Russie : pauvreté de masse et stigmatisation des pauvres (Partie 2)
Texte intégral
La pauvreté vécue : une prolétarisation méconnue
Mais la pauvreté est-elle perçue par ceux qui la vivent ? A ce sujet, l'appréciation de la situation matérielle découle directement du vécu des acteurs et n'est pas brouillée par les discours minimisant la pauvreté ou niant son existence. Les travailleurs s'identifient eux-mêmes spontanément et massivement à la catégorie de « pauvres », voire de « miséreux ». L'écrasante majorité des travailleurs que nous avons interrogés, surtout dans les entreprises en crise, perçoivent leur situation matérielle comme misérable. « Je vis tellement mal que je préfère ne pas y penser. Je ne veux pas en parler », « je me situe entre la pauvreté et la mendicité » ; « j'ai honte d'en parler » ; « j'ai le sentiment de toucher le fond » ; « je ne comprends pas, je travaille honnêtement, je ne vole pas, pourquoi dois-je supporter ça ? », « avec ce qu'on reçoit, on peut exister, mais vivre… » ; « je suis tombé dans la misère », etc. Sous chaque parole pointe la honte de sa propre déchéance. La pauvreté s'impose donc aux travailleurs comme une réalité vécue et incontestable. Mais cette lucidité des travailleurs dans l'appréciation de leur situation n'est pas exempte d'un certain aveuglement. La pauvreté est en effet ressentie comme un phénomène presque normal, banal à force d'être subi par tant de gens : « chaque année, le niveau de vie de ceux qui vivent de leur salaire se dégrade », « je suis devenu pauvre, comme la majorité des gens qui travaillent dans cette usine ». Le spectacle de son appauvrissement suscite, de plus, un mécontentement, qui s'exprime davantage sur le mode de la honte et de l'indignité que sur celui de la révolte. Les images stigmatisantes affectées aux pauvres semblent par conséquent avoir été largement intériorisées.
Le sentiment d'inutilité apparaît très largement partagé par un grand nombre de travailleurs et se manifeste tout d'abord par un déni d'utilité de leur activité, quel que soit le véritable degré d'utilisation de leur force de travail. « Je suis quelqu'un d'inutile dans cette société », « personne n'a besoin de moi, si ce n'est mes enfants », « je me décrirais comme une vis inutile dans une voiture mal construite », « j'ai peur de ce qui peut arriver, je ne suis pas confiante ni en moi ni en l'avenir ». D'où provient un tel sentiment ? L'impression d'inutilité repose en fait beaucoup moins sur une moindre utilisation de leur force de travail (chômage) que sur l'irrégularité de cette utilisation, variable selon les fluctuations du marché (existence ou non de débouchés, solvables ou non, matières premières disponibles ou non, équipement en état de marche ou non, etc.) L'expérience de travail de ceux qui se sentent inutiles se caractérise avant tout par l'instabilité et par ce qu'en Occident, il est convenu d'appeler la flexibilité. L'instabilité fait référence aux changements constants dans la situation de travail : dans le lieu de travail (dans l'usine ou à l'extérieur, déplacements d'un poste à l'autre, d'un atelier à un autre), dans la rémunération, dans le temps de travail (passages relativement fréquents des périodes de congés forcés à la semaine de quatre jours, voire aux heures supplémentaires non payées), dans le type de tâche à effectuer, dans le statut, etc. Ces fluctuations laissent la voie ouverte à une analyse en termes d'ambivalence, personne n'étant jamais définitivement relégué hors du monde du travail mais personne n'étant jamais non plus complètement assuré de son travail ; personne n'étant jamais condamné à subir un travail déqualifiant et déclassant mais personne ne maîtrisant non plus pleinement les conditions de son travail. Néanmoins, les différents groupes sociaux contrôlent inégalement cette instabilité. Les employeurs l'utilisent bien plus facilement à leur profit, ce qui implique une subordination renforcée des employés à l'usage qui est fait de leur force de travail et se traduit par un climat de peur et d'incertitude de chacun sur sa situation. L'imprévisibilité de leur situation de travail restreint, plus qu'elle n'accroît, les possibilités pour les salariés de maîtriser leur sort et les modalités de l'utilisation de leur force de travail. La déstabilisation les fragilise plus qu'elle ne les libère.
