Le banni et l'ennemi. D'une technique policière de maintien de la tranquillité et de l'ordre publics (2ème partie)
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Texte intégral
Déplacer et regrouper : les stratégies policières et leurs effets micro-sociologiques
Le territoire efficace
- 1 . Bargel J.-L., Théorie générale du droit, Paris, Dalloz, coll. « Méthodes du droit », (...)
- 2 . Decocq A., Montreuil J., Buisson, J., Le droit de la police, Paris, Litec, 1991, p. 227.
« L'espace occupe dans le droit une place importante et souvent méconnue », lit-on dans un manuel de théorie juridique1. Le principe de territorialité de la force publique, le ressort territorial sur lequel peut s'exercer une compétence de police, est un élément formel essentiel de la sauvegarde des libertés publiques. Mais, « à cette préoccupation d'ordre quasi-philosophique(sic !),s'ajoute une préoccupation plus pragmatique, celle de tendre vers une gestion plus rationnelle de la police », ajoute un manuel juridique destiné aux policiers2. Cette « gestion plus rationnelle » amène à ces stratégies complexes de dé-territorialisation et reterritorialisation, dont il faut à présent rendre compte dans le détail.
- 3 . Ces concentrations des marchés illicites ont été à Francfort, Hambourg, Stockholm ou (...)
Le premier objet de l'action policière est la rationalisation de l'espace, qui consiste à rendre le milieu environnant compréhensible, opératoire, puis exploitable. Il s'agit tout d'abord de circonscrire la délinquance sur des aires urbaines délimitées, afin d'accroître la visibilité des délinquants, par leur inscription dans un endroit techniquement praticable (propre à l'observation de loin, avec des couloirs d'accès rapides et discrets) et socialement peu coûteux (en marge des habitations où les populations locales disposent de ressources suffisantes pour mobiliser les pouvoirs publics sur la question de la sécurité). La place Stalingrad, avant sa rénovation, les abords du boulevard périphérique, comme la Porte de la Chapelle, sont ces endroits qui ont été très fréquemment cités dans les entretiens. Cette territorialisation est doublement efficace. La spatialisation occupe d'abord une fonction très nette de classement des populations, où le policier retrouve facilement sa clientèle et les marginaux leurs congénères. Ensuite, le territoire facilite la formation d'un marché, en assurant aux vendeurs et aux consommateurs un espace propice aux échanges, qui tient à l'écart ceux qui ne vendent ni n'achètent. Ce marché permet à la police la visibilité des entrants et des sortants, ainsi que la limitation de l'éparpillement des activités illicites liées à la drogue3. Ainsi, les manœuvres de territorialisation ont également pour conséquence la réduction des risques que la police associe à la libre circulation des biens illicites et de ceux qui en font commerce. La détermination de la part des délinquants de leur inscription géographique et de leur mobilité, analysées en soi comme source de nuisances :
« Moi, ce qui m'én..., ce qui m'énerve un petit peu, moi, c'est que... le dealer, il est reconnu. Nous, on sait que c'est lui qui deale, nous on sait que c'est lui qui vend, mais c'est pas lui qu'on va interpeller. Des fois, ils vont laisser... Enfin, c'est comme ça que j'ai analysé, hein, je dis pas que c'est la vérité vraie, mais on va laisser un dealer vendre pendant un certain temps là, parce qu'il faut qu'il y ait un dealer à un endroit qui puisse vendre pour le toxicomane, parce que si le toxicomane quand même ne trouve pas sa drogue, il va faire encore plus de délits parce que, si il a pas d'argent, il trouve pas son produit ».
Homme, env. 30 ans, type nord-africain, a séjourné aux maisons d'arrêt de Fleury-Mérogis et de Fresnes, trois doigts sectionnés
main gauche, dents manquantes.
L'espace urbain s'organise sous l'effet de l'action de la police en autant de pôles attractifs et répulsifs pour les sortants de prison. Et à l'économie de l'action policière répond sur ces territoires la structuration de marchés illicites (drogues ou prostitution dans le cas de deux femmes de la place Stalingrad et de Marx Dormoy). Là réside la première source de difficultés soulevées par ces stratégies de territorialisations. Car la maximisation des rendements se retrouve commune aux policiers et aux délinquants : les premiers rationalisent un espace urbain indistinct, en le découpant en zones identifiables ; les seconds voient le marché des biens illicites (stupéfiants et recels) coïncider avec une topographie bien déterminée.
