La revue

Christian Chocquet

Le terrorisme est-il une menace de défense ? Partie 2

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De nouveaux acteurs des relations internationales ?

Les questions de sécurité intérieure sont longtemps demeurées marginales dans les relations internationales. Le crime sous toutes ses formes et le terrorisme étaient essentiellement nationaux et les quelques initiatives visant à faciliter l'entraide entre les Etats étaient limitées. La coopération policière dépendait pour l'essentiel du bon vouloir des services concernés et ses procédures étaient rarement mises en œuvre. Les circuits de l'entraide judiciaire empruntaient la voie diplomatique et n'étaient activés que pour des affaires exceptionnelles. L'émergence d'une forme de terrorisme international et le développement de la criminalité organisée, la criminalisation progressive de guérillas longtemps soutenues par les superpuissances ont suscité dans les années 1990 un nouvel intérêt pour ces phénomènes. Certains auteurs pris de court par la modification radicale des équilibres géostratégiques qui faisaient l'essentiel de leurs travaux ont trouvé dans les « nouvelles menaces » un terrain de recherche. La modification profonde de la criminalité internationale sous toutes ses formes dans les dix dernières années amène à se poser deux questions. Tout d'abord, doit-on considérer que le développement des organisations criminelles et terroristes marque, dans une société internationale qui tend à se morceler, un nouveau type d'acteur stratégique ? La « déclaration de guerre » des autorités américaines à Oussama ben Laden semble, à première vue, l'indiquer. Ensuite, dans quelle mesure les phénomènes criminels et terroristes naguère peu évoqués dans les négociations entre Etats sont-ils devenus des enjeux de ces relations, voire un instrument des politiques étrangères ?

De nouveaux acteurs stratégiques ?

Alors que la tactique peut se définir comme l'art de combiner tous les moyens militaires au combat, la stratégie concerne la conduite générale de la guerre. Elle suppose donc à la fois la capacité à définir un plan d'ensemble et celle d'enchaîner des opérations conformément à ces orientations générales. Reconnaître aux organisations terroristes et criminelles la qualité d'acteurs stratégiques revient donc à leur attribuer à la fois l'hostilité et la rationalité opérationnelle qui peuvent être considérées comme constitutives d'une agression potentielle et donc d'une véritable menace au sens de la défense. La présentation globalisante du « crime organisé » est à cet égard trompeuse. Elle laisse penser qu'un directoire local, voire mondial, du crime définit et conduit une stratégie comme pourrait le faire une oligarchie dans un Etat autoritaire. « L'internationale terroriste » fait également l'objet de commentaires exagérément simplificateurs dans lesquels la révélation des contacts entretenus entre différentes organisations est présentée comme l'illustration de la structuration de réseaux alors qu'ils se limitent dans la grande majorité des cas à de simples échanges logistiques et techniques.

  • 1 . Trinh Sylvaine, « Aum Shinrikyo : secte et violence », Cultures & conflits, (...)

Les organisations pratiquant la violence politique paraissent les plus aptes à conduire une stratégie dans la mesure où leur objectif principal est essentiellement politique. La démarche idéologique est parfois complétée par un plan stratégique à long terme du type de celui qu'Abimaël Guzman a suivi au Pérou avec le Sentier Lumineux jusqu'à son arrestation. Même des groupes dont les objectifs sont a priori irrationnels, comme Aum Shinrikyo, peuvent disposer de cette faculté de suivre un cheminement logique pour atteindre leurs objectifs et ne pas se contenter d'enchaîner des actions désordonnées. L'attentat au sarin perpétré dans le métro de Tokyo prenait place dans un plan pluriannuel destiné à préparer la fin du monde1. La mise en œuvre de telles stratégies, outre l'exigence d'une approche conceptuelle élaborée, suppose une capacité d'agir dans la continuité qui renvoie à nouveau au caractère communautaire du mouvement. La simple agrégation de volontés, même affirmées, ne suffit pas. Sans un minimum d'enracinement social, les groupes clandestins sont incapables d'atteindre une dimension stratégique : la dérive criminelle tend à s'accentuer dans les mouvements de taille réduite car la clandestinité est d'autant plus difficile à financer que les aides extérieures sont rares. Surtout, les membres et les dirigeants personnifient le mouvement à un tel point que l'édifice s'écroule lors de leur arrestation ou de leur disparition. C'est ce qui différencie les euroterroristes d'Action Directe ou des Brigades Rouges de l'IRA ou de l'ETA. Dans un cas des activistes terrés ont commis de courtes séries d'attentats avant de disparaître sans avoir jamais entrevu la perspective d'une concrétisation de leurs objectifs politiques. En Irlande du Nord, l'évolution des stratégies de l'IRA et du Sinn Féin a abouti au lancement d'un processus de paix, sans doute encore incertain, mais rendu possible par la continuité du mouvement en dépit des vagues d'arrestations et de la disparition de certains dirigeants. De façon comparable, le mouvement indépendantiste basque existe par lui-même et résiste aux succès policiers et aux condamnations. La stratégie n'est pas toujours lisible, elle est éminemment condamnable tant qu'elle se fonde sur la violence, mais elle existe.

  • 2 . Salvan Jean, « Réflexions sur le terrorisme », La revue politique indépendante, n°4/95.

L'objectif premier de celui qui utilise la violence terroriste est de se faire reconnaître comme un acteur stratégique et, à terme, politique. Paradoxalement, ce sont les opposants les plus virulents au terrorisme qui leur accordent satisfaction sur ce point. A l'occasion de la plupart des vagues terroristes, des voix s'élèvent pour souligner que ce type de violence n'a plus rien à voir avec des activités criminelles. Les forces de police seraient impuissantes, paralysées par des règles procédurales exagérément protectrices des libertés individuelles alors que la volonté d'agression sanglante est clairement exprimée. Au changement de nature de la menace devrait nécessairement correspondre un changement de nature de la lutte, avec l'utilisation de procédures d'exception et l'emploi de moyens militaires pour frapper le terrorisme à sa source, dans tous ses sanctuaires2. Cette militarisation de la lutte anti-terroriste et la désignation de groupes pratiquant la violence politique comme des ennemis, au sens guerrier du terme, aboutissent à une forme de reconnaissance d'une de leurs principales revendications. Dans les conflits dits asymétriques où un Etat subit l'agression d'un groupe non étatique, le fait de reconnaître à ce dernier une dimension supra criminelle va en effet au devant de ses objectifs essentiels. C'est envisager le mouvement comme une entité politique ; c'est reconnaître à ses membres la qualité de combattants qu'ils revendiquent en permanence. La relation terroriste exprime un conflit de légitimité dans lequel l'Etat et le groupe qui s'oppose à lui se dénient mutuellement le droit d'user de la violence. Sortir le terrorisme de la sphère criminelle, c'est accepter de facto le défi de la légitimité et lui apporter une partie du crédit politique auquel il aspire.