- 1 C. Dejours, Souffrance en France, Paris, Seuil, 1998.
- 2 Rappelons l'interprétation donnée par H. Arendt de l'URSS des années staliniennes, cf. H. (...)
- 3 Sur cette contradiction, qu'on retrouve aussi dans les entreprises occidentales, entre (...)
- 4 V. Kabalina et T. Metalina, « Mono li izbeat' bezraboticy ? », in Novoe rabocee i (...)
Outre l'incidence d'une situation de travail déstabilisante et subjectivement fragilisante, un autre élément accentue encore le sentiment d'être exclu non seulement du monde du travail mais de la société en général. Il s'agit de l'extrême degré d'atomisation de la société russe. Cette désagrégation sociale repose sur une dissolution des groupes sociaux et des identités collectives, sur une concurrence intense entre les individus pour la survie, l'emploi ou la réussite sociale, sur une perception largement brouillée d'autrui et des rapports intersubjectifs. Cette perception dépend très largement de la situation sociale de l'individu ainsi que de sa propre appréciation de lui-même. Elle empire avec la précarité sociale, comme le montrent ces propos récoltés auprès d'ouvriers mal payés et soumis à un régime de travail des plus flexibles : « Chacun survit comme il peut, c'est chacun pour soi » ; « on s'isole, on s'isole de tout. On n'a besoin de personne. Et pas seulement au travail. Dans l'appartement, c'est pareil, on ne laisse entrer personne. Au travail, on essaie de tout éviter, et le mauvais, et le bon. Les gens ont peur de tout. L'homme en est venu à craindre l'homme. On vit au jour le jour ». Face à l'urgence et à la dégradation de la situation, ces ouvriers donnent l'impression de réagir en ordre dispersé, pressés par la peur et l'incertitude du lendemain. Ils cherchent avant tout à sauver leur place, ce qui semble impliquer l'acceptation du sacrifice de celle du voisin. On comprend l'atmosphère de suspicion, de méfiance et d'agressivité qui se dégage de certains ateliers. Mais, de plus en plus, ces sentiments s'accompagnent d'une souffrance qu'on pourrait dire « morale », à l'instar de Christophe Dejours1et qui provient de la difficulté à supporter sa lâcheté et son silence. Comment expliquer une telle division ? Tout d'abord, n'oublions pas ce que l'individualisation doit au système soviétique2. Mais cette tendance du passé est largement relayée aujourd'hui par l'idéologie du marché, de la nécessaire concurrence, de la valorisation de l'individu. A l'inverse, les notions comportant un sens collectif sont discréditées, qu'il s'agisse du « collectif des travailleurs », de la « classe sociale » ou même du « groupe social ». Aussi, les identifications collectives se désagrègent-elles. De plus, ce qu'il reste d'identité collective est bousculé par les mécanismes de déstabilisation à l'œuvre au travail ainsi que par les stratégies individuelles de « débrouille ». Celles-ci supposent une certaine dose de secret qui va à l'encontre de la visibilité que nécessite l'établissement de relations de confiance entre collègues3. Enfin, l'individualisation renvoie aussi en partie à une stratégie patronale de division des travailleurs, dans le but de dissimuler les oppositions verticales sous une multitude de divisions horizontales4. La division du personnel est en effet encouragée par différents procédés : la mise à l'écart des syndicats, la recherche de contacts privilégiés avec certaines catégories de salariés (les ouvriers indispensables, les plus passifs socialement, etc.), l'approche sélective et différenciatrice dans la rémunération, la répartition des tâches et des avantages, la mise en congés obligatoires, la flexibilité croissante. L'atomisation traditionnelle subsiste donc, elle reprend même une nouvelle vigueur avec le renforcement des logiques de marché. Mais quel est cet individu sur lequel chacun tend à se replier ? Pour les uns, ceux qui mènent une stratégie réussie de « débrouille » ou ceux qui bénéficient d'une certaine stabilité dans leur travail, il s'agit de l'individu fier et autonome de l'idéologie libérale. Mais quel est-il pour les autres, la majorité, c'est-à-dire ceux qui vivent leur individualité comme on porte un fardeau ?
