Concurrence et confusion des discours sur le crime organisé en Russie. Partie 2
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La polarisation du problème criminel
« L'explication d'un problème social chronique ne peut jamais être unanimement approuvée. […]Elle vise à intensifier la polarisation, en maintenant les divisions entre les camps »1. Les deux interprétations du problème criminel, bien qu'inégalement diffusées au sein de la société, reflètent et consolident l'opposition politique majeure qui caractérise le jeu politique russe à la fin des années 1980 et au début des années 1990, entre « conservateurs » et « réformateurs ». Cette opposition est marquée par une divergence d'appréciation quant à la formulation du problème mafieux, à l'analyse de ses causes et aux réponses à fournir. L'interprétation du problème criminel cristallise les divisions de la scène politique, car la question du crime organisé est notamment liée aux débats plus généraux sur la réforme économique à entreprendre dans le pays. A ce titre, l'appréciation des effets des premières mesures de privatisation de l'activité commerciale, notamment de la loi sur les coopératives de 1988, a joué un rôle décisif, en liant les réformes entreprises à des enjeux criminels2. Le problème du crime organisé est également, quoique plus indirectement, construit en relation avec les débats sur la transition politique et la démocratisation.
- 1 . Edelman M., op. cit., p. 47.
- 2 . Favarel-Garrigues G., op. cit. (deuxième partie).
Chacune des interprétations réunit des acteurs politiques, économiques, des journalistes et des chercheurs, qui produisent des discours se validant mutuellement et aboutissant à la constitution d'un corps de connaissance sur ce sujet. Chaque corps de connaissances est fondé sur des considérations idéologiques crédibilisées par des experts mobilisant des discours scientifiques. Les acteurs répressifs et les scientifiques issus des institutions répressives ne se partagent pas entre les deux camps et promeuvent presque toujours une vision alarmiste du crime organisé.
Pour les uns, le crime organisé est d'abord perçu comme une conséquence des réformes économiques lancées en U.R.S.S. depuis la seconde moitié des années 1980. Il est étroitement lié aux opportunités d'enrichissement personnel offertes par la privatisation du secteur commercial. Ceux qui profitent des réformes économiques pour s'enrichir sont des éléments criminels dominés par l'égoïsme et le cynisme. Cette approche centrée sur l'opportunisme des criminels cède rapidement la place à la conviction selon laquelle la mafia participe, grâce à son insertion dans les milieux dirigeants politiques et économiques, à la création même des nouvelles règles du jeu économique. Les réformes économiques représenteraient alors la traduction en programme politique des intérêts mafieux. Le crime organisé menace la société soviétique dans son ensemble, en multipliant les victimes et en détournant les jeunes de valeurs vertueuses.
- 3 . « Je soutiens que 90% des entrepreneurs actuels sont des voyous », Govoroukhine S. Strana (...)
- 4 . Il s'agit de la traduction française de l'ouvrage précédemment cité de Stanislas (...)
- 5 . Govoroukhine S., op. cit.
Selon cette représentation, l'augmentation de la criminalité caractérise la perestroïka. Produite par les réformes gorbatcheviennes, elle représente un phénomène central dans la société russe. Le crime organisé, la criminalité économique et l'économie souterraine sont des expressions différentes qui désignent un même phénomène : l'activité des organisations criminelles, considérées comme un acteur social unique poursuivant un objectif commun à toutes ses composantes. Le crime organisé vise à déstabiliser l'économie et l'Etat et à acquérir du pouvoir au sein des instances nationales de décision. Il est alors question d'économie criminelle3, d'Etat mafieux, de « grande révolution criminelle »4. Cette perception débouche éventuellement sur la dénonciation d'un complot, susceptible de convaincre une grande partie de la population. L'expansion internationale d'une organisation criminelle est nécessairement inscrite dans son évolution5. Seule une répression déterminée et indifférenciée est susceptible de contenir cette vague criminelle.
- 6 . Ibid. p. 43.