On comprend donc comment certains modes de gestion des désordres de voie publique trouvent leur solution par ces stratégies territoriales, stratégies de répartition des publics concernés dans la ville. Qui sont, toutefois, ces publics concernés ?
L'espace social et l'anomie urbaine
- 4 . Goffman E., Asile. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, coll. Le (...)
- 5 . « L'état de dérèglement est donc renforcé par ce fait que les passions sont moins (...)
Quelles sont les personnes qui se trouvent visées par ces stratégies de territorialisation ? Comment s'opère, puisqu'il s'agit bien de cela, leur sélection ? Il faut mentionner ici un trait particulier à la population interrogée : engagés dans une carrière pénale souvent bien dense, ces personnes, exclues des marchés du travail et du logement, également du marché matrimonial, manquent d'une ressource essentielle : l'espace privé, ou plus précisément de la possibilité de disposer d'un « territoire du moi »4, lequel est la garantie de ressources nécessaires à affronter une vie par ailleurs difficile (retrait, intimité, repos, etc.). Aussi, la propriété commune de ces personnes est la très grande difficulté à disposer d'un espace privé. Par leur inactivité, par la précarité de leur logement ou l'absence de logement, mais également par le fait que leurs ressources et leurs consommations (notamment de stupéfiants) leur sont seulement accessibles sur la voie publique, ces personnes passent le plus clair de leur temps dans la rue. Ils partagent cette propriété avec, bien sûr, les seuls fonctionnaires qui, avec ceux de la voirie, ont précisément pour tâche d'exercer sur la voie publique : les policiers. Ces derniers ont alors à gérer une population bien particulière, vivant dans un régime d'anomie, si l'on comprend ce terme dans l'acception que lui donnait Durkheim : état d'isolement, mais aussi d'indiscipline et de dérèglement5. Par les mécanismes de maximisation commune des rendements, la territorialisation contribue à une stratégie de discipline de ces individus, par leur résidence sur des territoires déterminés. Elle opère par la régulation de leurs itinéraires urbains une régulation sommaire de leurs activités sociales.
- 6 . Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit, coll. « Le sens (...)
- 7 . L'approche théâtrale, au sens de Goffman, de l'interpellation du fraudeur par le contrôleur (...)
- 8 . Dans les logiques pratiques de classement opérées par les policiers, on comprend que les (...)
Cet effet se double d'un second, qui touche comme on l'a indiqué plus haut, à la perception de soi des individus. La territorialisation produit un double effet de manifestation et de confirmation du stigmate. La plupart des entretiens évoquent la fréquence de ces techniques de gestion de l'apparence de la part des policiers et, en retour, des marginaux. Pour ces derniers en effet, il importe plus que tout de ne pas provoquer d'alarme et ne pas provoquer la curiosité des policiers : il faut, comme le dit Goffman, que l'apparence « cadre » avec les représentations policières de la normalité comportementale6. Or, l'apparence est perçue chez les personnes interrogées comme le stigmate de l'appartenance au monde des délinquants : soit que la consommation de drogue ait altéré les cheveux, la peau, le regard, soit que la violence de ce monde se repère en autant de cicatrices et hématomes, les policiers jouent dans ces rencontres le rôle de révélateurs (et confirmateurs) des stigmates. Arrêter le cours de la marche d'un individu sur la voie publique pour lui demander ses papiers, puis lui indiquer qu'il n'a rien à faire là, ou le retenir dans le véhicule de service voire au poste de police pour vérifications approfondies (art. 78-3 Code de procédure pénale)... toutes ces pratiques qui happent ne serait-ce qu'un instant l'individu hors de la normalité de l'aller et venir ordinaire le rappellent à son statut de marginal, de sortant de prison et, de ce fait, de membre de la clientèle policière7. Le territoire vers lequel la personne se trouve ensuite conduite joue aux yeux des personnes interrogées la preuve manifeste de la marginalité sociale. Il y a donc, pour conclure sur ce point, rencontre du stigmate, de l'espace social et de l'espace géographique : à la marginalisation territoriale répond la marginalisation sociale, et inversement. Les pratiques de territorialisation aboutissent à une identification du statut de la personne non plus fondée sur ses attributs ordinaires d'appartenance (la nationalité française, par exemple), mais sur ce que l'on appelle dans la sociologie classique les « attributs secondaires »8. Le travail quotidien de la police amène l'ordre des apparences à surdéterminer l'ordre des identités sociales ou nationales. La territorialisation, en fin de course, manifeste et confirme l'effectivité de ce travail, en groupant sur un même lieu ceux qui se ressemblent. Cet extrait d'entretien le montre parfaitement, où l'on voit le lien ténu entre la rupture des apparences lue sur le visage de la personne, l'intervention policière qui en découle et enfin l'invitation à la déterritorialisation formulée par les policiers.