  • 3 . Ariel Sharon a développé cette argumentation lors d'une conférence prononcée devant l'IFRI (...)
  • 4 . Toinet Marie-France, « La vision américaine du terrorisme », Etudes polémologiques, (...)
  • 5 . Overview of state sponsored terrorism, US Department of State, 1997, http://www.state.go On (...)
  • 6 . Sur la légalité des raids anti-terroristes, Cf. Regourd Serge, « Raids "anti-terroristes" et (...)

L'approche « guerrière » du terrorisme est érigée en principe par plusieurs Etats parmi lesquels on citera Israël et les Etats-Unis. Le cas d'Israël est sans doute atypique pour différentes raisons : l'exiguïté de son territoire, la nature existentielle des conflits que cet Etat a dû livrer depuis sa création et le caractère objectivement instrumental du terrorisme palestinien, seule alternative violente après les échecs sans appel de la guérilla et de la guerre conventionnelle, n'ont pas d'équivalent dans le monde3. Surtout, la qualité d'acteur politique de l'OLP puis de l'Autorité palestinienne fait l'objet d'une reconnaissance explicite depuis la signature des accords d'Oslo. Le gouvernement israélien ne reconnaît même pas d'autre interlocuteur puisqu'il juge l'Autorité palestinienne responsable des attentats commis sur son territoire. La situation des Etats-Unis est évidemment totalement différente. Les intérêts américains ont été très durement frappés, principalement en dehors du territoire, avant même les attentats du 11 septembre 2001, ce qui fait des Etats-Unis l'une des principales cibles du terrorisme international. La politique constante de Washington est de considérer qu'il n'existe pas de terrorisme juste et que la théorie du terroriste combattant de la liberté est sans fondement4. La thèse est discutable et infirmée par de nombreux contre-exemples déjà évoqués. La voie militaire a été utilisée à plusieurs reprises par les Etats-Unis, que ce soit dans la plaine de la Bekaa, en Libye, au Soudan ou en Afghanistan en réponse à des attentats. Cette assimilation du terroriste à un ennemi a même conduit le Département d'Etat à faire figurer Oussama ben Laden sur la liste des Etats favorisant le terrorisme dès 19975. On notera toutefois que la voie militaire n'est pas exclusive des poursuites judiciaires, des enquêtes de police étant conduites simultanément aux raids de « représailles » ou de « légitime défense »6. Il n'en demeure pas moins clair que la lutte à outrance contre le terrorisme peut aller partiellement au devant de certaines des aspirations propres à ceux qui se livrent à ce type de violence.

  • 7 . « Clausewitz » in Chaliand Gérard, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont (...)

Le caractère asymétrique des conflits terroristes ne concerne pas les seuls moyens mis en œuvre par les forces en présence. Dans une perspective stratégique, il invite à revenir à l'étude de principes fondamentaux définis par Clausewitz7. Celui-ci considère que la guerre totale l'emportera toujours à terme sur la guerre limitée : pour le militant basque ou l'Irlandais catholique et républicain, le conflit est total, ce qu'il n'est pas pour les gouvernements de Madrid ou de Londres. Le stratège prussien professe également que la guerre défensive l'emporte sur la guerre offensive. Là encore, l'indépendantiste basque ou irlandais voit l'autorité centrale comme une troupe d'occupation. En dernier lieu, Clausewitz affirme que la guerre populaire l'emportera car ce sont les forces vives de la nation qui pèsent de tout leur poids dans la balance. La question essentielle qui se pose sur la nature exacte des conflits terroristes et sur celle de leurs acteurs concerne donc la légitimité donc ceux-ci bénéficient.

Qui est légitime ? Dans le cas du terrorisme révolutionnaire, cette question était contournée : les activistes se présentaient comme l'avant-garde d'un mouvement populaire potentiel mais qui ne s'est jamais concrétisé. Il existait un premier cercle (les clandestins engagés dans l'action armée), un deuxième cercle (des sympathisants qui fournissent des facilités logistiques) mais pas de troisième cercle (une part de population qui sans prendre part aux opérations ni à leur soutien, fait preuve d'une neutralité bienveillante). On sait ce qu'il advint de ces mouvements sans racines qui luttaient pour un prolétariat qui ne s'est jamais identifié à eux. Quand les revendications prennent un caractère communautaire, nationaliste ou religieux, la situation devient plus complexe. Celui qui se réclame de l'Islam ou de la nation basque fait référence à une réalité sociale existante. Cela suffit-il à lui accorder la part de légitimité qui pourrait lui conférer un statut d'acteur des relations internationales ? Il existe en Bretagne une histoire, une langue et une communauté très attachée à ses traditions sans qu'aucun mouvement autonomiste n'ait jamais été en mesure de revendiquer une quelconque légitimité. Au Pays basque espagnol, il existe une majorité autonomiste qui se satisfait du partage des compétences tel qu'il est prévu par la constitution actuelle entre l'Etat et les institutions régionales ou, du moins, n'envisage pas de recourir à la violence pour le faire évoluer. Cette majorité ne soutient pas pour autant l'ETA car elle ne souscrit pas à son objectif et encore moins à sa stratégie. En revanche, l'ETA peut compter sur le soutien d'une minorité importante qui revendique l'indépendance pure et simple, y compris pour les provinces situées en France. Cette minorité joue un rôle politique à travers les vitrines électorales successives du mouvement indépendantiste mais elle fournit surtout aux commandos illégaux, qui vivent dans la clandestinité et effectuent l'essentiel des attentats, un soutien matériel ainsi qu'un réservoir considérable d'activistes à travers un réseau complexe d'associations et de mouvements politiques. C'est donc dans l'observation de ce troisième cercle, dans l'évaluation de son importance relative au sein de la population de référence et de son adhésion aux objectifs ainsi qu'aux stratégies de lutte que peut s'évaluer la substance politique du mouvement. Cela suppose de ne pas s'arrêter à des apparences. En Algérie, la radicalisation de la violence a suivi l'annulation des élections que le Front islamique du salut (FIS) était sur le point de remporter. La violence aveugle des « intégristes » aurait-elle sa part de légitimité ? Sans doute pas, dans la mesure où les bras armé du FIS, l'Armée islamique du salut a rapidement déposé les armes après avoir échoué dans sa stratégie de guérilla et que les violences barbares qui perdurent depuis bientôt dix ans sont le fait des groupes islamiques armés dont les effectifs sont limités et qui ne bénéficient pas du soutien de la population.

La nécessité pour un mouvement terroriste de disposer d'une base sociale ne s'impose pas seulement pour des raisons de logistique ou même de soutien indirect. Il ne faut jamais perdre de vue le caractère instrumental de l'action terroriste qui n'est qu'un moyen employé par défaut et politiquement exploitable à partir de l'instant où l'on y renonce. Si un groupe se livre au terrorisme pur et se réduit à la violence, le fait d'y mettre fin le vide de sa substance. Le passage à la phase politique de l'action sanctionné, comme on le verra plus loin, par la négociation institutionnelle, est tributaire de la nature du message politique et de sa part de légitimité.