- 5 Les propos sont extraits d'entretiens que nous avons eus avec des « chômeurs » qui venaient (...)
- 6 Cet aspect de l'auto-exclusion politique des dominés a été relevé en particulier par P. (...)
Ces sentiments d'exclusion, d'impuissance, d'incompétence, prospèrent aussi sur le terrain du politique. Beaucoup, parmi les plus précaires, se perçoivent comme inaptes à la participation politique et s'abstiennent de toute forme d'intervention, que ce soit le vote, les actions collectives de protestation ou même de simples prises de parole exprimant leurs revendications. La pauvreté, et en particulier les images publiques attachées au phénomène, insuffle un sentiment d'incompétence qui lui-même alimente une auto-exclusion de la sphère politique : « Qu'est-ce que ça changerait ? » ; « C'est inutile, de simples travailleurs n'ont aucune influence sur l'Etat. Faire grève, c'est se chier dessus, c'est peine perdue ! » ; « Si je me présente en tant qu'ouvrier, personne ne votera pour moi, la machine est truquée » 5. Ceux qui s'expriment ainsi se pensent privés de tout pouvoir, même minimal, parce qu'ils intériorisent leur infériorité, non seulement politique mais aussi sociale. Ils se sentent trop faibles pour bousculer les rapports de forces qui les opposent aux dominants, et qu'ils jugent par trop déséquilibrés. Mieux vaut donc s'abstenir, sous peine, non seulement d'échouer, mais en plus de faire les frais de sa témérité6.
- 7 Cette infériorité des dits « pauvres » dans la représentation d'eux-mêmes rejoint l'une (...)
- 8 Dans cette interprétation, l'aliénation est conçue comme une captation, une déformation de la (...)
En définitive, les images que les personnes touchées par la pauvreté se font d'elles-mêmes reproduisent en grande partie celles qui dominent dans le champ médiatico-politique. Ces représentations de soi ne correspondent néanmoins guère à leur expérience de vie concrète, marquée avant tout par le surtravail, mais qui ne les conduit pas à se penser comme des travailleurs. Au contraire, ces individus s'identifient plutôt aux catégories de « pauvres », de « miséreux » ou d'« inutiles », dans le refoulement de leur expérience quotidienne. Cette dichotomie s'interprète en termes de « désubjectivation ». Ce déni du sujet par lui-même se manifeste au moins sous trois aspects : l'auto-dépréciation de soi, le doute sur son utilité et l'imprégnation par les catégories dominantes. Dans l'incertitude sur les catégories de représentation de soi ou de la société, les travailleurs précarisés sont amenés à accepter la légitimité des catégories imposées par ceux qui sont supérieurs à eux dans les rapports de force et de pouvoir. Certes, dans la pluralité et le flou des catégories de perception et de représentation du monde social forgées par les dominants, des failles peuvent être investies par les dominés pour s'auto-positionner et s'auto-définir. Mais dans la confrontation entre leurs tentatives d'auto-positionnement et l'assignation à une place par les dominants, les travailleurs précarisés ont le dessous puisqu'ils sont considérés comme des « pauvres », voire comme des « exclus », c'est-à-dire non comme un groupe social mais comme un agrégat d'individus sans rapports sociaux ni les uns avec les autres ni avec le reste de la société, sans qualité sociale autre que le dénuement, sans pouvoir et sans appartenance sociale7. Mais infériorité ne signifie pas totale dépossession subjective de soi ni impossibilité d'une prise de conscience des mécanismes désubjectivants. Sous ce regard, la désubjectivation se rattache conceptuellement à l'aliénation telle qu'elle est présentée par Michel Henry dans son interprétation de la pensée de Marx8.