« Non, il n'y a pas d'un côté des crimes graves et de l'autre des infractions anodines. Toute infraction représente le même danger pour la société. Il n'y a pas de petits et de grands voleurs, de menu fretin et de gros poissons. Un voleur est un voleur. Et il doit croupir en prison »6.
Or, dans la mesure où les milieux politiques et économiques, soi-disant soucieux de démocratie et d'économie de marché, sont infiltrés par des éléments criminels, des mesures autoritaires doivent être prises.
- 7 . Discours prononcé par A. Routskoï, Président de la commission interdépartementale de la (...)
« L'adoption de mesures décisives exigera sans doute une ferme opposition à l'anarchie et au chaos que certains, dans leur propre intérêt, et non dans celui de l'Etat, tentent de présenter comme une manifestation de la démocratie. Une authentique démocratie n'a rien de commun avec une telle approche. La démocratie doit être le garant de la renaissance juridique de l'Etat, qui seule permet de défendre les droits des individus, de la société et de la nation. L'action du Président et du Soviet suprême, précisément orientée vers la défense de ces droits, consiste à confier aux organes du pouvoir d'Etat la tâche d'attaquer frontalement la criminalité et la corruption, menace fondamentale pour les réformes en Russie. La Commission interdépartementale du Conseil de sécurité dispose des compétences nécessaires pour que le peuple ressente que le temps des slogans et des annonces est révolu et qu'une offensive implacable sera menée contre la criminalité »7.
- 8 . « Les partisans d'une ' privatisation-à-la-Tchoubaïs' créent les conditions de formation (...)
Dans la mesure où le terme de « démocratie » est subverti par les réformateurs, agents des intérêts mafieux et /ou étrangers8, seules des mesures dictatoriales sont susceptibles de sauver le pays.
- 9 . Govoroukhine S., op. cit., pp. 33-34, p. 84.
« Aujourd'hui, selon moi, seule la terreur peut stopper la vague criminelle […]. Seule une main de fer peut stopper la criminalité, rendue à un niveau critique […]. Aujourd'hui, nous sommes contraints de prendre les mesures les plus extrêmes, les plus astreignantes pour tenter de stopper la vague de la criminalité »9.
- 10 . Iarotchkin V., Organizovannaïa prestoupnost'. Otkouda iskhodit ougroza (La criminalité (...)
- 11 . Organizovannaïa prestoupnost - 3 (La criminalité organisée - 3), Moscou, (...)
- 12 . Govoroukhine S., op. cit., pp. 303-304 et 355-356.
Une même interprétation du crime organisé réunit donc les services répressifs, la plupart des experts scientifiques, les hommes politiques conservateurs, certains journalistes, certains personnages publics et les chercheurs opposés aux réformes néo-libérales. Cette vision est sans doute partagée par une grande partie de la population, si l'on en croit les sondages déjà mentionnés. L'homogénéité des discours est renforcée par des procédés de validation mutuelle. Les chercheurs et experts justifient leurs thèses en s'appuyant sur des déclarations politiques et des articles de presse, et inversement. Stanislas Gororoukhine est cité dans des manuels de droit10 ou dans des ouvrages à prétention scientifique sur le crime organisé11 ; il multiplie, quant à lui, les éloges d'Alexandre Routskoï12, etc.
- 13 . Ce qui n'empêche pas les connivences. Voir Shelley L., « Is the Russian State coping with (...)
- 14 . Ces points sont développés dans ma thèse, pp. 449-450.
