord mentionner quelques éléments propres au contexte américain. L'échec rencontré par les différentes stratégies de lutte anti-drogues menées au cours des années 1980 a progressivement conduit le gouvernement américain à considérer que seule une action internationale était en mesure de répondre à cet enjeu. La lutte anti-blanchiment apparaît à la fin des années 1980 (Convention de Vienne 1988, Sommet de l'Arche et création du Gafi en 1989) comme une réponse nouvelle et appropriée, réorientant la lutte anti-drogues vers une action menée contre les capitaux issus des trafics2.

  • 1 . Inspiré par le sous-titre « Russians are coming ! » in Naylor R. T., (...)
  • 2 . Nadelman E., Cops across borders : the internationalization of US criminal law enforcement. (...)
  • 3 . Handelman S., Comrade criminal, Londres, Michael Joseph, 1994.
  • 4 . Lesnik R., Blanc H., L'Empire de toutes les mafias, Paris, Presses de la Cité, 1996.

La chute du mur de Berlin s'effectue donc dans un contexte où les flux criminels transnationaux sont déjà perçus comme des menaces pour la sécurité intérieure américaine. L'illusion euphorique d'une transition rapide et réussie de la Russie et des autres républiques soviétiques vers l'économie de marché et la démocratie cède rapidement la place à une inquiétude issue d'un double constat : la désagrégation d'une formidable puissance militaire et le pouvoir croissant du crime organisé au sein de la société post-soviétique. Ces peurs sont alimentées par les informations en provenance de Russie. Le crime organisé contrôle l'économie russe et acquiert des positions importantes au sein des institutions politiques et des administrations, comme le répètent à l'envi les dirigeants politiques, les services répressifs, les journalistes et les scientifiques, bien informés sur les pratiques en vigueur dans leur pays. Les nombreux travaux universitaires et journalistiques américains qui s'appuient sur les sources policières et les médias russes relaient cette opinion. Les ouvrages sur les « camarades criminels3 » ou sur « l'empire de toutes les mafias »4 connaissent un certain retentissement dans le monde occidental.

  • 5 . Sur tous ces points, voir par exemple les chapitres « Les loups des steppes de (...)

L'idée selon laquelle l'expansion mondiale de la mafia russe est inscrite dans son développement naturel s'impose rapidement. Cette conviction est d'abord fondée sur des représentations relatives aux organisations criminelles en général : la volonté de profit conduit ces entreprises à la recherche de monopoles, dans des secteurs d'activité ou sur des territoires donnés. La mafia russe semble ensuite particulièrement performante, combinant les compétences de criminels endurcis, d'entrepreneurs et de juristes qualifiés attirés par les perspectives de profit, et d'anciens militaires ou d'agents du KGB parfois mus par un irrépressible besoin de revanche et disposant de technologies sophistiquées puisées dans les décombres de la superpuissance. Ses activités sont non seulement celles de toute organisation criminelle (trafics de drogues, d'armes, d'êtres humains, blanchiment), mais aussi liées à la spécificité du contexte post-soviétique : le trafic de matières nucléaires ou d'armes secrètes donne une nouvelle ampleur au danger que représente la mafia russe5.

  • 6 . Sterling C., The terror network : the secret war of international terrorism, New York, (...)
  • 7 . Sterling C., Thieves' world : the new global threat of organized crime, New York, Simon and (...)
  • 8 . Pour une stimulante présentation critique des thèses de Claire Sterling, voir Naylor R. T., (...)

Pour de nombreux experts, l'apparition de la mafia russe dans le jeu mondial parachève la formation du « crime organisé mondial » ou « transnational » (global organized crime,transnational organized crimeouT.O.C.), réseau de mafias liées par des intérêts communs. Deux catégories d'experts alimentent notamment cette représentation : agents des services de renseignement, de contre-espionnage et de lutte contre la grande criminalité ; vedettes du journalisme d'investigation. Parmi ces dernières, la plus célèbre est vraisemblablement Claire Sterling, dont les ouvrages constituent une référence incontournable sur le sujet. Auteur à succès d'investigations journalistiques, elle avait publié dans les années 1980 un ouvrage sur les réseaux terroristes mondiaux6. Au début des années 1990, elle décrit les sommets tenus par une sorte de G6 mafieux, composé d'Américains, de Colombiens, d'Italiens, de Japonais, de Chinois de Hong Kong et de Russes, durant lesquels il est question de partage du monde et de création d'un « Worldwide Mafia International, the first in history », d'un « Crime-Intern » se substituant au Komintern7. La mafia mondiale est présentée comme un acteur unique, un ennemi à la mesure du monde occidental, comparable à l'ancien bloc communiste8.