Les mécanismes de la paupérisation
La désubjectivation rend compte de la perception du phénomène de la pauvreté mais fait aussi partie de sa réalité, en particulier parce qu'elle entretient les mécanismes de paupérisation en les rendant partiellement imperceptibles, méconnaissables. Aussi, nous revient-il, pour progresser dans l'explication du phénomène, de mettre en lumière et de remonter les mécanismes, économiques, politiques, sociaux et symboliques, producteurs de la pauvreté.
- 9 Selon des chiffres de janvier 1999, le chômage complet (absence durable d'emploi, formel ou (...)
- 10 A. Touraine, « L'affaire n'est plus aujourd'hui… », op. cit., p. 13.
Il importe en premier lieu d'établir la faible teneur explicative de l'exclusion sociale. Lesdits « pauvres » ne sont pas exclus du système économique tel qu'il fonctionne aujourd'hui en Russie, sous ses aspects formels et informels, c'est-à-dire selon une logique de désinvestissement technologique et d'accaparement du capital ainsi que du profit par les dirigeants économiques, au moyen de la sur-utilisation d'une main-d'œuvre sous-payée et précarisée9. L'exclusion de la sphère du travail ne s'observe donc pas à une grande échelle. Elle constitue en revanche un phénomène plus marquant dans les espaces du politique et des rapports sociaux. Surtout, fondée ou non sur une expérience concrète, l'exclusion est fortement intériorisée par la majeure partie des travailleurs du fait qu'ils subissent une déstabilisation de leur situation de travail et une précarisation sociale. Elle structure de même largement les consciences des personnes qui sont le plus définitivement écartées de la sphère du travail, voire du système de protection sociale (enfants des rues, chômeurs sans petits boulots, femmes seules maintenues au foyer par une famille nombreuse, etc.). En ce sens, l'exclusion se présente comme une figure prégnante dans les représentations subjectives de toutes les catégories sociales touchées par la paupérisation. Mais sa validité empirique n'empêche pas cette notion d'être critiquable dans l'ordre de la théorie puisqu'elle dévie le regard du chercheur et de l'acteur des mécanismes structurels menant à l'exclusion et décentre les problèmes en les extirpant des rapports sociaux qui leur sont constitutifs. Persévérer dans la problématique de l'exclusion conduit à affirmer que « le problème aujourd'hui n'est pas l'exploitation, mais l'exclusion » 10. Une telle hypothèse nous semble non seulement ne pas refléter la réalité de vie des populations paupérisées, mais aussi entretenir, nolens volens, les logiques de l'exploitation.
- 11 I. Levada, Entre le passé et l'avenir : l'homme soviétique ordinaire, Paris, Presses de la (...)