« - (...) Parce que le type, il vous attrape dans la rue, contrôle vos papiers, ils vous mettent une tête et après ils vous relâchent, vous n'existez pas. Surtout avec la gueule que j'ai.
- Pourquoi ?
- Parce que.... J'ai pas une gueule... Je suis pas... Je suis pas Normand, j'ai pas une tête de Normand, déjà, pour commencer, euh... Voilà quoi. Alors, vous voulez savoir quoi ?
- Vous, vous avez souvent des contacts avec la police, comme ça ?
- Moi, je me fais contrôler tous les jours. Avant de venir ici, voilà, je me suis fait contrôler.
- Comment ça se passe, généralement ?
- Bah, comment ça se passe, "bonjour, vos papiers" (inaudible) et puis voilà. Et puis ils vous demandent "voilà, vous êtes pas dans votre quartier, qu'est-ce que vous faites là ?" ».
Homme, 36 ans, Français, type nord-africain,
trois peines de prison fermes exécutées, lèvre fendue en plusieurs endroits, arête nasale déformée.
On remarquera ici, sans insister sur ce point qui nous emmènerait trop loin, que la territorialisation confirme le statut social par la surdétermination des apparences, mais qu'il joue aussi, évidemment, un rôle très important en ce qui concerne la légitimité à se trouver dans tel espace national : les apparences, ce sont bien entendu en premier lieu la couleur de la peau. Il n'est pas de meilleur exemple, en la matière, que celui des stratégies de mobilité dans l'espace urbain que celles des étrangers en situation irrégulière. On voit dans cet extrait d'entretien réalisé par Johanna Siméant, qui montre qu'échapper à la territorialisation policière impose à la fois une tactique de surdétermination de la normalité et de mobilité spécifique :
« Les gens descendaient à Porte de Bagnolet et ils allaient à pieds jusqu'au Sentier pour ne pas se faire contrôler dans le métro, ils se coupaient la moustache, ils allaient se faire faire les cheveux clairs chez le coiffeur. Pour ne pas attirer l'attention ».
- 9 . Siméant J., La cause des sans-papiers, Paris, Presses de ScPo, 1999, p. 322. L'auteur montre (...)
Entretien réalisé par J. Siméant le 19 mars 1994 avec un leader de la grève de la faim de 1980, ancien membre de Dev Yol9
Mais ce serait accorder trop peu de place aux dimensions psychosociales de ces rencontres avec les policiers que de ne mentionner que ces aspects du comportement des marginaux. Le rapport à la police est, en effet, caractérisé par une émotion intense. Celle-ci est l'effet de la proximité avec la police sur la voie publique, mais elle finit par en devenir, par son intensité propre ; sa cause.
Déterminations micro-sociologiques
La fréquence des rencontres avec les policiers, la crainte (d'interpellation ou de violences) qu'elles inspirent amènent bien évidemment les marginaux à se voir « pris » dans des territoires. Ce régime de capture permanente dans lequel ils disent vivre a des conséquences importantes sur leurs comportements sur la voie publique, qui comme par miracle se trouvent identifiés par les policiers comme motivation suffisante en vue d'une intervention. La menace de se voir rappelé à son statut et à son stigmate se trouve vécue à chaque rencontre avec les policiers. Les personnes que j'ai interrogées se perçoivent donc dans un rapport de voisinage permanents avec les policiers : peu à peu, l'environnement tout entier devient suspect et les marginaux vivent une sorte d'omniprésence de la police, qui se double d'une omniscience de ses agents. Présents partout, les policiers savent tout, car ils voient, ils suivent, ils traquent. C'est ce qui ressort de ces deux extraits. Le premier témoigne de l'omniscience imputée aux policiers, le deuxième rend compte du fait que les policiers suivaient l'auteur d'un délit qu'ils n'avaient plus qu'à « cueillir », sans effort, certains du délit qu'il allait commettre.