  • 9 . Voir par exemple le rapport : Raine L., Cilluffo F. (dir.), Global organized crime. The new (...)
  • 10 . Cilluffo F., Burke G. (dir.), Russian organized crime, Washington, D. C., Center for Strategic (...)

Au milieu des années 1990, cette interprétation est également relayée par certains milieux politiques, pour des raisons différentes. Les acteurs qui participent à une formulation commune d'un problème social ne poursuivent en effet pas nécessairement les mêmes intérêts ; la constitution de coalitions d'intérêt obéit à des raisons conjoncturelles. Dès le milieu des années 1990, des élus républicains et des think-tanks proches de ce parti se saisissent du dossier sur le crime organisé russe pour dénoncer la politique gouvernementale menée à l'égard de la Russie. Le rapport « Russian organized crime » de 1997 du Center for Strategic International Studies, think-tank regroupant des politiciens, des militaires, des agents des services de renseignement et des « experts » civils (dont Claire Sterling)9, est particulièrement emblématique de ce raisonnement. La Russie est en passe de devenir un Etat mafieux, un « rogue state » selon la terminologie aujourd'hui en vigueur. Il convient de « réorienter la politique diplomatique et commerciale américaine » car soutenir l'économie de ce pays revient à subventionner les criminels qui par ailleurs cherchent à consolider leur emprise sur les Etats-Unis10.

Tous ces discours s'appuient sur des sources russes. Les informations publiées par les quotidiens russes communistes alimentent paradoxalement les opinions exprimées par des personnalités politiques républicaines sur le crime organisé. De même, les sources policières russes sont utilisées sans précaution par ceux qui reconnaissent par ailleurs volontiers les difficultés auxquelles est confronté le ministère de l'Intérieur en Russie (corruption, défaillance des modes de construction des indicateurs d'activité). Cette circulation, parfois imparfaite, est bien illustrée par les chiffres donnés sur la place occupée par le crime organisé dans l'économie russe :

  • 11 . Cilluffo F., Burke G., op. cit., p. 2.

« Le ministère de l'Intérieur russe estime que 40% des entreprises privées, 60% des entreprises d'Etat et 50% à 85% des banques sont contrôlées par le crime organisé »11.

  • 12 . Ziegler J., op. cit., p. 109.

« Dans l'industrie, le commerce, la banque et les services, le crime organisé possède ou contrôle directement environ 85% des entreprises privées »12.

  • 13 . Voronin Y., « The emerging criminal State : economic and political aspects of (...)

« De 70% à 80% des entreprises privées ou privatisées et des banques commerciales sont contraintes de payer groupes criminels, agents publics corrompus et racketteurs »13.

  • 14 . Castells M., Fin de millénaire, Paris, Fayard, 1999, p. 208.

« En 1994, un rapport rédigé par le Centre d'analyse économique et sociale de la présidence de Russie estimait que presque toutes les petites entreprises, et 70 à 80% des grandes sociétés et des banques, payaient un tribut à une mafia […]. La situation ne semble guère s'être améliorée à l'heure où j'écris ces lignes (1997). Selon les Izvestia, 41000 entreprises industrielles, 50% des banques et 80% des sociétés en partenariat avec des investisseurs étrangers ont un lien avec le crime organisé »14.

Les nuances distinguant chaque citation pourraient entraîner un long développement. Il importe davantage de constater que ces chiffres, qui ne signifient rien en l'absence de précisions sur la nature du « contrôle » opéré par le « crime organisé », ont valeur de preuve dans de longs développements consacrés à la puissance de la mafia russe.