  • 8 . Sterling Claire, « Crime sans frontière », Le Trimestre du Monde, n° 1/95.
  • 9 . Europol 23 EU situation report on organized crime 1997, novembre 1998.

En transposant ces conclusions aux organisations criminelles, qui n'ont généralement pas de message idéologique ni de vitrine légale permettant d'évaluer le soutien dont elles disposent, on peut déduire qu'il ne s'agit pas d'acteurs stratégiques. Il semble en fait que ces structures, ou du moins les plus évoluées et durables d'entre elles, conduisent des stratégies ; mais celles-ci paraissent plus proches de celles que l'on observe dans les groupes industriels, financiers ou commerciaux que de celles des Etats. La recherche de concentrations verticales ou horizontales et surtout la modification permanente des activités pour exploiter les opportunités relèvent davantage de la logique marchande que de la stratégie militaire ou de la politique étrangère. Les relations entretenues par les organisations sont en effet principalement guidées par l'intérêt. Les organisations criminelles sont des pouvoirs de fait qui évoluent dans un contexte concurrentiel. Tant que les intérêts de deux groupes ne se heurtent pas, ce qui est le cas par exemple quand ils exercent leurs activités respectives à l'intérieur de territoires bien définis, la paix mafieuse peut régner. Quand les capacités des uns et des autres sont complémentaires, elles peuvent conduire des actions communes pourvu que chacun y trouve son intérêt. Les rencontres entre Colombiens, Russes et Italiens ont pu hâtivement être interprétées comme la preuve irréfutable de la création d'un syndicat du crime organisé8. Ces contacts ont bien eu lieu mais ne concernent que des représentants parmi d'autres d'organisations criminelles de différents pays. Dans la réalité, ces collusions portent sur l'échange de moyens (cocaïne latino-américaine contre héroïne turque, armes contre drogue…) ou sur la complémentarité des capacités de contrôle territorial nécessaires à l'acheminement des produits trafiqués ou des personnes sur des milliers de kilomètres. Ces relations évoluent en permanence en fonction des changements des rapports de force. Les cartels mexicains ont bénéficié du démembrement des cartels colombiens dont ils ont été dans un premier temps les sous-traitants. Les organisations balkaniques se sont développées au point de traiter aujourd'hui d'égales à égales avec leurs homologues turques et italiennes, ce qui n'était sans doute pas le cas il y a dix ans. Pour peu que l'intérêt dicte de mettre fin à une coopération, le règlement des différends peut s'opérer dans la violence ou dans la plus grande discrétion. Pour trouver l'exemple d'organisations criminelles s'érigeant en agresseur déclaré de l'Etat, on en revient toujours aux mêmes situations exceptionnelles : la rupture du pacte existant entre les Catanais, alors maîtres de Cosa Nostra, et des membres influents de la Démocratie chrétienne s'est soldée par l'arrestation de Toto Riina et un repli sur elle-même de l'organisation qui a suspendu ses procédures de coordination interne et s'est recentrée sur les activités traditionnelles fondées sur le territoire9. En Colombie, la guerre conduite par Pablo Escobar pour arracher aux autorités politiques le vote d'une loi rendant impossible l'extradition des chefs des cartels vers les Etats-Unis s'est achevée, après de nombreuses péripéties, par le démembrement des grandes organisations. Ces épisodes tendent à montrer que si, dans des conditions exceptionnellement favorables, certaines organisations peuvent disposer de la puissance financière, voire militaire, et du pouvoir d'influence nécessaires pour s'ériger en véritables acteurs stratégiques, cette évolution contre nature ne peut être que transitoire. La pérennité de ces groupes s'explique par l'existence d'un équilibre délicat dans leurs rapports avec les pouvoirs publics. Les excès dans les démonstrations de forces, qu'elles soient relatives à l'influence et la corruption ou à la violence, sont porteurs à terme de régression et s'achèvent par un retour au statu quo ante.

Un indicateur particulièrement significatif de l'accession d'une organisation terroriste ou criminelle au statut d'acteur stratégique tient dans la nature des négociations qu'elle est en mesure de conduire avec les autorités gouvernementales. Il s'agit d'une question sensible car l'engagement d'un certain type de négociation est une reconnaissance explicite du changement de nature de l'organisation aux yeux de l'Etat considéré. Plusieurs hypothèses sont à distinguer. Tout d'abord, on évitera la confusion entre les négociations ponctuelles et les négociations institutionnelles. Dans le premier cas, il existe bien un dialogue, mais il se limite au temps nécessaire pour régler une crise. La prise d'otage en est l'exemple le plus courant. Elle peut être purement crapuleuse, dans le cadre d'une demande de rançon, mais elle peut également viser à atteindre des buts politiques, comme dans les cas de l'enlèvement d'Aldo Moro par les Brigades Rouges ou de la séquestration des invités de l'ambassadeur du Japon au Pérou par le MRTA. Dans ce type de situation, l'Etat ne reconnaît généralement pas négocier. On évoque le plus souvent des « discussions », souvent conduites par des intermédiaires. Après la résolution de la crise, les contacts éventuels prennent fin et si le mouvement gagne en notoriété, le crédit politique est le plus souvent nul. Dans le cas des négociations institutionnelles, les discussions portent sur le fond du problème politique. Leur engagement passe généralement par plusieurs phases : la première est celle des contacts préalables et secrets, parfois révélés a posteriori, et qui ont pour but de s'assurer que les deux parties sont prêtes à engager le dialogue. La deuxième étape est celle des « pré-négociations » ouvertement engagées pour préparer les négociations officielles. Il s'agit d'une étape intermédiaire dont l'échec éventuel serait moins grave que celui des négociations proprement dites. Elles portent généralement sur les conditions dans lesquelles l'organisation s'engage à renoncer définitivement à la violence, ce qui est souvent considéré comme un préalable, ainsi que sur les garanties dont bénéficieront les activistes déposant les armes (amnistie, voire reclassement des combattants, s'agissant des guérillas). La préparation de l'Accord du Vendredi Saint en Irlande du Nord, les contacts entre le président élu Pastrana avec les FARC avant sa prise de fonction ont ainsi abouti au lancement d'un processus officiel de négociations. En revanche, la trêve annoncée par l'ETA entre 1998 et 1999 n'a pas permis, en dépit des espoirs qu'elle avait suscités, de déboucher sur l'engagement de négociations sur le modèle irlandais et la violence a repris. Avec les négociations, l'organisation atteint un nouveau stade dans son évolution politique. Dans le même temps, elle perd son caractère terroriste en renonçant à la violence. Cette renonciation n'est pas obligatoire (les FARC n'ont pas renoncé à la violence en prétextant notamment de la menace que les paramilitaires représentent pour elles) et elle n'est jamais absolue : des groupuscules comme l'IRA Véritable en Irlande du Nord ou Armata Corsa refusent de s'associer au processus de paix et poursuivent la lutte armée. Il est difficile d'évaluer le degré d'autonomie de ces branches dures par rapport aux vitrines légales. Se trouve-t-on en présence d'une faction minoritaire totalement distincte de l'organisation principale ou d'un levier occulte que la branche politique manipule au cours des négociations ? Le gouvernement israélien qui tient directement l'Autorité palestinienne pour responsable des attentats revendiqués par le Hamas et le Djihad privilégie la seconde hypothèse sans qu'il soit possible de proposer une réponse universelle à cette question.