Autant que l'exclusion, le libre marché et la démocratie, en tant qu'ils sont élevés en idéologie, comptent parmi les mécanismes de la paupérisation. L'appauvrissement de la majeure partie de la société n'est pas un corollaire « naturel » de la libéralisation économique. Lesdits « pauvres » ne sont pas inadaptés au nouveau système économique et politique qui se met en place. Ils sont des éléments indispensables au fonctionnement d'un système fondé économiquement sur l'exploitation d'une main-d'œuvre bon marché et politiquement sur la passivité des citoyens. Ils sont aussi érigés en victimes sacrificielles des nécessaires transformations. Celles-ci ne sont pas sans lien avec l'expansion de l'idéologie de la « démocratie de marché » dans un nombre croissant de pays, la propagation de la vision d'un monde qui se globalise autour des dynamiques de l'individualisation et de la « libération » des travailleurs et du capital des tutelles de tous ordres. Si cette idéologie recèle à la fois des potentialités émancipatrices et des risques de dérives autoritaires et oppressives, elle accroît en tout cas le morcellement des groupes sociaux et justifie, voire valorise, les inégalités sociales, dans le plus grand mépris envers l'« égalitarisme » supposé des catégories sociales populaires. La spécificité de la Russie est liée aux proportions démesurées que prend dans ce pays la déconnexion, partout observable, entre la réalité sociale et la représentation symbolique de cette réalité, même si les deux dimensions ne sont évidemment pas complètement disjointes. Les transformations sociales, réelles par ailleurs, que connaît la Russie sont en effet toutes référées au vocable de « transition », ou de « réformes ». L'emploi de ces notions, couramment utilisées par la population russe, laisse entendre, que cela soit ou non l'intention de ceux qui l'utilisent, que la voie de la Russie est plus encadrée, balisée, que celle d'autres pays, notamment occidentaux, pour lesquels on se contente de parler de transformations, d'évolutions ou de mutations sociales. La transition implique un point de départ et un point d'arrivée qui ne sont ni l'un ni l'autre mis en débat parce qu'il importe de tourner le dos à l'un pour aller à l'autre. Le passé soviétique n'est pas plus débattu publiquement que l'avenir dépeint sous les traits de la démocratie de marché. La population se voit confisquer la maîtrise de son évolution et intériorise l'impératif des réformes au point de se départir de sa possibilité de choix et de s'en remettre aux dirigeants pour conduire la transition et la défendre contre les assauts du peuple. La figure du « peuple » est en effet imprégnée des caractéristiques attachées à la société soviétique et à l'« homo sovieticus » 11, à savoir l'infantilisme politique, la culture anti-démocratique, le collectivisme, l'irresponsabilité, la tendance à l'assistanat. Même si elle ne se réduit pas à cela, l'image d'elles-mêmes que se font les classes populaires est largement pénétrée par ces qualifications. Les entretiens le montrent, ainsi que la faible mobilisation populaire accompagnant les principales crises politiques et économiques qu'a connu la Russie depuis 1989. Lorsque le climat social se tend et que des conflits sociaux sont prévisibles, la population a plutôt tendance à s'abstenir de toute action susceptible d'accroître la tension et de faire chavirer la Russie hors de la voie de la « transition » ou des « réformes ». A la suite de la dernière crise financière, les chroniqueurs qui prévoyaient une explosion sociale ont pu le constater à leurs dépens. La démocratie en Russie risque aujourd'hui de s'abolir dans le simulacre de sa réalité, pour emprunter le vocabulaire de Jean Baudrillard. L'idée, communément admise, de la fin du prolétariat n'est-elle pas un des aspects de ce simulacre de démocratie ?
- 12 Le qualificatif de « prolétaire » désigne dans notre esprit les personnes absolument (...)
- 13 Le concept d'« efficacité malgré tout » est emprunté à Y. Clot, Le travail sans l'homme ? (...)
- 14 Pour 1997, un rapport de la commission Fédérale du Travail auprès du Ministère du Travail cite (...)
- 15 Selon les statistiques officielles, les 10% les mieux lotis sont 15 fois plus riches que les 10% (...)