De nombreux travaux scientifiques, écrits par des sociologues ou des criminologues, s'indignent de la progression du crime organisé mondial, notamment de sa composante russe, et souhaitent sensibiliser les opinions publiques aux dangers qu'il représente pour les démocraties occidentales. Ils contribuent ainsi à un processus de validation mutuelle des discours politiques, journalistiques et scientifiques, de constitution d'une unanimité objective sur la gravité de l'expansion mondiale du phénomène mafieux. Ils considèrent en effet que la mafia mondiale est composée de différentes organisations criminelles fondées sur une appartenance nationale (mafia italienne, cartels colombiens, yakusa japonaise, triades chinoises, mafia russe…) et unies par des intérêts communs. Ils s'appuient par ailleurs sur les sources habituelles, suffisamment nombreuses et alarmantes pour que leur fiabilité ne soit pas mise en doute. Ainsi, Manuel Castells, dans le troisième volume de la trilogie « L'ère de l'information », consacre un chapitre à la « filière perverse : l'économie criminelle mondialisée ». Il présente notamment les analyses de Claire Sterling :

  • 15 . Ibid, p. 195.

« On trouvera un excellent panorama de l'expansion mondiale du crime organisé dans Sterling (1994) : bien qu'on[lui]ait reproché de verser un peu trop dans le sensationnalisme, aucun des faits qu'elle rapporte, au terme de patientes enquêtes, n'a été, que je sache, contesté »15.

Dans un passage assez déconcertant, le sociologue cherche à justifier son intérêt pour le global organized crime :

  • 16 . Ibid.

« Tout le monde s'accorde à reconnaître l'importance du phénomène, sur lequel on dispose d'une assez abondante documentation, réunie par la presse et par certains organismes internationaux. Toutefois, sociologues et économistes hésitent encore à l'étudier, au motif que les données manquent de fiabilité et que la recherche du sensationnel biaise trop souvent l'analyse. Je vois les choses autrement : si un phénomène est reconnu pour être une dimension fondamentale de nos sociétés et du nouveau système mondialisé, il convient d'utiliser toute la documentation disponible pour étudier la façon dont ces activités criminelles s'insèrent dans la vie économique et sociale à l'échelle du globe »16.

Le volume des documents disponibles sur un sujet donné justifie donc sa pertinence. L'accumulation de sources se validant mutuellement conduit à donner une réalité indiscutable au phénomène mafieux. En reprenant les chiffres et sources en circulation sans les soumettre à une analyse critique, le sociologue contribue à leur conférer une nouvelle validité.

L'ouvrage de Jean Ziegler, sociologue et parlementaire, sur « les seigneurs du crime. Les nouvelles mafias contre la démocratie » illustre de manière tout aussi pertinente le processus de circulation des discours sur le crime organisé. En fondant son travail sur des données policières, criminologiques et journalistiques, ainsi que sur les rapports d'activité des commissions anti-mafia au sein des institutions politiques de nombreux pays européens, le sociologue se heurte à l'impossibilité d'apporter ses propres sources à la connaissance du phénomène mafieux.

  • 17 . Ziegler J., Les seigneurs du crime. Les nouvelles mafias contre la démocratie, Paris, Le Seuil, (...)

« Mes collaborateurs et moi-même ne sommes que de modestes sociologues, au courage limité, et non de grands et téméraires journalistes d'investigation. Tenter d'interviewer les Buyuk-baba turcs, les seigneurs pathans du Khyber, les Vor v zakone russes ? Rencontrer leurs soldats, diffuser au sein de leurs organisations nos questionnaires ou, pis, tenter une observation participante en nous fondant dans le milieu ? Exclu ! Nous ne pouvions mener les classiques enquêtes sociologiques sur le terrain. Nous voulions rester en vie »17.

Deux remarques peuvent être opposées à cette approche. D'une part, comme nous le verrons dans les contributions de sociologues russes à ce numéro, les enquêtes de terrain sur le crime organisé ne sont pas réservées aux journalistes d'investigation. D'autre part, s'il est compréhensible de ne pas avoir envie d'approcher du milieu criminel, pourquoi relayer les discours policiers ou politiques sans analyser leurs conditions de production ?

  • 18 . Einstein S., Amir M. (dir.), Organized crime : uncertainties and dilemmas, Chicago, (...)
  • 19 . Sommier I., « Violence politique et violence criminelle : la porosité des (...)
  • 20 . Il serait d'ailleurs intéressant de montrer précisément comment la justification des deux (...)
  • 21 . Einstein S., Amir M. (dir.), op. cit., p. 87.
  • 22 . Ibid. p. 88.