  • 10 . Rappelons qu'à ce jour, les attentats n'ont toujours pas été revendiqués. Quant aux Etats (...)

Le caractère d'acteur stratégique semble donc devoir être dénié, d'une façon générale, aux groupes terroristes et criminels qui constituent en revanche des facteurs importants d'instabilité. La dimension prise par les attentats inspirés par Oussama ben Laden ne paraît pas devoir apporter un démenti à ce principe, la situation d'Al Qaïda devant être considérée comme une exception plutôt que comme un contre exemple. Nous assistons sans doute à une forme extrême du terrorisme sans que celui-ci ait changé de nature. Le bilan dramatique des attentats de New York et de Washington suppose en effet une conjonction de facteurs exceptionnelle. Ces opérations constituent une synthèse jamais observée entre le rationnel et l'irrationnel. Les attaques suicides sont malheureusement désormais courantes, que ce soit au Moyen Orient ou dans le sous-continent indien. Elles se sont pourtant limitées jusqu'à ce jour à des attaques de « bombes humaines » utilisant des modes d'action simples, des ceintures d'explosifs ou des camions piégés. Une opération suicide planifiée sur plusieurs années et nécessitant la formation de pilotes d'avions de lignes constitue donc une innovation dont la complexité semble naturellement limiter les risques de banalisation. Par ailleurs, le fait de chercher à provoquer les pertes les plus lourdes possibles échappe à la logique terroriste considérée sous son angle politique. Personne ne peut assumer politiquement ce type d'action et celui qui prendrait ce risque serait définitivement infréquentable10. Ce type d'opération est donc suicidaire à la fois pour ses auteurs mais aussi, d'une certaine façon, pour ses commanditaires. Une autre conjonction rarement observée est relative aux moyens. Les groupes qui ne bénéficient pas du soutien d'un ou plusieurs Etats éprouvent généralement des difficultés à financer leurs activités et la clandestinité de leurs membres. Or la violence terroriste parrainée par les Etats ne dépasse jamais le seuil de violence au delà duquel des représailles militaires deviendraient envisageables. La fortune personnelle d'Oussama ben Laden lui permet d'être le seul terroriste à disposer des moyens du terrorisme d'Etat sans avoir à en respecter les limites. Enfin, la dernière spécificité d'Al Qaïda est d'être la seule organisation terroriste à bénéficier du soutien d'une base populaire cosmopolite. Hors de l'Afghanistan, cette organisation ne bénéficie de l'appui officiel d'aucun Etat mais trouve des sympathisants dans tout le monde musulman et même dans les pays où les musulmans sont minoritaires. Ces multiples conjonctions de facteurs font que la menace présentée par Al Qaïda est exceptionnelle. Cette menace demeure toutefois du domaine terroriste car Oussama ben Laden s'est définitivement mis au ban de la société internationale, ce qui ferme la porte à tout règlement politique. Non seulement il est aujourd'hui impensable qu'il prenne part à des négociations mais aucun Etat ne se risque à assumer son soutien et à relayer ouvertement son message. Le fait que les multiples organisations bénéficiant de l'aide d'Al Qaïda soient disséminées dans de nombreux pays accentue encore le vide politique qui caractérise l'action d'Oussama ben Laden. En d'autres termes, l'instrument terroriste n'a sans doute jamais été aussi efficace mais il reste un instrument.

Terrorisme et criminalité organisée, instruments ou enjeux des relations entre Etats ?

L'apparent désintérêt longtemps observé dans les relations internationales pour les questions terroristes et criminelles n'a pas empêché certains Etats de s'employer à tirer tout le parti possible des trafics ou des instabilités qui à un moment donné pouvaient favoriser leurs objectifs. Cette recherche d'instrumentalisation des organisations criminelles et des groupes pratiquant la violence politique entre dans le cadre des stratégies indirectes dont le principe est aussi ancien que la guerre elle-même et peut être défini comme ce qui vise à entraîner une décision sans combat sérieux11. Le terrorisme peut en soi s'analyser comme une stratégie indirecte puisqu'il constitue un mode d'action permettant d'éviter le choc frontal et que la cible atteinte est souvent différente de l'objectif final12. Le développement de ces stratégies indirectes au cours du dernier demi-siècle amène à s'interroger sur la nature exacte des liens unissant les Etats qui y ont recours et les organisations criminelles ou terroristes dont l'action est ainsi instrumentalisée. Assiste-t-on à un renversement du sens de l'influence et après avoir observé la capacité de certaines organisations mafieuses à parasiter l'Etat, doit-on reconnaître que, dans certaines circonstances, c'est l'Etat qui contrôle les acteurs criminels ?

  • 11 . Sun Zi article III, Liddle-Hart in Chaliand, op.cit., 1990, pp. 1173 sqq. et Coutau-Bégarie, (...)
  • 12 . Warusfel Bertrand, « Terrorisme et stratégies indirectes », Etudes polémologiques, n° 49 (...)
  • 13 . Cf. le dossier consacré à cette question dans Courrier international du 10 octobre 1996.

< !--SPIP--> S'agissant des organisations criminelles, hors le cas déjà évoqué des Etats criminalisés par le haut et dans lesquels l'oligarchie contrôle les trafics le plus directement possible, on n'observe pas une véritable instrumentalisation mais plutôt une passivité bienveillante. Etant générateurs de gains importants, les trafics n'ont pas à être stimulés comme ce peut être le cas pour l'action terroriste. Il semble qu'un programme visant à favoriser le développement du trafic de drogue, supposé hâter la décadence de la société occidentale, ait été défini par les services secrets soviétiques. Sa mise en œuvre s'est limitée à quelques opérations ponctuelles, les trafiquants n'ayant pas réellement besoin des services d'espionnage pour prospérer13. Après 1945, au Japon, l'occupant américain s'est rapidement accommodé de la présence et du rôle des Boryokudan dont l'anticommunisme et l'attachement à l'ordre présentaient un intérêt. Quelques années plus tôt, les dirigeants de Cosa Nostra, qui avait été durement touchée par le régime fasciste, avaient apporté une aide controversée aux Alliés lors du débarquement en Sicile. Il s'agit là d'exemples d'accords ponctuels justifiés par l'existence d'intérêts provisoirement communs.