Les intérêts des différents acteurs participant à la constitution d'un corps de connaissances homogène sur la criminalité organisée ne sont cependant pas forcément similaires. Pour les agents répressifs, il s'agit d'abord d'obtenir des moyens supplémentaires. Au sein du ministère de l'Intérieur, les services de lutte contre la criminalité organisée acquièrent une importance croissante, au point de devenir une direction générale, isolée par rapport à tous les autres services de police judiciaire, disposant d'une autonomie financière accrue. L'organisation territoriale de cette direction est spécifique : le champ d'activité de chaque direction régionale s'étend à plusieurs sujets de la Fédération de Russie afin d'éviter les collusions entre élites locales et services opérationnels13. Les services de lutte contre la criminalité organisée acquièrent progressivement, au cours des années 1990, des compétences qui non seulement empiètent sur celles des services traditionnels de police judiciaire, mais qui exposent ces derniers, suspectés d'entretenir des connivences avec les pouvoirs locaux, à leur surveillance. Par ailleurs, la lutte contre le crime organisé fait désormais partie des attributions des services de sécurité14. Pour les hommes politiques, il s'agit de répondre à l'indignation et aux craintes d'une grande partie de la population, en affichant une implacable détermination et en proposant soit un retour à l'ordre ancien, soit un programme de transition plus graduel.
- 15 . En langue française, voir par exemple l'entretien avec Alexandre Lebed, intitulé « Russie : (...)
- 16 . Voir par exemple : Aslakhanov A., O mafii v Rossi bez sensatsii. Razmychlenia general-maïora (...)
Ce discours se maintient au cours des années 1990. Même s'il est de moins en moins question de promouvoir la restauration du régime communiste, de nombreux dirigeants politiques continuent de construire leur légitimité sur la détermination dont ils feraient preuve s'ils étaient au gouvernement. La dénonciation des collusions entre intérêts politiques, économiques et mafieux demeure extrêmement présente dans le jeu politique russe15. La mafia continue d'être présentée comme le principal détenteur du pouvoir dans le pays16.
- 17 . En Russie, on appelle « privatisations spontanées » les transferts de propriété qui se (...)
- 18 . Tchoubaïs A. (dir.), Privatizatsia po-rossiski (La privatisation à la russe), Moscou, (...)
Face à cette interprétation de la criminalité organisée, se construit progressivement une formulation alternative du problème. Principalement relayée par des hommes politiques impliqués dans la conception des réformes économiques de 1992, certains entrepreneurs, journalistes et chercheurs, elle propose une analyse différente des causes et de l'ampleur du problème criminel. Les relations entre criminalité et économie doivent d'abord être cherchées dans le passé soviétique, alors que les pénuries et la planification favorisaient l'exploitation des difficultés matérielles. Les pratiques illicites constatées lors du processus de privatisation sont expliquées de deux manières. D'une part, elles sont dues au caractère incomplet des réformes menées en 1992. La plupart des entrepreneurs qui sont considérés comme des « mafieux » ne demandent qu'à travailler dans l'honnêteté : confrontés à l'absurdité des semi-réformes, d'une politique fiscale inadaptée et des conflits entre différents niveaux de régulation, ces innovateurs sont contraints de recourir à des pratiques illicites. D'autre part, elles sont de toute façon moins généralisées que si la privatisation « spontanée »17 s'était poursuivie ou si rien n'avait été fait pour changer la nature des droits de propriété. Pour A. Tchoubaïs, leader politique et artisan des privatisations, « le niveau de criminalité que nous connaissons aujourd'hui est dérisoire par rapport à celui qui aurait été atteint si les privatisations n'avaient pas été menées »18. Selon cette approche, les pratiques économiques criminelles ne représentent qu'un épiphénomène au regard des efforts effectués pour changer complètement les règles du jeu économique. Emblématiques d'une période d'accumulation primitive du capital, elles sont vouées à disparaître progressivement.
- 19 . « L'URSS n'avait jamais connu programme de réformes aussi concret et radical. Le terme de (...)