Les récents ouvrages ou manuels sur le crime organisé s'inscrivent dans la continuité de ce qui s'écrit sur ce sujet depuis le début des années 1990. Dans l'un d'entre eux par exemple, le chapitre sur l'espace post-communiste aborde notamment la question du trafic de matières nucléaires. Même si l'auteur évoque la rareté des sources disponibles, « les infractions nucléaires [« nuclear offenses »] représentent un nouveau phénomène associé au crime organisé. Le danger que des groupes terroristes ou des individus criminels utilisent ou menacent d'utiliser des matières nucléaires pour commettre des crimes graves est réel »18. L'amalgame entre criminalité organisée et terrorisme nécessiterait un développement spécifique : fréquemment exploité dans le monde occidental19, il est alimenté au cours des années 1990 par les deux guerres de Tchétchénie, présentées à la fois comme des ripostes anti-terroristes et des opérations de lutte contre la mafia tchétchène20. Il n'est pas surprenant de retrouver dans les pages consacrées à la Russie les chiffres des Izvestia selon lesquels « la mafia russe contrôle aujourd'hui 70 à 80% de la totalité du commerce privé et du secteur bancaire »21. Il est en revanche plus original d'apprendre que 31% des membres des 3500-4000 groupes criminels en vigueur en Russie sont titulaires d'un diplôme universitaire22.

  • 23 . Sur la constitution de cette équipe, voir : Wedel J., « Rigging the U.S.-Russian (...)
  • 24 . Anders Aslund fut l'un des conseillers occidentaux d'Egor Gaïdar lors de la mise en œuvre (...)
  • 25 . Aslund A., How Russia became a market economy, Washington, D. C., The Brookings Institution, (...)
  • 26 . La garantie de l'irréversibilité de la transition vers l'économie de marché était l'un des (...)
  • 27 . Voir par exemple : Anderson A., « The red mafia : a legacy of communism », (...)
  • 28 . Lotspeich R., « Crime in the transition economies », Europe-Asia Studies, vol. 47, (...)

Face à ce discours dominant, des interprétations alternatives du problème criminel en Russie peuvent être trouvées. Il s'agit notamment d'économistes, d'entrepreneurs ou d'hommes politiques favorables, voire impliqués dans les réformes économiques menées en Russie à partir de 1992 par le gouvernement Gaïdar. Ces réformes ont été conçues par une équipe d'économistes néo-libéraux à la fois russes et occidentaux23. Ces derniers tiennent en conséquence un discours extrêmement proche de ceux qui pouvaient être formulés au début des années 1990 par les réformateurs russes. Selon Anders Aslund24, les causes du problème criminel russe doivent être cherchées dans l'héritage communiste. Pour que la criminalité diminue, « une libéralisation beaucoup plus radicale est avant tout nécessaire »25. Les relations entre criminalité et économie sont certes indéniables et inquiétantes, mais d'une part temporaires, d'autre part secondaires si l'on considère que les mesures de libéralisation et de privatisation ont rendu irréversible un retour à l'ordre ancien26. Des comparaisons entre le contexte russe du début des années 1990 et le développement du capitalisme dans d'autres zones géographiques (notamment le rôle des robber barons dans l'industrialisation américaine au XIXème siècle) peuvent être menées. D'une certaine manière, les organisations criminelles peuvent même être considérées comme des acteurs contribuant à la mise en œuvre des réformes néo-libérales. Le marché est le seul mode de régulation susceptible d'éliminer les causes de la criminalité en Russie et de marginaliser le recours à des pratiques économiques illicites27. La libéralisation de l'économie provoquera à terme la diminution de l'économie de l'ombre, qui est la réponse normale des populations à une régulation répressive de l'activité économique28.

  • 29 . Williams Ph., « Introduction : how serious a threat is Russian organized (...)

Consacrant un article aux représentations du crime organisé russe dans le monde occidental, Phil Williams oppose ce qu'il appelle des évaluations « optimistes » et « pessimistes ». Il reproche aux premières d'accorder trop d'importance aux activités économiques du crime organisé, au rôle éventuellement positif que celui-ci peut jouer dans la transition économique et de sous-estimer sa capacité de maintenir les conditions qui lui ont permis de se développer. Selon lui, les évaluations « pessimistes », moins analytiques, conduisent en revanche à des exagérations et à des simplifications. Il appelle à un examen précis des sources disponibles sur le crime organisé russe et sur son expansion à l'étranger, notamment aux Etats-Unis29.