Un des facteurs majeurs de l'appauvrissement renvoie à l'impact de ce qu'il convient d'appeler une « prolétarisation ». Les pauvres ressemblent moins à des exclus qu'à des prolétaires, c'est-à-dire à des travailleurs subissant une précarité, une déstabilisation et une fragilité croissantes de leur situation sociale, ce qui les rend de plus en plus dépendants de leur seule force de travail et les met à la merci de n'importe quel accident du destin12. En quoi consiste le fond de ces mécanismes de paupérisation ? Ceux-ci reposent sur une certaine exploitation, c'est-à-dire une captation de la plus-value créée par le surtravail de l'employé comparativement au temps de travail effectivement payé. Les salaires s'effondrent en effet alors que le temps de travail réel a tendance à se rallonger étant donné le développement des doubles, voire triples, journées de travail. Un nombre important d'heures de travail ne sont pas payées, soit en raison d'arrêts ou de reports de paiement, soit du fait de l'invisibilité ou du déni du travail effectué. De plus, les travailleurs, pour faire la preuve de leur utilité ou pour se prouver à eux-mêmes leur habileté, ou encore pour sauver l'entreprise, s'efforcent souvent de faire en sorte de mener à bien leur travail, d'être efficaces « malgré tout » 13, malgré l'insuffisance de la rétribution et le manque de cohérence, de continuité et de rationalité du procès de production. La « débrouille » ou le travail informel ne doivent pas être analysés comme une activité dont celui qui s'y consacre serait forcément maître. Si quelques-uns parviennent à contrôler leur affaire, la majorité de ceux qui se livrent à la « débrouille » laissent d'autres qu'eux-mêmes profiter du produit de leur travail. Enfin, les retenues ou les non-paiements du salaire se font de plus en plus fréquents. Les arriérés de salaires correspondent, certes, à des facteurs objectifs (insolvabilité de l'Etat ou des directions d'entreprises), mais semblent aussi répondre, en fait, à une tactique des employeurs pour employer l'argent, ainsi extorqué aux travailleurs, à des placements financiers et spéculatifs14. Même si les statistiques sous-évaluent ce phénomène difficile à mesurer du fait de la rétention de l'information, il est indéniable qu'une couche restreinte de la population accapare de plus en plus de richesses, au détriment du reste de la population et notamment des salariés dans leur ensemble15. Nous assistons donc effectivement en Russie à un processus d'accumulation de capital au détriment de ceux qui vivent de leur travail. Cette intensification de l'opposition capital/travail renvoie incontestablement à un phénomène du type de l'exploitation.
Mais l'exploitation se présente selon de nouvelles modalités liées à la fois au contexte socio-économique propre à la Russie et à l'évolution plus générale vers le libre marché. Ainsi, la paupérisation des travailleurs prend la forme d'une déstabilisation de la condition salariale. Tout d'abord, s'opère une dissolution des protections sociales et statutaires, d'autant plus poussée en Russie que le statut salarié est confondu avec une des perversions de l'économie planifiée soviétique, alors qu'aucun système de garanties sociales, juridiques et professionnelles n'était alors véritablement codifié. Mais, dans l'idée de tourner le dos à un passé interprété comme trop protecteur et favorisant trop l'assistanat, les gouvernants et les dirigeants d'entreprise procèdent à une déréglementation forcée et à une individualisation des rapportsde travail.
- 16 Pour plus de renseignements cf. N. Marie, « La protection sociale en Russie : droit et (...)
- 17 La médecine gratuite est menacée par la faillite, les patients doivent se procurer eux-mêmes (...)
- 18 Le montant des retraites ne cesse de baisser et leur versement subit de plus en plus de retard. Le (...)
- 19 Propos tenus par M. Dmitriev, premier conseiller du ministre du travail, lors d'une table ronde (...)
- 20 Les cas les plus graves d'atteinte aux droits des travailleurs se rapportent bien entendu au (...)
Quant au système de protection sociale16, il se désintègre sous l'effet de mécanismes semblables, relevant à la fois d'un manque de moyens financiers (dû en grande partie au non-paiement des cotisations dues par les entreprises), du désengagement de l'Etat et de l'impératif de détruire un système soviétique décrié pour ses effets déresponsabilisants et infantilisants. Les salariés peuvent-ils compter sur l'aide de leur entreprise, lieu traditionnellement important de la protection sociale dans l'ex-Union Soviétique ? Ce soutien devient problématique avec l'impératif de la réduction des coûts qui conduit l'entreprise à se débarrasser de ses infrastructures sociales. Certes, cette tendance épargne les entreprises plus rentables et paternalistes, mais celles-ci sont minoritaires. Quant au gouvernement, il s'efforce de restreindre toujours plus les dépenses sociales. Les catégories sociales les plus démunies sont les plus touchées par la désintégration du système de protection sociale et, même confrontées à la maladie17, au chômage, aux exigences de la maternité, à la vieillesse18, elles sont obligées de continuer à travailler, dans des conditions le plus souvent pénibles et précaires. Confrontés à l'insuffisance de la protection sociale et sans autre moyen de s'assurer un minimum de stabilité matérielle dans l'existence, des masses d'individus sont rendus d'autant plus dépendants de leur travail et d'autant moins regardants sur les conditions de ce travail, qu'ils pensent ne pas pouvoir compter sur la protection légale de leurs droits. Le droit du travail, hérité pour l'essentiel de la période soviétique, se présente sous un aspect plutôt favorable aux ouvriers. Aussi, le gouvernement s'apprête-t-il à faire voter un nouveau code du travail, « plus adapté aux réalités de l'économie moderne » 19. Mais, dans la pratique, les lois sont fréquemment ignorées ou contournées20.