En conséquence, les expressions telles que « criminalité organisée », « criminalité économique » ou « économie souterraine » doivent être employées avec prudence car elles rassemblent des pratiques diverses, plus ou moins justifiées. Les réformateurs développent notamment un discours sur l'économie souterraine à partir de la fin des années 1980 qu'il importe de présenter, car il va alimenter les représentations sur l'étroitesse des liens qui les attachent au milieu criminel. Comme il a déjà été observé, le développement du secteur coopératif à partir de 1987, première forme importante de privatisation de l'activité commerciale, a souvent été perçu comme une mesure bénéficiant au milieu criminel, voire initiée par ce dernier. En 1990, les dirigeants soviétiques, à la recherche de moyens de réformer l'économie, commandent à l'académicien S. Chataline un rapport intitulé « La transition vers le marché. Conception et programme ». Ce texte majeur19, appelé « Programme des 500 Jours », consacre un chapitre entier à la question de l'économie souterraine. Il est d'abord affirmé que cette économie disparaîtra lorsque le marché remplacera le dirigisme étatique :
- 20 . Perekhod k rynkou. Kontseptsia i programma (La transition vers le marché. Conception et (...)
« nombreux sont ceux qui lient l'essor de l'activité économique souterraine et illégale à la transition vers le marché. Or, c'est justement le contraire qui va se produire. L'économie souterraine est le complément indispensable de l'économie soviétique. Plus les mécanismes de distribution des marchandises se substituent à leur commerce normal, plus le champ d'activité de l'économie souterraine s'élargit. La transition vers le marché constitue le moyen le plus efficace pour la liquider »20.
Mais le programme contient une idée plus surprenante, selon laquelle il faut chercher à attirer et exploiter les capitaux souterrains :
- 21 . Ibid., p. 136.
« l'ampleur de l'économie souterraine[…] revêt une importance particulière car le programme de transition vers le marché prévoit logiquement d'utiliser les capitaux souterrains afin de servir les intérêts de tous. Ils représentent en effet une ressource de premier plan pour garantir le succès de la réforme »21.
- 22 . Ibid. p. 139. Ce chiffre, considéré comme un élément de propagande, a été vivement (...)
- 23 . Osipenko O., Svoe delo (Sa propre affaire), Moscou, Politizdat, 1991, pp. 78-88.
- 24 . Ispravnikov V., « Tenevaïa ekonomika : ekspropriatsia, otmyvanie ili legalizatsia ? » (...)
- 25 . Kommersant, 17 avril 1994.
D'après les auteurs, l'introduction de mécanismes de marché devrait favoriser l'intégration de 90% des capitaux « souterrains » dans l'économie officielle22. Cette idée réapparaît tout au long des années 1990. Elle offre d'abord un argument pour justifier les privatisations23. Elle répond ensuite au besoin d'investissements pour sortir de la crise économique. Au milieu des années 1990, des clubs réformateurs proposent de légaliser les revenus issus de l'économie souterraine afin de lutter contre le blanchiment et la fuite des capitaux24. Ces discours s'accompagnent généralement d'une distinction entre acteurs vertueux de l'économie souterraine (des entrepreneurs que les contraintes juridiques et administratives empêchent de mener une activité complètement légale) et acteurs criminels. Il conviendrait de « distinguer nettement les capitaux du milieu criminel et des entrepreneurs, puis d'intégrer cette distinction dans la législation pénale sur la lutte contre le crime organisé et la corruption »25.
- 26 . Déclaration effectuée à la télévision, NTV, 6 mai 1997. Sur la position d'Edouard Rossel (...)
- 27 . Nezavisimaïa Gazeta, 20 avril 1999.
- 28 . D'autres exemples d'emploi de ce discours par des personnalités politiques, par exemple le (...)