  • 30 . Les commanditaires sont : New York State Organized Crime Task Force, New York State (...)
  • 31 . Finckenauer J., Waring E., « Russian Emigré Crime in the United States : Organized (...)
  • 32 . « 'Russian organized crime : California's newest threat', report by Daniel E. (...)
  • 33 . « George J. Weise, Commissionner, US Customs Service, Statement before Committee on (...)

Or, les faits relatifs à la pénétration du crime organisé russe aux Etats-Unis sont rares. Au milieu des années 1990, les services répressifs commandent des rapports d'activité ou des recherches sur ce thème. Les services de lutte contre le crime organisé de trois Etats américains30 réalisent par exemple un rapport destiné à comprendre la criminalité commise par des Russes et à « assister les agences répressives dans leur effort croissant pour combattre la menace du crime organisé »31. Ce rapport est basé sur les 404 dossiers dont disposent les trois agences commanditaires, ainsi que sur des sources orales. Il conclut qu'un milieu criminel russe est en activité dans les trois Etats considérés (New Jersey, New York, Pennsylvanie), mais qu'il est désorganisé. Il s'agit bien souvent de petites bandes réunies par la perspective d'une opportunité criminelle. Les relations entre criminels ne sont pas caractérisées par des liens hiérarchiques, mais par la méfiance. Dans quelques cas, des ententes entre des criminels russes et des organisations criminelles italiennes (Cosa Nostra) ou colombiennes ont pu être établies. Bien souvent en revanche, les infractions observées sont commises au sein de la communauté émigrée, au détriment des Russes les plus récemment arrivés (escroqueries, extorsions), ce qui est banal. Une recrudescence des homicides est observée depuis 1991 : 65 cas ont été enregistrés entre 1981 et 1996, dont 40 après 1991. Les pratiques de blanchiment semblent répandues, mais dépassent le cadre de l'enquête, dans la mesure où ces opérations n'impliquent pas nécessairement la présence physique de criminels sur le sol américain. D'autres rapports d'institutions américaines impliquées dans la lutte contre la criminalité aboutissent aux mêmes conclusions. En Californie, des affaires d'extorsion, d'escroquerie ou de fraude liées au commerce du carburant, de fraude aux assurances, aux télécommunications, de vol de véhicules et de trafic de stupéfiants (quatre affaires entre 1992 et 1995), liées à des ressortissants des anciennes républiques soviétiques, ont été enregistrées32. Les douanes américaines font état de 82 affaires (dont deux affaires de stupéfiants), closes ou non, liées à des Russes et enregistrées entre 1991 et 1996. Le développement consacré par cette administration au danger que représente l'accès de la mafia russe aux matières nucléaires n'aboutit pas à la présentation de cas concrets33.

Les analogies entre les modes de constitution du problème étudié, en Russie et aux Etats-Unis, sont frappantes. Les formulations concurrentes du problème criminel sont relayées dans le monde occidental et mobilisées pour défendre des intérêts parfois spécifiques. La formation de coalitions d'intérêts contribue à la victoire, au moins temporaire, de la formulation la plus alarmiste des dangers que cause ou causera la mafia russe au monde occidental. Le contexte post-bipolaire permet de comprendre la genèse et le succès de cette formulation, fondée sur différents types de discours et dont les enjeux concernent autant le mode de développement souhaité pour la Russie que les relations entretenues par le monde occidental avec ce pays. L'enjeu d'une différenciation des discours scientifiques sur la mafia russe est donc majeur, car susceptible de contribuer à une formulation moins émotive du problème considéré.

La lente différenciation d'un savoir scientifique

Depuis le milieu des années 1990, une tendance à la différenciation des discours scientifiques sur le crime organisé russe s'observe, même si la grande majorité des publications s'inscrit dans la continuité des approches décrites précédemment.

Cette différenciation s'est opérée de deux manières, à partir d'emprunts aux travaux scientifiques menés sur le crime organisé dans d'autres contextes et à partir d'approches originales.