  • 14 . L'arraisonnement de l'Eklund en octobre 1987 avait apporté la preuve du soutien matériel (...)

La relation de certains Etats avec des groupes terroristes est en revanche beaucoup plus structurée. La notion d'Etat parrain rend bien compte de la nature de cette relation où la communauté d'objectifs dépasse le plus souvent, même si ce n'est pas toujours le cas14, les simples intérêts de circonstances. Des organisations terroristes ont donc été créées de toutes pièces, la montée en puissance d'autres a été activement soutenue, de façon à éviter que les services spéciaux ne s'impliquent trop directement dans les attentats ou les enlèvements. Dans le principe, le processus est simple : l'Etat favorise la création ou le développement d'une organisation clandestine. Il lui fournit un soutien logistique et technique afin de l'utiliser comme un auxiliaire informel en orientant son activité sur des objectifs susceptibles de servir sa politique. Les modalités exactes de ce parrainage sont toutefois sensiblement plus complexes que cette première approche pourrait le faire croire. Il apparaît notamment que deux phénomènes viennent atténuer le caractère absolu du contrôle effectué par l'Etat sur l'organisation.

  • 15 . José Barrionuevo, ancien ministre de l'Intérieur a été condamné à dix ans d'emprisonnement (...)

Le premier concerne l'Etat parrain et son mode de fonctionnement, tout particulièrement dans les processus de décision. Qui exerce effectivement le contrôle de l'organisation et dans quels buts ? Dans certaines situations, les principaux centres décisionnels paraissent parfaitement verrouillés par le titulaire du pouvoir. Dans le cas de la Libye du colonel Kadhafi ou de l'Iran de l'Ayatollah Khomeini, l'unité du commandement ne semble pas devoir faire de doute. Dans les premiers temps, le Hezbollah libanais est un instrument de la politique de Téhéran. Il n'en est plus de même dans l'Iran du président Khatémei où coexistent les progressistes et les tenants les plus rigides de la révolution islamique. L'influence exercée sur le Hezbollah apparaît donc comme celle d'une faction minoritaire mais toujours puissante plutôt que celle de l'Etat iranien proprement dit. Cette imprécision existe dans tous les pays où le pouvoir ne s'exerce pas dans des conditions équivalentes à celles qui prévalent dans les démocraties occidentales et où le poids des factions l'emporte sur la lettre des institutions. Cela ne signifie pas pour autant que les démocraties occidentales soient à l'abri de ce type de dérive qui peut survenir, non pas dans une logique de faction mais dans une logique organique. Quelle était la nature exacte du lien entre le gouvernement espagnol et les membres du GAL ? Un ancien ministre de l'Intérieur a été condamné sans jamais reconnaître avoir eu connaissance des dérives de ses services15. De qui le colonel North tenait-il ses ordres dans l'affaire de l'Irangate ? Sans qu'il soit ici question de factions, la part d'autonomie des services spéciaux et les initiatives individuelles dans un environnement professionnel où le secret est une préoccupation permanente laissent d'importantes marges d'incertitude.

La seconde limite à l'effectivité du contrôle exercé par l'Etat parrain est la tendance naturelle dont font preuve les organisations à s'émanciper progressivement. Pour peu qu'elle parvienne à s'ancrer dans son milieu et à trouver de nouveaux modes de financement, l'organisation en viendra progressivement à superposer des objectifs qui lui sont propres à ceux de l'Etat parrain. Pour reprendre l'exemple du Hezbollah libanais, un groupe dédié à l'action terroriste a su exploiter des conditions favorables pour se présenter comme un véritable interlocuteur politique dans la communauté chiite de la Bekaa. Sans abandonner la lutte armée, il a développé une politique sociale afin de conforter son image et s'est imposé comme une véritable force politique, élection après élection. Le lien avec les factions iraniennes qui continuent de lui apporter leur soutien n'a pas disparu mais l'organisation ne peut plus être réduite à un simple groupe armé téléguidé par les mollahs. Cette prise d'autonomie est également constatée à propos de milices anti-terroristes dont la formation a été favorisée, par action ou par omission, par des services qui voyaient en elles des auxiliaires motivés. Les « B. Specials » protestants en Irlande du Nord ou les paramilitaires de l'AUC en Colombie se sont rapidement révélés incontrôlables.

  • 16 . Ministre du renseignement, Ali Fallahian avait été le seul responsable politique iranien (...)
  • 17 . Lellouche Pierre, Le nouveau Monde, Grasset, Paris, 1994, p. 422.

Pour en revenir à la stratégie indirecte ayant recours au terrorisme, la question de son efficacité se pose aujourd'hui. Les Etats qui ont associé leur image au terrorisme international ne semblent pas en avoir tiré les bénéfices attendus et les effets négatifs de leur choix continuent de se faire sentir longtemps après la fin des attentats. Dès son instauration, la République islamique d'Iran choisissait d'assumer ce rôle en ne désavouant pas les Etudiants islamiques preneurs d'otage des personnels de l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran, puis en soutenant ostensiblement divers groupes très actifs au Proche et au Moyen-Orient. Le signe le plus explicite de l'abandon de cette politique a été le limogeage, en août 1997 du ministre du Renseignement Ali Fallahian16 mais le soutien que les conservateurs continuent d'apporter à des organisations islamistes vaut à l'Iran d'être toujours suspecté d'apporter son aide aux terroristes. La longueur des procédures criminelles et l'indépendance des magistrats occidentaux ne favorisent ni l'oubli ni l'abandon des pressions exercées par les Etats victimes des attentats. La Libye du colonel Kadhafi a connu sa période terroriste la plus intense à la fin des années 1980. Un premier coup d'arrêt avait pourtant été donné dès avril 1986 avec le bombardement de Tripoli par les Etats-Unis. Frappée par de multiples mesures d'embargo et marginalisée, la Libye n'a pas pour autant réussi à fédérer les aspirations anti occidentales. La levée progressive des sanctions et leur retrait complet, lors de l'arrivée à La Haye des deux agents libyens soupçonnés dans le cadre de l'enquête sur l'attentat de Lockerbie, ont sans doute permis au colonel Kadhafi de redevenir fréquentable d'une certaine façon mais ne peuvent s'analyser comme un succès. Le seul régime qui semble avoir retiré un certain bénéfice de l'arme terroriste est la Syrie qui a su négocier le retrait de son soutien aux groupes qu'elle parrainait. Le terrorisme a alors été utilisé comme un point de négociation parmi d'autres. Cette stratégie du joueur d'échecs dans laquelle on avance un pion dans le seul but de négocier son retrait confirme que la violence terroriste ne permet d'obtenir des gains politiques que dans la mesure où l'on cesse d'y avoir recours17. Si le terrorisme disparaît sous la pression, comme dans le cas de la Libye, ou pour des raisons tenant principalement à l'évolution de la politique intérieure, comme en Iran, les dividendes seront très limités et les effets pervers de cette politique dépasseront de loin les quelques gains obtenus par ailleurs.