D'où l'idée, parfois exprimée, d'un moratoire sur l'économie souterraine. Cette idée est fondée sur le constat selon lequel, d'une part, il est impossible de distinguer des capitaux selon l'identité de leur détenteur et, d'autre part, l'intérêt général doit conduire à dépasser tout jugement moral sur leur origine. Une fois le moratoire décrété, de nouvelles règles du jeu économique seraient mises en place. Cette idée est relayée par des personnalités telles qu'Edouard Rossel, le gouverneur de la région de Sverdlovsk. L'amnistie conduirait selon lui à un redressement du secteur industriel et à une amélioration des conditions de vie de la population26. Selon le même raisonnement, les ententes avec le milieu criminel ne doivent pas être condamnées a priori : « si j'apprenais qu'untel est un mafieux, je l'inviterais à discuter et lui proposerais de travailler dans la légalité ». Le terme de « mafia » doit être relativisé car il pourrait tout aussi bien être employé à propos des services de sécurité ou des dirigeants du pays27. Ce discours relativiste et utilitariste se retrouve également chez Vladimir Jirinovski qui inclut dans sa liste lors des élections législatives de décembre 1999 des figures notoires du milieu criminel, considérant que les richesses et le pouvoir détenus par ces caïds sont susceptibles d'aider au développement du pays28.
Tous ces discours suscitent de vives réactions. Le Programme des 500 Jours est notamment considéré comme un événement fondateur, révélateur de la permissivité dont ont pu faire preuve les instigateurs des réformes économiques, voire de leur complaisance à l'égard du milieu criminel.
- 29 . Ovtchinski V., Eminov, V. Iablokov, N. (dir.), Osnovy borby s organizovannoï prestoupnostiou (...)
« Dans le Programme des 500 jours, le slogan sur la conversion et la légalisation des capitaux souterrains comme moyen d'assurer le financement des réformes a joué un rôle extrêmement négatif dans la lutte contre les mafias. Son impact sur l'action menée par les services répressifs pour encadrer la mise en œuvre des lois sur l'entreprise, sur la commercialisation, sur la fiscalité et sur l'interdiction des monopoles a été particulièrement fort. Au total, le transfert de la propriété a revêtu dans les années 1990 un caractère non civilisé, criminel »29.
Cette perception du programme des 500 jours doit être comprise comme l'un des effets de la polarisation du problème criminel en Russie. Les champions de la détermination face au crime organisé interprètent toute tentative de différencier les pratiques, de comprendre cette expression imprécise ou de relativiser son impact comme une preuve manifeste du pouvoir des mafias. Cette thèse est d'ailleurs alimentée par les discours que tiennent des membres d'organisations criminelles sur leur propre activité, dans les entretiens anonymes qu'ils accordent à la presse au début des années 1990. Selon les textes de présentation de ces entretiens, l'initiative vient en général des représentants du milieu criminel, exaspérés par l'incompréhension dont leur activité fait l'objet et par la multiplication des discours à leurs yeux illégitimes sur la mafia et l'économie de l'ombre :
- 30 . Iourev L., « Mesto v teni. Dialog s gospodinom N. » (Une place à l'ombre. Dialogue avec (...)
« Ce n'est pas moi qui ai besoin de cette interview, c'est vous, vous tous, citoyens serviles de l'Empire. Les officiers du ministère de l'Intérieur et les professeurs d'université vous trompent, en débitant chaque jour à la télévision et dans les journaux des sornettes sur notre compte. […] Si nos respectables fonctionnaires se permettent, avec des grands airs d'experts, de disserter sur ce qu'ils appellent mafia et économie de l'ombre, alors pourquoi ne prendrions-nous pas la parole sur ces sujets ? Tout ce qui est dit, toutes ces études prétendument scientifiques qui entraînent une grande confusion dans le cerveau des citoyens, toute cette propagande sur la lutte contre le crime organisé - tout cela n'est que sottises, tromperie et simulation »30.
Fictifs ou non, ces entretiens, souvent publiés dans des journaux ou revues proches des milieux réformateurs, tendent généralement à relativiser ou à récuser le terme de mafia. Ceux qui enfreignent la loi distinguent leur activité de celles qu'ils jugent moralement condamnables. Selon ce raisonnement, mafia et crime organisé doivent être d'abord associés aux détenteurs du pouvoir politique.
- 31 . Interview d'un racketteur in : Ogoniok, n° 30, 1991. Ces discours sont également présents (...)