Dans le premier cas, le paradigme de la mafia italienne est incontournable. De même que la mafia représente la référence fondamentale des organisations criminelles, du fait de son histoire et de sa structuration, de même les travaux scientifiques qui lui sont consacrés balisent la connaissance sur le crime organisé en général. Au cours des années 1990, des grilles d'analyse élaborées pour comprendre la mafia italienne sont exportées dans le contexte russe.

  • 34 . Gambetta D., The sicilian mafia : the business of private protection, Cambridge, Harvard (...)
  • 35 . Varese F., « The transition to the market and corruption in post-socialist Russia », (...)
  • 36 . Varese F., « Is Sicily the future of Russia ? Private protection and the rise of the (...)
  • 37 . Arlacchi P., L'éthique mafiosa et l'esprit du capitalisme, Grenoble, Presses Universitaires, (...)
  • 38 . Volkov V., « Violent entrepreneurship in post-communist Russia », Europe-Asia (...)

Ainsi, les analyses de l'économiste Diego Gambetta sur l'industrie de la protection et la mafia sicilienne34 ont pu être mobilisées pour comprendre le contexte russe. Federico Varese explique la place du crime organisé en Russie par des défaillances institutionnelles. « Certains aspects des droits de propriété sont faiblement définis, un système fiscal prédateur empêche les propriétaires d'extraire légalement un revenu des biens qu'ils possèdent, et de solides doutes demeurent quant à la capacité de l'Etat de lutter efficacement contre la criminalité et la corruption »35. En conséquence, le contournement de ces difficultés préoccupe les entrepreneurs, qui cherchent par exemple des moyens non étatiques de défendre leur propriété. Le climat de faible confiance vis-à-vis de l'Etat entraîne une demande de sources alternatives de protection, ce qui fournit des éléments de comparaison entre la Russie et la Sicile du XIXème siècle36. Pour d'autres auteurs, la protection assurée par les organisations criminelles est un « partenariat imposé » (silovoe partnerstvo). Dans la continuité des travaux classiques de Diego Gambetta et de Pino Arlacchi - qui placent l'accumulation du capital au centre des préoccupations de la mafia entrepreneuriale37- Vadim Volkov considère que les organisations criminelles russes sont des « entreprises de violence », démontrant l'incapacité de l'Etat à conserver le monopole de la violence légitime38.

  • 39 . Lupo S., Histoire de la mafia des origines à nos jours. Paris, Flammarion, 1999, pp. 27-28.
  • 40 . Ibid. pp. 29-30.

La mobilisation du paradigme italien dans les analyses du crime organisé se heurte à des difficultés. Le caractère parcellaire et parfois biaisé des approches proposées par Pino Arlacchi ou Diego Gambetta a déjà été relevé. Pour Salvatore Lupo, l'opposition effectuée par Pino Arlacchi entre mafias traditionnelle et moderne n'est pas convaincante. Selon l'historien, le caractère entrepreneurial existe depuis longtemps, mais fut souvent occulté par le « tableau volontairement minimaliste que le mafieux fait de lui-même »39. Par ailleurs, cette entreprise n'est hier comme aujourd'hui guère innovante, et s'apparente davantage à la gestion d'une rente. Quant à Gambetta, il « sous-évalue le facteur extorsion par rapport au facteur protection. La mafia d'ordre présuppose toujours un désordre à organiser et à contrôler, dans la Sicile post-unitaire comme au cours des plus récentes escalades de la délinquance, et c'est donc, dans une large mesure, la mafia qui crée l'insécurité dont elle profite, au point que son unique fonction est, peut-on dire, celle qu'elle détermine elle-même »40.

  • 41 . Briquet J. -L., op. cit., p. 139.

Les critiques adressées aux approches proposées par P. Arlacchi ou D. Gambetta doivent cependant être tempérées par leur apport historique indéniable à la connaissance de la mafia italienne. Comme l'a noté Jean-Louis Briquet, la mafia, en évoluant constamment, a causé une adaptation correspondante des grilles d'analyse et des approches scientifiques développées pour la saisir41. Cette remarque fait cependant surgir une nouvelle difficulté, compliquant encore la comparaison entre contextes italien et russe. L'historicité des pratiques mafieuses en Russie est différente puisque les organisations criminelles les mieux structurées sont nées dans l'Union Soviétique des années 1970. Par ailleurs, les bouleversements politiques et économiques apparus à partir de la fin des années 1980 ont entraîné l'émergence simultanée de nombreuses pratiques : diversification des activités, légales et illégales, activités entrepreneuriales, industrie de la protection, évergétisme, formes de redistribution sociale au niveau local, usage immodéré de la violence et de la corruption, échanges de services entre le milieu criminel et le milieu politique.