« - Si vous... si vous marchez dans la rue, là... Par exemple, en sortant, là, vous marchez dans la rue. Vous croisez des policiers. Vous sentez quelque chose particulier ? Vous avez un sentiment particulier ? En les voyant, en les croisant...
- Si. Ah, ouais si. Moi je sais qu'ils sont vicieux.
- Ah bon ?
- La vérité. Je les vois vicieux, moi, je les... je les vois vicieux, moi, je les vois vicieux, moi, la police, je... je les vois vicieux. Oui, ils sont vicieux, moi la police, alors euh... C'est pas grave, chais pas.
- Pourquoi ils sont vicieux
- Enfin, ils sont... ils savent déjà la chose... ils savent déjà calculer la chose, eux.
- Qu'est-ce qu'ils calculent ?
- Oh, là ! Calculer... (fin de la cassette) »
Homme, 32 ans, type nord africain, estime la durée totale de ses séjours en prison à 5 ans, démarche incertaine, visage marqué de cicatrices
« - (...) Parce que ça faisait un moment qu'ils me suivaient, quoi. Et que ils m'ont vu rentrer dans... Ils ont pas compris par où je suis sorti, par où je suis rentré. Et quand je suis sorti, j'avais des livres avec moi, que j'avais trouvés, à côté d'un palier... que j'avais pris. Et puis... et voilà, quoi.
- Qu'est-ce qu'ils vous ont dit, là, au moment où ils vous ont trouvé ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Rien. J'ai eu des coups, seulement (silence). (...)
- Et vous, vous saviez qu'ils vous suivaient ?
- Non. Non.
- Pourquoi ils vous suivaient, comme ça ?
- Je ne sais pas pourquoi. Ça leur arrive de suivre des gens. Chercher des situations, quand c'est le cas ».
Homme, 34 ans, type européen, trois condamnations pour vols
On ne peut donc comprendre l'intensité sociale spécifique du contrôle d'identité que sous cette perspective. Le contrôle convertit ces représentations en réalité attestée dans l'occurrence de l'interaction : comme le soulignait l'un des entretiens cités, c'est après avoir procédé au contrôle de l'identité de notre interlocuteur que les policiers lui ont dit « ce n'est pas ton quartier, ici ». Le moment du contrôle est celui où l'individu contrôlé peut se ressentir comme étant « du dehors » (de la civilité ordinaire dans des espaces anonymes) ou du dedans (de ces territoires policiers - qui rappellent en l'occurrence la réclusion carcérale). Le contrôle d'identité est l'un de ces rares moments de la vie sociale où les représentations, aussi déformées qu'elles soient, rencontrent leur démonstration empirique immédiate. Même si la perception de l'omniprésence policière peut être entendue comme une sorte de paranoïa structurelle :
« - Ah non, mais à chaque fois que... Surtout quand vous avez... Vous avez fait un séjour en... en prison, dès que vous sortez, que vous voyez une patrouille de flics, dans le métro, généralement, vous pouvez être sûr, dans sa tête on se dit qu'on va se faire arrêter. On devient parano, quoi. C'est vrai qu'on devient parano.
- Même si on n'a rien ?
- Ah même si on n'a rien, ah ouais. On a beau avoir ses papiers, rien sur soi, machin, on a toujours un truc qui nous travaille, on se dit, on va se faire arrêter. Et trois fois sur quatre, on se fait arrêter. On se fait un contrôle de... Et c'est ça le problème, on se fait arrêter et c'est quoi ? C'est donner ses papiers, fouilles corporelles et ça, on en a marre. Je veux dire, bon, on l'a déjà assez vécu et surtout qu'on n'a rien fait, quoi, c'est un truc qui nous prend la tête, enfin moi, ça me prend la tête, c'est... Se faire fouiller comme des... Droit au mur, machin, écartez les jambes, ça va, quoi, on donne. Surtout en prison, quoi, je veux dire c'est chiant.... Surtout en prison, quoi. On se fout à poil, on se met accroupi, faut tousser, c'est assez... C'est assez gênant, quoi. C'est vrai, les gens dehors, ils connaissent pas ».
Homme, 30 ans, type européen, deux condamnations dont une pour vols à main armée
On comprend ainsi toute l'intensité de l'anticipation d'une rencontre avec les policiers au moment du contrôle d'identité. Ces sentiments de traque et d'enfermement à ciel ouvert amènent à des comportements bien précis lors des rencontres avec les policiers. Ce nouvel extrait d'entretien l'illustre parfaitement :
« - Lorsque vous aviez été arrêté, le 17 octobre, ça s'était passé comment ?