  • 18 . La loi Helms Burton permet de poursuivre les sociétés étrangères utilisant à Cuba des biens (...)
  • 19 . La Colombie avait été « décertifiée » en 1996. En 1998, elle a été certifiée « en (...)

Ces effets pervers sont d'autant plus importants que le terrorisme et la criminalité organisée sont de plus en plus prétextes à des pressions politiques, voire au déclenchement d'opérations militaires. Les Etats mènent dans ces deux domaines une politique particulièrement volontariste. Celle-ci se traduit par le discours sur les Rogue States mais ne se limite pas aux déclarations puisque des procédures destinées à pénaliser concrètement les régimes fautifs sont régulièrement mises en œuvre. Il s'agit des lois dites à effet extra-territorial18 destinées à sanctionner ceux qui entretiennent des relations commerciales avec les Etats qualifiés de terroristes, de la publication à intervalles réguliers de la liste des Etats terroristes par le département d'Etat et de la procédure dite de certification qui a pour objet de geler les aides fournies aux Etats dont l'action est jugée insuffisante pour lutter contre les grands trafics. A plusieurs occasions, l'objectivité de cette politique a pu être mise en doute et les choix de l'administration américaine ont été critiqués. En 1998, le refus de certifier la Colombie, qui venait pourtant de décapiter ses principaux cartels et de voter une loi autorisant à nouveau l'extradition de ses ressortissants vers les Etats-Unis a d'autant plus surpris que le Mexique, alors confronté à de très nombreux scandales, était certifié selon la procédure ordinaire19. En l'occurrence, la référence constante au terrorisme et aux grands trafics s'analyse souvent comme un prétexte à l'interventionnisme.

  • 20 . Il s'agissait de l'attentat du Mykonos à Berlin en 1992.

L'Union européenne et ses membres développent également un discours relatif au terrorisme et à la criminalité organisée, mais d'une façon moins abrupte et plus consensuelle que ne le fait Washington. Ces thèmes sont d'ailleurs moins souvent évoqués que ceux du respect des droits de l'homme et on remarquera par exemple que c'est sur ce dernier point que sont fondées les sanctions à l'égard de la Birmanie/Myanmar alors que les Etats-Unis évoquent plutôt l'implication de la junte dans les trafics. La criminalité organisée est un point important des négociations avec les pays candidats à l'entrée dans l'Union européenne. Ceux-ci doivent disposer d'une législation et de services spécialisés suffisamment adaptés pour reprendre l'acquis de l'Union, y compris celui de Schengen, afin que l'ouverture de leurs frontières ne provoque pas un développement des trafics dans l'espace de libre circulation. S'agissant du terrorisme, la mise en cause explicite des plus hautes autorités de l'Etat iranien par une juridiction allemande dans l'organisation d'un attentat a été à l'origine, en 1998, de l'un des premiers traitements conjoints de crise diplomatique dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité commune20. Les Etats-membres sont restés solidaires et la reprise du « dialogue critique » avec Téhéran a pu finalement être négociée.

  • 21 . Chomsky Noam, « Cette Amérique qui n'apprend rien », Le Monde, 22 novembre 2001.

Les Etats victimes du terrorisme ou des conséquences des grands trafics ne sont pas les seuls à instrumentaliser ces phénomènes et les réactions des Etats sanctionnés ou mis en cause sont d'ailleurs explicites. Ils développent une contre-argumentation soulignant les responsabilités de leurs détracteurs. Lors du sommet des Nations Unies sur la drogue de juin 1998, les pays auxquels il était reproché de ne pas prendre les mesures nécessaires pour mettre fin à la production de stupéfiants ont tenu un discours offensif : avant de faire la guerre aux trafiquants, Washington devrait avoir une véritable politique sur la demande car c'est le développement des marchés qui est à l'origine des trafics et non l'inverse. En matière de terrorisme, la responsabilité des Etats-Unis est également invoquée, les frappes aériennes ou les conséquences sanitaires et sociales des embargos étant assimilées à une forme de terrorisme. Dans les relations internationales, comme dans les relations infra-étatiques, les qualifications de « mafieux » et de « terroriste » ont un caractère déclaratoire destiné à dévaloriser. Un argument souvent développé par les Etats parias est l'atteinte à la souveraineté nationale : sous couvert d'aide technique et de coopération judiciaire, on assiste en réalité à une véritable mise sous tutelle. Ce type de discours nationaliste et anti-américain avait été tenu par Pablo Escobar et concourait à la grande popularité dont il jouissait dans les classes modestes colombiennes21. On le retrouve dans le sud de l'Italie où la lutte anti mafia serait un instrument parmi d'autres de domination du nord sur les Siciliens ou les Napolitains considérés comme des fainéants et des mafieux. L'assimilation du terrorisme à la guerre sainte par les islamistes constitue la phase ultime de la justification de la violence. Le retentissement de cette théorie dans une frange de la population musulmane difficile à évaluer avec précision invite à s'interroger sur les raisons qui peuvent favoriser la diffusion d'un tel discours de haine. Ce phénomène illustre en tout état de cause le fait que la lutte contre l'instrument terroriste, pour indispensable qu'elle soit, doit s'accompagner d'une analyse attentive des conditions politiques, économiques et sociales permettant de déterminer les causes profondes de la violence.

  • 22 . Le bombardement de Tripoli en avril 1986.
  • 23 . Les frappes d'août 1998 en Afghanistan et au Soudan faisant suite aux attentats de Nairobi et (...)
  • 24 . L'armée turque a lancé plusieurs opérations contre les bases du PKK en Iraq. Plusieurs (...)

La guerre aux mafieux et aux terroristes apparaît donc comme un instrument de la mise en œuvre plutôt que de la continuation de la politique. En vertu de son caractère instrumental, elle peut s'adapter, avec plus ou moins de réalisme, à des orientations générales qui n'ont parfois pas grand chose à voir avec les objectifs déclarés. La dernière phase de cette instrumentalisation est le passage à l'acte de guerre, que l'on observe de façon de plus en plus fréquente pour ce qui est du terrorisme. On ne reviendra pas ici sur le cas particulier d'Israël où la militarisation de la lutte anti-terroriste est institutionnalisée. Des frappes militaires de toute nature (utilisation d'aéronefs, de l'artillerie, de raids commandos ou d'opérations conduites par les services spéciaux) répondent de façon systématique aux attentats. Les Etats-Unis ont eu recours à plusieurs reprises à des frappes aériennes présentées comme des représailles22 ou comme des opérations destinées à détruire des installations logistiques ou des camps d'entraînement23. Une opération symbolique de même nature avait été conduite par l'aéronavale française sur la Bekaa après l'attentat de Beyrouth en 1983. La Turquie a mené pour sa part à plusieurs reprises des opérations aéroterrestres de grande ampleur au nord de l'Iraq où des unités du PKK avaient installé des bases24. Ces interventions sont contraires au droit international puisqu'elles ne constituent pas des actes de légitime défense, seule exception reconnue à l'interdiction de l'emploi de la force dans les relations internationales. Elles n'en deviennent pas moins courantes, particulièrement quand il existe un grand déséquilibre dans le rapport de forces entre les deux Etats concernés, ce qui constitue le pendant logique à l'hypothèse selon laquelle le recours au terrorisme s'effectue par défaut, l'Etat qui y a recours ne disposant pas d'autre moyen d'atteindre ses objectifs. Une autre hypothèse d'intervention est la faiblesse de l'Etat sur le territoire duquel l'opération est conduite (cas de l'Iraq pour la Turquie ou du Soudan), l'intervention ayant moins pour but de le sanctionner que de suppléer ses carences.