- 21 J. Sapir, Le chaos russe. Désordres économiques, conflits politiques, décomposition militaire, (...)
Or, le contrôle étatique laisse fortement à désirer. En Russie, l'Etat ne joue en effet pas le rôle qui lui est imparti en démocratie, à savoir garantir la pérennité de la nation et des intérêts du plus grand nombre (c'est-à-dire pour la Russie de la population massivement précarisée). Au contraire, qu'il intervienne ou qu'il se désengage, l'Etat russe laisse la voie libre à la domination des dirigeants de l'économie sur les travailleurs, quand il n'accentue pas la dissymétrie dans les rapports de force. De vastes pans du marché économique sont contrôlés à leur profit par de hauts dignitaires de l'Etat qui se comportent moins en régulateurs qu'en opérateurs du marché. Ainsi, c'est de l'Etat, et du secteur public ou budgétaire, qu'est partie la pratique de non-paiement des sommes dues aux salariés et aux administrés21, autorisant de fait l'usage du même procédé pour les chefs d'entreprise, et entretenant du même coup l'évasion fiscale. De plus, l'Etat semble s'être retiré du marché de l'emploi, abandonné aux logiques « spontanées » de l'économie de marché. Mais le rôle de l'Etat dans la contribution de conditions favorables à l'exploitation des travailleurs subordonnés ne se réduit pas à la non-intervention. En effet, l'Etat russe paie mal et avec des mois de retard ceux qui travaillent pour son compte (militaires, instituteurs, professeurs, médecins, travailleurs du secteur militaro-industriel, etc.). Ainsi, les dirigeants politiques justifient, voire encouragent, le contournement de la législation du travail par les employeurs et interviennent en faveur de l'assouplissement de celle-ci. Cet Etat participe, enfin, au renforcement de la plasticité de la force de travail en fonction des fluctuations du marché et contribue à la subordination du travail aux exigences du capital. Les mesures du gouvernement et les déclarations publiques tracent une offensive contre des chômeurs officiellement supposés fainéants et parasites. L'allocation-chômage, la plus irrégulièrement payée, fortement dégressive et attribuée pour une durée de plus en plus limitée voit ainsi son montant constamment révisé à la baisse ; elle et est suspendue si son bénéficiaire « refuse » de travailler après trois mois. Toutes ces mesures sont de plus assorties d'un discours clairement stigmatisant et dénonciateur.
- 22 Une conclusion du même type se trouve, étonnamment, chez un économiste russe, membre pourtant (...)