« Pour parler franchement, j'en ai marre de ce qui est dit et écrit sur nous. On nous colle la responsabilité des pires crimes commis sur terre […]. D'accord, nous enfreignons la loi, mais jamais il ne nous viendrait à l'idée de voler un ingénieur peu fortuné ou un vieillard misérable. Ces crimes odieux, c'est notre premier ministre qui les commet […]. Nous, on se contente de partager ce qui a déjà été volé par des voyous »31.
- 32 . Golos Osoujdiennykh khoziaïstvennikov, n° 1, novembre 1990, p. 34.
- 33 . Organizovannaïa prestoupnost' - 2. (La criminalité organisée - 2), Moscou, (...)
De même, ceux qui œuvrent pour une humanisation de la justice pénale ou une amélioration des conditions de vie des détenus se heurtent parfois à un mur d'incompréhension. C'est notamment le cas d'une association fondée par d'anciens dissidents au moment de la perestroïka et destinée à soutenir les détenus condamnés pour des pratiques considérées selon la législation pénale soviétique comme des « crimes économiques » alors qu'elles auraient été encouragées dans d'autres contextes. Lorsqu'au cours d'une réunion publique en 1990 sur les libertés économiques et les droits de l'homme, cette association expose les dangers d'une réforme économique dissociée d'un changement profond de la législation pénale et propose de nouvelles incriminations, l'un des participants observe que « selon toute évidence, dès que cette idée paraîtra dans la presse, on nous traitera de complices de la mafia et de pourris »32. Les plaidoyers pour une réhabilitation des « gestionnaires soviétiques condamnés » illustrent pour ceux qui promeuvent une lutte sans merci contre le crime organisé les connivences à l'œuvre entre élites politiques, économiques et milieu criminel. Les mafieux sont si puissants qu'ils téléguident des lobbies fondés pour promouvoir l'amnistie et la réhabilitation de leurs collègues incarcérés...33
Ces exemples montrent à quel point les positions relatives au problème criminel s'exaspèrent. Tel qu'il est construit, ce problème entraîne des formulations concurrentes étroitement liées à des représentations idéologiques plus générales sur le changement politique et économique souhaitable pour la Russie. Dès lors, le thème du crime organisé ne représente qu'un élément du conflit qui oppose deux visions du monde radicalement différentes. La fermeté est interprétée comme une atteinte aux libertés, un penchant à l'autoritarisme, une nostalgie du totalitarisme, alors que la compréhension et le relativisme sont présentés comme la manifestation d'une irresponsabilité, voire d'une connivence avec les intérêts mafieux. Les débats sur le crime organisé sont davantage motivés par des préoccupations politiques que par le souci d'améliorer l'efficacité des politiques pénales. L'imprécision de la définition du crime organisé, loin de contraindre la décision politique, représente, au moins pendant un certain temps, une ressource susceptible d'aider à la construction d'une légitimité, à la déstabilisation d'un adversaire ou à la dénonciation d'un groupe social. Les discours scientifiques sur cette forme de délinquance relaient ces antagonismes et ne permettent pas au débat de s'élever, par exemple en critiquant les sources disponibles, en proposant des méthodes de recherche susceptibles de s'y substituer ou en dénonçant les divers usages politiques du problème criminel.
Ce constat est certes historiquement ancré dans un contexte de changement profond de la société russe ; comme nous le verrons, les discours scientifiques sur le crime organisé tendent à se différencier à partir de la seconde moitié des années 1990. Il reste que les perceptions décrites, opposant un discours dominant sur la gravité du problème et la nécessité d'un retour à l'ordre à des positions relativistes souvent inscrites dans une rhétorique néo-libérale, orientent le débat occidental sur la mafia russe.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°42 (2001) pp. 9-46
Référence électronique
Gilles Favarel-Garrigues, « Concurrence et confusion des discours sur le crime organisé en Russie. Partie 2 », Cultures & Conflits, 42, 2001, [En ligne], mis en ligne le 04 décembre 2002. URL : http://www.conflits.org/index850.html. Consulté le 25 juillet 2008.
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