Les relations du terrorisme et de la criminalité organisée avec la défense sont donc complexes. S'agissant de phénomènes hétérogènes et difficiles à définir, il ne saurait en être autrement et tout raccourci fondant une analyse sur « le terrorisme » ou « la criminalité organisée » entendus comme des concepts univoques ne peut être que fallacieux. On se bornera donc à tirer ici quelques conclusions nuancées dans lesquelles toutefois des règles générales semblent pouvoir être dégagées et quelques exceptions prises en compte.

Tout d'abord, l'observation des principales organisations criminelles, de leurs modes de fonctionnement et de leurs activités, invite à conclure que la nuisance sociale, économique et politique qu'elles représentent ne ressortit pas à la menace au sens de la défense. La dispersion des centres décisionnels et des moyens ne permet pas de définir un agresseur, d'autant que l'objet premier des organisations les mieux structurées est d'aménager une cohabitation profitable avec le pouvoir et non de s'y opposer. L'histoire récente nous fournit peu d'exemples de volonté d'agression manifestée par des organisations criminelles. Dans tous les cas connus, le seul fait de déclencher un conflit ouvert avec les autorités s'est soldé par une désorganisation en profondeur des groupes qui s'étaient ainsi risqués à jouer en quelque sorte à contre-emploi. Le fait qu'une capacité d'agression ne soit qu'exceptionnellement constituée par des organisations criminelles ne signifie pas que le développement des activités mafieuses soit sans danger, au sein des Etats comme dans la société internationale. La métaphore de la pieuvre géante relève du fantasme. La représentation d'une multitude de petits poulpes, qui est sans doute plus conforme à la réalité n'en est pas moins révélatrice une grande capacité de nuisance. La différence essentielle réside dans le fait que le développement de certaines formes de criminalité organisée ne justifie pas que l'on invoque leur prétendu changement de nature pour inclure la lutte anti-mafia dans les problématiques de défense. La réponse à ces phénomènes reste essentiellement de nature policière et judiciaire. Les principales pistes de progrès résident dans l'amélioration des modalités d'entraide judiciaire internationale qui ne s'adaptent qu'avec retard à l'ouverture des frontières et à l'accélération des échanges internationaux. Des instruments novateurs ont déjà été signés, notamment au sein de l'Union européenne, mais les ratifications tardent à intervenir. Parallèlement, l'amélioration de l'efficacité policière passe par le développement d'une coopération opérationnelle intégrée, du type de celle qui se met en place au sein de l'Union européenne et de l'espace Schengen. Il reste que l'action de réseaux criminels est de nature à influencer directement la politique étrangère d'Etats dont les élites ne résistent pas à la tentation de la corruption, voire se comportent comme des réseaux mafieux. La criminalisation « par le haut » de certains Etats constitue sans doute une source d'instabilité qui justifie pour le moins une veille stratégique attentive. Pour autant, ce phénomène ne se traduit pas par l'apparition d'une menace mais d'un risque parmi d'autres dont le traitement n'intègre qu'exceptionnellement une dimension militaire.

L'évaluation de la nature du terrorisme doit être plus nuancée dans la mesure où le caractère instrumental de cette forme de violence peut recouvrir des réalités politiques extrêmement variées. D'une façon générale, l'intention hostile consubstantielle à la volonté d'agression est bien constituée mais les moyens dédiés à la concrétisation de cette volonté ne sont pas à la hauteur des objectifs. Le traitement policier et judiciaire, nécessaire dans tous les cas, est donc le plus souvent suffisant. Les exceptions à ce principe sont dues pour partie au fait que certaines organisations terroristes bénéficient d'un soutien actif au sein de la population qu'elles entendent représenter. Quand un tel appui est acquis, l'organisation a la possibilité de poursuivre son action dans la durée et, à défaut de remporter une victoire de type militaire, de conduire un travail d'usure susceptible de provoquer à terme le passage à une négociation sur le fond de ses revendications. Ce processus est observé dans des conditions et à des stades très divers en Colombie, en Irlande ou encore en Corse. Il semble qu'au Pays basque espagnol et au Sri Lanka, le temps du règlement politique ne soit pas encore venu. Dans ces conditions, la menace terroriste ne s'analyse pas, du moins pour ce qui concerne l'Europe occidentale, comme une menace au sens de la défense. Le terrorisme étant un mode d'action employé par défaut, parce que l'on n'a pas la possibilité de recourir à une autre forme de violence, celui qui y a recours n'a généralement pas, par hypothèse, les moyens de menacer les intérêts vitaux de l'Etat auquel il s'attaque. Le mouvement passe donc de la clandestinité et d'une forme particulière de criminalité à un stade politique, comme on l'observe notamment dans le cas du Sinn Féin.