  • 42 . Voir notamment les entretiens réalisés par Igor Kliamkin et Lev Timofeev auprès de (...)

Les chercheurs russes apportent par ailleurs aujourd'hui des outils d'analyse et des connaissances susceptibles d'éclairer les recherches générales sur le crime organisé. Les auteurs des articles présentés dans ce numéro développent des approches qui participent à la constitution d'un savoir scientifique différencié. Ces différents travaux, parmi d'autres42, montrent que la recherche scientifique russe sur le crime organisé a atteint une nouvelle étape : il ne s'agit plus de s'interroger sur l'existence de ce phénomène ou de l'expliquer en proposant une interprétation fondée sur des présupposés idéologiques, mais de proposer des approches nouvelles susceptibles de consolider les connaissances etin fined'être exportées dans d'autres contextes géographiques.

Notes

1Inspiré par le sous-titre « Russians are coming ! » in Naylor RT., « From cold war to crime war : the search for a new 'national security' threat », Transnational organized crime, vol1, n° 4, hiver 1995, pp37-56
2Nadelman E., Cops across borders : the internationalization of US criminal law enforcementUniversity Park, The Pennsylvania State University Press, 1993 ; Friman HR., Narcodiplomacy : exporting the US war on drugs, Ithaca, Cornell University Press, 1996
3Handelman S., Comrade criminal, Londres, Michael Joseph, 1994
4Lesnik R., Blanc H., L'Empire de toutes les mafias, Paris, Presses de la Cité, 1996
5Sur tous ces points, voir par exemple les chapitres « Les loups des steppes de l'Est » et « L'Armée Rouge, berceau des tueurs » in Ziegler J., Les seigneurs du crimeLes nouvelles mafias contre la démocratie, Paris, Le Seuil, 1998, pp81-174
6Sterling C., The terror network : the secret war of international terrorism, New York, Reader's Digest Press, 1981
7Sterling C., Thieves' world : the new global threat of organized crime, New York, Simon and Schuster, 1995
8Pour une stimulante présentation critique des thèses de Claire Sterling, voir Naylor RT., opcit., pp37-56RTNaylor cite notamment des propos de responsables politiques ou de dirigeants des services répressifs américains selon lesquels « le crime organisé est le nouveau communisme, la nouvelle menace monolithique » ou « avoir gagné la guerre froide ne représente rien alors que nous sommes en passe de perdre la guerre contre une autre tyrannie » (p37)
9Voir par exemple le rapport : Raine L., Cilluffo F(dir.), Global organized crimeThe new empire of evil, Washington, DC., Center for Strategic and International Studies, 1994
10Cilluffo F., Burke G(dir.), Russian organized crime, Washington, DC., Center for Strategic and International Studies, 1997
11Cilluffo F., Burke G., opcit., p2
12Ziegler J., opcit., p109
13Voronin Y., « The emerging criminal State : economic and political aspects of organized crime in Russia », Transnational organized crime, vol2, n° 2-3, été-automne 1996, p56
14Castells M., Fin de millénaire, Paris, Fayard, 1999, p208
15Ibid, p195
16Ibid
17Ziegler J., Les seigneurs du crimeLes nouvelles mafias contre la démocratie, Paris, Le Seuil, 1998, p13
18Einstein S., Amir M. (dir.), Organized crime : uncertainties and dilemmas, Chicago, Office of International Criminal Justice, 1999, p90
19Sommier I., « Violence politique et violence criminelle : la porosité des frontières », in Crettiez X., Ferret J(dir.), Le silence des armes ? L'Europe à l'épreuve des séparatismes violents, Paris, La documentation française, 1999, pp33-50
20Il serait d'ailleurs intéressant de montrer précisément comment la justification des deux guerres tchétchènes associe les registres anti-terroriste et anti-mafieux
21Einstein S., Amir M. (dir.), opcit., p87
22Ibidp88
23Sur la constitution de cette équipe, voir : Wedel J., « Rigging the U.S.-Russian relationshipHarvard, Chubais and the transidentity game », Demokratizatsya, vol7, n° 4, automne 1999, pp469-500