- Jamais. Ce 17, il me vient à l'esprit à chaque fois. J'ai jamais été arrêté, vous savez. C'était le 23 et le 26. Le 23, ça s'est passé... Je sortais d'un petit restaurant que j'aime bien et il y avait des fouilles, tout le monde y passait, tout le monde y avait droit. Je voulais revenir au restaurant et après je me suis dit 'Pourquoi se cacher ?'. Et alors j'ai continué sur le même trottoir comme tout le monde. On m'arrête. On m'arrête, c'était des agents en uniforme. Papiers. Comme tout le monde. Alors, j'ai donné mes papiers. Comme tout le monde. Après, on me dit : 'Vous n'avez pas une autre pièce officielle ?' J'ai dit 'C'est tout ce que j'ai'. Alors, il demandait au téléphone, à la centrale, certainement, après on me dit 'Vous montez'. Je monte dans leur camionnette et c'est là qu'on m'a emmené au poste et qu'on m'a confisqué mon press-book ».
Homme, 37 ans, type nord africain, au moins deux incarcérations
- 10 . Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., 1973 (1959), t.2, p. 241.
Toute l'intensité de ce témoignage se cristallise sur le moment extrêmement précis de la césure, lorsque l'individu contrôlé est happé hors de la voie publique pour être emmené en rétention aux fins de vérification approfondie. D'abord, cette intensité est anticipée. Il y a dans la volonté de notre interlocuteur à se porter à la rencontre des policiers qui contrôlent une revendication d'apparence normale : il conteste par là que l'espace urbain puisse être autre chose qu'un espace public où s'éprouvent dans la liberté d'aller et venir les droits à l'universalité et à l'indifférence. L'anticipation du moment du contrôle, peut-on aisément imaginer, est d'une telle intensité qu'elle peut se manifester par des gestes tout à fait peu perceptibles à l'œil non policier, mais qui revêtent une signification particulière pour les professionnels de la voie publique. Dans son rapport déjà cité sur les policiers dans le métro parisien, Patricia Paperman montre toute l'importance de la perception des infimes ruptures de normalité du cours des choses. Elle montre que les policiers ont été formés à repérer, sur un mode presque éthologique, qui rappelle que les policiers sont plongés dans un monde qui, morphologiquement, est le même que les passants ordinaires, mais qui devient un Umweltchargé d'alarmes, pour reprendre les termes de Goffman : « Donc, en général, on peut définir l'entourage ou Umwelt de l'individu comme étant la région à l'entour où peuvent apparaître les signes d'alarme auxquels il est sensible et où se localisent également les sources de ces alarmes »10. L'Umweltdu policier est un espace où l'agent ne repère que ceux qui lui émettent des alarmes précises, comme celles qui résultent de la peur... d'être contrôlés. Le « comme tout le monde » évoqué dans notre entretien est à ce titre convoqué pour montrer qu'il est citoyen ordinaire et qu'il ne relève pas de l'Umweltpolicier. Contrôlé, il constate qu'il n'en est rien, en même temps qu'il est emmené ailleurs.
Reprenons notre problématique initiale là où nous l'avons laissée. Des populations, qui se définissent par une fréquentation constante de la rue et par une activité délictuelle, passée ou présente, intense, semblent faire l'objet d'un traitement à part. Ils sont séparés des autres, ôtés à l'espace public, maintenus dans des espaces ou sur des sentiers qui les prêtent au contrôle policier, à son tour instrument de repérage et de traitement de ces populations. La police, on le voit, dispose d'une faculté d'organisation minimale de l'établissement et de la circulation dans la ville. Mais elle détient aussi une compétence de sélection, une prérogative de définition des individus qu'elle soumet à ses stratégies de territorialisation. Cette faculté repose sur le sens intuitif des situations des policiers, qui interviennent lorsque les événements, les choses ou les gens qu'ils observent ne sont pas conformes à ce qui devrait être. Les policiers qualifient les populations qu'ils traitent par la territorialisation ; ce qui ne manque pas de rappeler les mécanismes par lesquels, selon Schmitt, l'ennemi intérieur se voit désigné à son statut. A ceci près qu'il reste à montrer que les interactions dont nous venons de parler ne relèvent pas de simples échanges entre des catégories distinctes d'agents sociaux, mais que l'Etat est directement en jeu dans ces jeux-là ; l'Etat qui ne satisfait sa prétention à la puissance politique que lorsqu'il définit avec succès son ennemi intérieur.