La première manifestation du terrorisme de masse constituée par les attentats du 11 septembre 2001 ne marque pas à cet égard de changement fondamental. S'il a changé d'intensité, le terrorisme n'a pas changé de nature et la difficulté à identifier un « ennemi » est à cet égard révélatrice. En l'occurrence, le terrorisme n'est pas devenu la guerre car la situation créée par les attaques aériennes ne correspond à aucune définition, juridique, politique ou philosophique de la guerre. Il s'agit d'une forme radicale de violence qui a pour caractéristique de disposer des moyens du terrorisme étatique sans être assujetti à la régulation de la violence que suppose habituellement le parrainage. Ce radicalisme est par ailleurs amplifié par le fait que l'objectif final des commanditaires des attentats est moins de passer à une phase de négociation politique que de déstabiliser certains Etats musulmans modérés afin de provoquer un embrasement généralisé, un affrontement total et sans merci, entre le « vrais musulmans » et les infidèles ainsi que les « apostats » qui leur sont assimilés. En l'occurrence, le risque suprême résulte moins des conséquences possibles des attentats, quelles qu'elles soient, que de l'amorçage d'un cycle de provocation/répression qui pourrait aboutir à la guerre. La « guerre » au terrorisme n'a du reste pas grand chose à voir avec la guerre tout court. L'« ennemi » n'a pas d'armée. Son existence politique est en quelque sorte immatérielle et il n'est pas ouvertement soutenu par des Etats souverains. Le seul pays qui manifeste sa solidarité avec Al Qaïda, l'Afghanistan des Talibans est l'un des plus pauvres du monde et l'un de ceux dont la reconnaissance diplomatique est la plus limitée. Il n'est pas question d'y lancer des opérations classiques de contre guérilla pour des raisons tactiques sur lesquelles les Russes ont beaucoup de choses à dire et pour des raisons politiques car il est vital de ne pas susciter dans le monde musulman une réaction anti-occidentale. Une menace au sens de la défense est donc exceptionnellement constituée et il ne fait pas de doute que les modalités classiques de coopération policière et judiciaire sont, dans l'état actuel des choses, insuffisantes pour y faire face. Paradoxalement, la concrétisation d'une telle menace montre les limites de l'assimilation guerrière du terrorisme. La réponse militaire aux attentats de masse tels qu'ils sont perpétrés par Al Qaïda n'est qu'un élément d'une politique globale dans laquelle il importe de donner des gages de réactivité à l'opinion publique. A l'inverse, la réponse au terrorisme millénariste d'Aum Shinrykio serait restée exclusivement policière et judiciaire quel qu'ait pu être le nombre des victimes. Les conséquences d'un attentat, aussi dramatiques soient elles, ne suffisent pas à faire changer la nature d'un phénomène car l'action terroriste, quelle que soit son intensité, conserve toujours son caractère instrumental. La compréhension des manifestations terroristes et l'évaluation de la menace qu'elles peuvent constituer supposent donc que l'on ne se limite pas à observer les conséquences des actions ni les modes d'action utilisés mais que l'on s'attache également à en déterminer les causes.

Notes

1Trinh Sylvaine, « Aum Shinrikyo : secte et violence », Cultures & conflits, n° 29/30/1998, pp229 sqq. ; Campbell James, « Etude de cas : Aum Shinrikyo » in Chaliand Gérard (sous la direction de), Les stratégies du terrorisme, Desclée de Brouwer, Paris, 1999
2Salvan Jean, « Réflexions sur le terrorisme », La revue politique indépendante, n°4/95
3Ariel Sharon a développé cette argumentation lors d'une conférence prononcée devant l'IFRI à Paris le 13 janvier 1999
4Toinet Marie-France, « La vision américaine du terrorisme », Etudes polémologiques, n° 49 1/89, p115 sqq
5Overview of state sponsored terrorism, US Department of State, 1997, http://www.state.govOn notera que l'Afghanistan ne figurait pas sur cette liste où étaient mentionnés la Libye, la Syrie, le Soudan, l'Iraq, l'Iran, Cuba et la Corée du Nord
6Sur la légalité des raids anti-terroristes, CfRegourd Serge, « Raids "anti-terroristes" et développements récents des atteintes illicites au principe de non-intervention » - Annuaire français de droit international XXXII, 1986, pp79 sqq
7« Clausewitz » in Chaliand Gérard, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont collection Bouquins, Paris, 1990 et Coutau Begarie Hervé, Traité de stratégie, Economica, Paris, 1999
8Sterling Claire, « Crime sans frontière », Le Trimestre du Monde, n° 1/95
9Europol 23 EU situation report on organized crime 1997, novembre 1998
10Rappelons qu'à ce jour, les attentats n'ont toujours pas été revendiquésQuant aux Etats susceptibles de soutenir Oussama ben Laden, ils ne justifient pas les attentats mais se bornent à noter qu'aucune preuve n'établit la responsabilité de celui-ci
11Sun Zi article III, Liddle-Hart in Chaliand, op.cit., 1990, pp1173 sqqet Coutau-Bégarie, op.cit., p331 sqq
12Warusfel Bertrand, « Terrorisme et stratégies indirectes », Etudes polémologiques, n° 49 1/89, pp183 sqq
13Cfle dossier consacré à cette question dans Courrier international du 10 octobre 1996
14L'arraisonnement de l'Eklund en octobre 1987 avait apporté la preuve du soutien matériel apporté par la Libye à l'IRAEn l'occurrence, l'aide apportée par Tripoli visait moins à permettre à l'IRA d'atteindre ses objectifs que de porter atteinte aux intérêts de la Grande Bretagne dont le soutien avait été nécessaire aux forces aériennes américaines lors du bombardement d'avril 1986
15José Barrionuevo, ancien ministre de l'Intérieur a été condamné à dix ans d'emprisonnement par le tribunal suprême espagnol qui a retenu son implication dans l'enlèvement et la séquestration par les GAL d'un ressortissant espagnol confondu avec un activiste de l'ETAParmi les 12 condamnés figuraient d'autres hauts responsables dont Rafael Vera, adjoint à la sécurité du ministre de l'Intérieur
16Ministre du renseignement, Ali Fallahian avait été le seul responsable politique iranien nommément cité par les magistrats allemands en charge de l'affaire du MykonosLe parquet fédéral de Karlsruhe avait même délivré un mandat d'arrêt à son encontre
17Lellouche Pierre, Le nouveau Monde, Grasset, Paris, 1994, p422
18La loi Helms Burton permet de poursuivre les sociétés étrangères utilisant à Cuba des biens confisqués aux Américains après la révolutionLa loi d'Amato vise à sanctionner les entreprises entretenant des relations (investissements, marchés) en Libye ou en Iran pour des montants supérieurs à quarante millions de dollars
19La Colombie avait été « décertifiée » en 1996En 1998, elle a été certifiée « en raison de l'intérêt national », ce qui signifiait qu'elle n'avait plus à subir les sanctions liées à la décertification bien que la lutte contre les trafiquants fût jugée insuffisante par l'administration américaineCfCountry certification, the certification process, Department of State, http://www.state.gov
20Il s'agissait de l'attentat du Mykonos à Berlin en 1992
21Chomsky Noam, « Cette Amérique qui n'apprend rien », Le Monde, 22 novembre 2001
22Le bombardement de Tripoli en avril 1986
23Les frappes d'août 1998 en Afghanistan et au Soudan faisant suite aux attentats de Nairobi et Dar Es Salaam
24L'armée turque a lancé plusieurs opérations contre les bases du PKK en IraqPlusieurs dizaines de milliers d'hommes appuyés par l'aviation et l'artillerie et bénéficiant du soutien des Peshmergas du PDK y ont créé une « zone de sécurité ».

Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°44 (2001) pp. 43-64

Référence électronique

Christian Chocquet, « Le terrorisme est-il une menace de défense ? Partie 2 », Cultures & Conflits, 44, hiver 2001, [En ligne], mis en ligne le 22 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index734.html. Consulté le 21 juillet 2008.

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Christian Chocquet

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