24Anders Aslund fut l'un des conseillers occidentaux d'Egor Gaïdar lors de la mise en œuvre des réformes de 1992
25Aslund A., How Russia became a market economy, Washington, DC., The Brookings Institution, 1995, p170Les économistes impliqués dans la conception et la mise en œuvre des réformes de 1992 ont très rapidement considéré que la politique qu'ils prônaient n'avait pas été complètement menéeSelon eux, la thérapie de choc qu'ils appelaient de leurs vœux ne s'est jamais vraiment produite
26La garantie de l'irréversibilité de la transition vers l'économie de marché était l'un des principaux arguments employés pour défendre le processus de privatisation en 1992
27Voir par exemple : Anderson A., « The red mafia : a legacy of communism », in Lazear E(dir.), Economic transition in Eastern Europe and Russia : realities of reformStanford, The Hoover Institution Press, 1995 ; Litwack J., « Legality and market reform in Soviet-type economies », Journal of economic perspectives, vol5, n° 4, automne 1991, p78
28Lotspeich R., « Crime in the transition economies », Europe-Asia Studies, vol47, n° 4, 1995, pp565-566Voir également : Leitzel J., Russian economic reform, Londres, Routledge, 1995, pp43-45 ; Leitzel J., Gaddy C., Alexeev M., « Mafiosi and matrioshki : organized crime and Russian reform », Brookings Review, hiver 1995, pp26-29
29Williams Ph., « Introduction : how serious a threat is Russian organized crime ? », Transnational organized crime, vol2, n° 2-3, été-automne 1996, pp3-11
30Les commanditaires sont : New York State Organized Crime Task Force, New York State Commission of Investigation, Pennsylvania Crime Commission, New Jersey State Commission of Investigation
31Finckenauer J., Waring E., « Russian Emigré Crime in the United States : Organized Crime or Crime that is Organized ? », Transnational organized crime, vol2, n° 2-3, été-automne 1996, pp139-140
32« 'Russian organized crime : California's newest threat', report by Daniel ELungren, Attorney General, California Department of Justice, March 1996 », Trends in organized crime, vol2, n° 1, automne 1996, pp32-35
33« George JWeise, Commissionner, US Customs Service, Statement before Committee on Governmental Affairs, Senate Permanent Subcommittee on Investigations, Hearings on Russian Organized Crime in the United States, 15 May 1996 », Trends in organized crime, vol2, n° 1, automne 1996, pp8-12
34Gambetta D., The sicilian mafia : the business of private protection, Cambridge, Harvard University Press, 1993
35Varese F., « The transition to the market and corruption in post-socialist Russia », Political Studies, volXLV, 1997, p596
36Varese F., « Is Sicily the future of Russia ? Private protection and the rise of the Russian mafia », Archives européennes de sociologie, vol35, n° 2, 1994, pp224-258
37Arlacchi P., L'éthique mafiosa et l'esprit du capitalisme, Grenoble, Presses Universitaires, 1986
38Volkov V., « Violent entrepreneurship in post-communist Russia », Europe-Asia Studies, vol51, n° 5, 1999, pp741-754 (traduit in : Politix, vol13, n° 49, 2000, pp57-75)
39Lupo S., Histoire de la mafia des origines à nos joursParis, Flammarion, 1999, pp27-28
40Ibidpp29-30
41Briquet J-L., opcit., p139
42Voir notamment les entretiens réalisés par Igor Kliamkin et Lev Timofeev auprès de différentes catégories sociales afin de mieux comprendre la place des pratiques économiques illicites dans la société russe actuelleCfKliamkin I., Timofeev L., Tenevaïa Rossia (La Russie de l'ombre), Moscou, RGGOu, 2000.

Pour citer cet article

Référence électronique

Gilles Favarel-Garrigues« Concurrence et confusion des discours sur le crime organisé en Russie. Partie 3 », Cultures & Conflits, 42, 2001, [En ligne], mis en ligne le 04 décembre 2002. URL : http://www.conflits.org//index852.html. Consulté le 05 juillet 2008.

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