Le ban
Les entretiens que nous avons analysés témoignent des processus de socialisation par lesquels les marginaux et les policiers s'engagent dans une relation ancrée, mécanique de repérage, de sélection puis de traitement des premiers par les seconds. Il s'agit là en effet de processus de socialisation, en ce sens que les comportements face aux policiers, comportements qui motivent l'intervention de ces derniers, sont la conséquence de représentations sociales partagées à l'égard de la police, de la probabilité de son intervention, de la nature de son action. L'émotion, celle qui fragilise, comme nous l'avons dit plus haut, la valeur intrinsèque du témoignage, produit du comportement, et celui-ci, à son tour, définit bel et bien la probabilité de l'intervention policière, et l'enchâssement de cette dernière dans un protocole dont l'une des modalités est la mise au ban. Ce déterminisme situationnel, tant il dépend de l'agilité de la personne concernée à jouer des apparences, est aussi un déterminisme social, tant la capacité à jouer de l'apparence est induite par la capacité à pouvoir se retirer de l'espace public. Mais il est aussi, dans le cas qui nous intéresse, un déterminisme juridique, dans la mesure où l'action des policiers et notamment leurs prétentions à empêcher ou restreindre la liberté d'aller et venir sont soumises à la loi. C'est elle qu'il faut donc à présent examiner, gardant à l'esprit, bien sûr, que la superposition des compétences pratiques et des prérogatives juridiques est la mieux à même de tester la pertinence de l'hypothèse d'un ennemi intérieur.
La loi et l'intervention policière
Les stratégies de marginalisation dans l'espace urbain sont subies par des personnes qui sont fortement marginalisées dans l'espace social, au point que le territoire joue le rôle, en conséquence, de redondance du statut social aux yeux de qui est objet de ces stratégies : la marginalisation spatiale redouble la marginalité sociale/pénale. Quel est toutefois l'espace juridique dans lequel se situe la constitution de ces territoires policiers : comment le droit positif ou la jurisprudence considèrent ces territoires en marge ?
- 11 . Il n'est malheureusement pas possible, ici, de retracer les mille et un conflits entre les (...)
- 12 . Les dispositions françaises sont, sur ce point, en harmonie avec les dernières dispositions (...)
On en a vu ainsi l'importance cruciale du contrôle d'identité, déclencheurs de l'action : c'est dans leur anticipation même que des comportements microsociologiques se convertissent en probabilité macrosociologique d'occurrence des contrôles. Depuis le fameux arrêt Friedel par lequel la Cour de cassation fixa en 1973 les règles générales en matière de contrôle d'identité sur la voie publique, les révisions successives du Code de procédure pénale ont en la matière été gouvernées par la reconnaissance, ou au contraire la restriction, de la part d'opportunité laissée aux policiers11. La dernière étape de ces conflits est fixée sous la forme de la loi du 10 août 1993, intégrée dans l'art. 78-2 du Code de procédure pénale : « L'identité d'une personne, quel que soit son comportement, peut être également contrôlée (...) pour prévenir une atteinte à l'ordre public, notamment à la sécurité des personnes et des biens ». Cette disposition marque une rupture, en ce que pour la première fois l'intervention policière préventive, non liée à un fait effectif et repérable, est détachée du comportement de la personne12. Le contrôle devient donc entièrement discrétionnaire. Les policiers ont ainsi, par cette révision du Code, latitude à définir qui relève de leur clientèle, qui ils retireront l'espace d'un instant du flux de ceux qui vont et viennent, et sur qui, éventuellement, ils feront pression pour quitter le quartier sur lequel ils effectuent le contrôle.
- 13 . Décision Conseil constitutionnel n° 93-323 DC du 5 août 1993 (loi n° 93-992 du 10 août (...)
Cette disposition a suscité une « réserve d'interprétation » du Conseil constitutionnel, par laquelle, sans prononcer la non conformité du texte à la Constitution, le Conseil « enferme » la recevabilité de l'application de la proposition au respect de certaines dispositions : « considérant (...) que la pratique de contrôles d'identité généralisés et discrétionnaires serait incompatible avec le respect de la liberté individuelle, que, s'il est loisible au législateur de prévoir que le contrôle d'identité peut ne pas être lié[au]comportement[de lapersonne contrôlée], il demeure que l'autorité concernée[la police - NdA] doit justifier, dans tous les cas, des circonstances particulières établissant le risque d'atteinte à l'ordre public qui a motivé le contrôle, (...) ainsi il revient à l'autorité judiciaire, gardienne de la liberté individuelle de contrôler en particulier les conditions relatives à la légalité, à la réalité et à la pertinence des raisons ayant motivé les opérations de contrôle et de vérification de l'identité(...)13 ». Convoquant de manière classique l'article 66 de la Constitution de 1958 sur le juge judiciaire fait gardien de la liberté individuelle, le Conseil indique que, en cas de contestation devant l'autorité judiciaire de la légalité de ce type de contrôles d'identité, les policiers doivent impérativement être en mesure de montrer par des éléments matériels probants que la personne contrôlée ou les circonstances pouvaient inviter à penser que l'ordre public, la sécurité des personnes et des biens pouvaient se trouver menacés, ce afin de ne pas voir le contrôle et les décisions incidentes (fouille, vérification, rétention administrative, etc.) cassées.
La loi et ses conditions sociales d'effectivité
- 14 . L'un des rares cas est celui de Mme. Madouni, Française mariée à un homme d'origine (...)
- 15 . Il faudrait ici, pour être complet, évoquer la sociologie des « manœuvres de (...)
C'est par cette décision que peut le mieux se comprendre le statut politique de ces territoires policiers. Il faut pour cela évoquer les conditions sociales de mobilisation des ressources judiciaires en vue de la contestation d'une décision policière aussi fluide et insignifiante (dans l'espace social ordinaire) qu'un contrôle d'identité. Imagine-t-on en effet un instant cette population, qui précisément se trouve le plus susceptible de se voir contrôlée, avoir recours à l'institution judiciaire pour contester un contrôle d'identité que bien souvent personne d'autre que les acteurs engagés dans l'interaction n'ont gardé en mémoire ? L'entretien cité précédemment a montré que, en matière d'usage supposé abusif de la force, l'auteur de la plainte se distinguait par le fait qu'il ne relevait pas de la clientèle policière et témoignait donc devant l'autorité judiciaire de la double illégitimité dont il se trouvait victime : usage illégitime de la force, mais aussi assimilation illégitime de son apparence à un statut de marginal. La jurisprudence, par ce fait, est rare sur ce point14. Cette rareté témoigne, s'il le fallait, de la difficulté de l'accès à l'arène judiciaire de la part des populations concernées15.
- 16 . Lorsqu'il est établi que 22 délits ont été établis dans le périmètre d'une avenue en 35 (...)
- 17 . Cf. Chb. crim, 23 mai 1995, sur la régularité du contrôle effectuée sur cette personne qui, (...)
Ainsi, le Conseil constitutionnel, par cette réserve d'interprétation, pose lui-même les conditions de nullité sociale de ses propres dispositions. Pour le dire autrement, le Conseil, en rendant le juge répressif seul juge de la police en matière de contrôles préventifs d'identité, conforte le caractère discrétionnaire de la décision policière et consolide du même coup l'espace social dans lequel les policiers peuvent asseoir leurs pratiques de territorialisation sur la foi du simple contrôle d'identité. Les territoires policiers se trouvent ainsi consolidés par la dépossession sociale des personnes visées et par l'interstice juridique particulièrement flou dans lequel s'inscrivent ces contrôles (entre police administrative et police judiciaire, où tout repose en dernière instance sur l'enfermement ineffectif prononcé par le Conseil constitutionnel). La preuve de cette consolidation trouve à lire dans la jurisprudence des tribunaux correctionnels éventuellement saisis, qui convoquent la marginalité de certaines zones urbaines pour les rendre légitimement plus propices aux contrôles16. Ils convertissent également en ressources légitimantes des contrôles, les comportements microsociologiques d'anticipation des personnes qui se trouvent sur certains quartiers17. Ce faisant, l'ordre juridique consolide le contrôle d'identité comme instrument de constitution des territoires policiers à l'égard de personnes que les policiers estiment relever de leurs compétences, et consolide également la dépossession sociale à la source de ces contrôles, ainsi que le régime d'impuissance dans lequel ces assujettis sont maintenus.
Il faut conclure en observant l'existence de trois espaces concordants, dont la première dimension est urbaine, la deuxième est sociale et la troisième est juridique. Dans leurs trois dimensions urbaine, sociale et juridique, ils ont en commun d'être des espaces marginaux, en ce que la police les sépare du reste de la ville, leurs attributs sociaux et pénaux les séparent du reste de la population et les instances judiciaires les confinent hors d'atteinte du juge judiciaire gardien des libertés individuelles. Il existe donc au sein de notre espace urbain ordinaire des territoires de ban, où des populations marginales se trouvent assujetties à la décision policière constituée par le droit comme décision dernière. La « pacification » des troubles ordinaires, la restauration ou la garantie de la « tranquillité, la sécurité et l'ordre » s'opèrent donc dans l'aménagement d'un espace particulier, constitué par la réunion de trois dimensions, géographiques, sociales et juridiques, chacune à la marge de son ordre propre. Tout invite à dire, finalement, que la loi concède aux policiers une liberté certaine à définir l'adversaire, celui qu'ils traitent, dans la ville, par la mise au ban ; que cette mise au ban est aussi une mise hors la loi, du fait que la loi a elle-même rejeté le recours judiciaire contre cette mise hors la loi dans un horizon d'improbable social ; que l'État confère ainsi à ses agents le monopole de définir ceux par lesquels s'éprouve sa prétention à maintenir la tranquillité et l'ordre publics ; et qu'en bout de course la réunion de ces trois appartenances (sociales, géographiques et juridiques) fait bien de celui qui la supporte un ennemi intérieur.
Si le constat est juste, force est de convenir qu'il n'est pas neuf : tout rappelle, dans ces modes de traitement des délinquants, des criminels et des fauteurs de trouble, les tactiques les plus anciennes de police. Il reste donc, de ce point de vue, à faire la preuve que l'inflation lexicale et matérielle des dispositifs de lutte contre l'ennemi intérieur signe une emprise renouvelée et accrue de l'État, de ses agents et de ses techniques, sur l'ordre quotidien. Pour en rester là sur un chapitre qui mériterait développement, celui de la permanence des modes de conservation de l'ordre, le domaine de validité sociologique de l'ennemi intérieur apparaît bien étroit.
- 18 . Pour qui ce qui fait l'ennemi, c'est l'acte de Feinderklärung, cette déclaration par laquelle (...)
Et puis, y a-t-il dans cette brève phénoménologie des techniques d'ordre signe de la validité du décisionnisme schmittien, point de départ de l'inquiétude de la sociologie critique des dispositifs sécuritaires ? La réunion de ces trois marginalités fait-elle de celui qui la porte et la subit un ennemi intérieur ? Les situations commandent la décision, les contingences sociales déterminent l'intervention, le sens ordinaire des situations des policiers fonde leur prétention à décider et agir. Et c'est la loi même qui, en posant a contrarioles conditions sociales de son efficacité, signe bien le caractère toujours contingent de la décision policièrede mise au ban. Cette décision ne repose jamais, in fine, que sur le constat par les policiers de ce qui est déjà là, un trouble dans l'ordre social, une inadéquation entre ce qui est et ce qui devrait être. La loi, donc, ne concède leur puissance politiqueaux policiers que dès lors et pour autant que ces derniers ne visent que ceux que retienne leur impuissance sociale d'un recours devant le juge. La décision de mise au ban n'est donc pas pure, libre de toute limite et de toute contingence, pas plus qu'elle ne précède l'action, puisqu'elle se prend dans l'action ; bref : cette décision de mise au ban n'a rien du caractère absolu et transcendant, préalable à l'instauration de l'ordre politique et condition de la stabilité de l'ordre social, comme l'exige la décision de Schmitt18. La police ne met pas au ban : elle n'y maintient jamais que ceux qui s'y trouvent déjà. Ce n'est pas l'ennemi intérieur qu'elle déclare, mais la délinquance qu'elle isole, sur cet archipel à ciel ouvert qui forme le toposmanifestement imprenable de la pénalité moderne.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°43 (2001) pp. 166-182
Référence électronique
Fabien Jobard, « Le banni et l'ennemi. D'une technique policière de maintien de la tranquillité et de l'ordre publics (2ème partie) », Cultures & Conflits, 43, automne 2001, [En ligne], mis en ligne le 28 février 2003. URL : http://www.conflits.org/index652.html. Consulté le 14 octobre 2008.
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