Comment, finalement, apprécier le rôle de l'Etat dans les mécanismes de paupérisation en Russie ? L'Etat soviétique organisait plus directement l'exploitation des travailleurs. Aujourd'hui, son homologue russe opère surtout par l'abstention, en abandonnant les travailleurs aux mains du patronat et en libérant la puissance assujettissante du capital. Il se désengage en tant qu'acteur de la régulation des relations de travail et intervient en tant qu'acteur de la domination économique. De plus, son intervention économique se fait sous les apparences d'un rejet de l'économique hors du politique, à l'inverse de ce qui se passait sous le régime soviétique. L'exploitation prend donc un nouveau visage, celui de la précarité organisée, de la flexibilité du travail, c'est-à-dire de la subordination du travailleur aux impératifs de sa tâche et aux fluctuations de l'activité. La population n'est pas plus « libérée » du travail qu'elle n'est « libérée » de l'exploitation liée à l'emploi salarié. Cette exploitation se présente sous la figure spécifique de la flexibilité imposée. On peut certes concevoir que cette flexibilité soit choisie par une partie des travailleurs, ou qu'ils trouvent leur compte dans la pluri-activité, la « débrouille » ou les horaires flexibles. Il n'en reste pas moins que le travail de la majorité d'entre eux est soumis aux fluctuations du capital. Le visage de l'exploitation a changé, mais elle s'effectue toujours sur le mode, explicité par Marx, de la subordination du travail à un capital libéré de la tutelle étatique, voire protégé par l'Etat et prospérant dans la logique du profit immédiat22.
- 23 D. Linhart décrit ce choix aux termes viciés dans une contribution au titre évocateur : (...)
Cependant, si l'exploitation et la déstabilisation de la condition salariale font partie des mécanismes de la paupérisation, les travailleurs précarisés ne les perçoivent pas ainsi. Dans leurs représentations subjectives, l'exploitation occupe une place secondaire par rapport à celle que prend l'image de l'exclusion, le sentiment de l'inutilité. Intériorisant la menace de l'exclusion, les travailleurs sont tentés de lui préférer l'exploitation qui fait d'eux des exploités mais tout de même quelqu'un plutôt que rien23. L'exploitation est plutôt vécue comme la manifestation d'un phénomène, d'un pis-aller, et n'est pas construite comme une image. Elle n'est pas figurée, mise en représentation, élevée en enjeu. Elle n'est pas dite, ne transparaît pas dans la conscience discursive. Cette méconnaissance partielle d'une partie de leur vécu et cette invisibilité, ce non-dit, incitent les travailleurs précarisés à se résigner à leur sort, à rester passifs, voire à aspirer à plus d'exploitation.
Vers une société de la déstabilisation de masse ?
- 24 R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, op.cit., p. (...)
Dans un livre essentiellement consacré au cas français, Robert Castel a finement mis en lumière les mécanismes de passage d'une société salariale à une société de plus en plus marquée par une « vulnérabilité de masse » 24résultant de la dissolution de la condition salariale, de la flexibilisation du travail qui assujettit le travailleur à la tâche et de l'offensive libérale sur les statuts, garanties et protections sociales.
- 25 Sur ce point des relations de marchandage et du degré d'autonomie des acteurs, même subalternes, (...)
Dans notre tentative de cerner les traits fondamentaux du phénomène de la pauvreté en Russie, n'a-t-on pas rencontré des évolutions du même ordre que celles relevées par R. Castel ? Les dynamiques d'ensemble paraissent en tout cas similaires, même si certaines spécificités demeurent. Ainsi, les transformations se font-elles en Russie à partir d'une autre configuration sociale que la société salariale stricto sensu. Nous décririons plutôt la société soviétique post-stalinienne comme une « société de marchandage » dans laquelle l'Etat joue un rôle d'arbitre mais subit des pressions en provenance de nombreux groupes et acteurs sociaux de divers niveaux, à commencer par les chefs d'entreprise mais aussi les travailleurs de ces entreprises qui disposaient, eux aussi, d'une certaine autonomie et d'un pouvoir de pression sur la définition des normes (de travail, de rémunération, etc.) 25.
Or, ces marges d'autonomie des acteurs du système soviétique sont souvent oubliées aujourd'hui lorsque l'impératif devient la sortie du communisme, assimilé à un système politique contraignant, centralisé et contrôlant toute la société. Le fragile équilibre des forces sur lequel reposait la « société de marchandage » est détruit aujourd'hui par une politique volontariste de dérégulation, déstabilisation et démission de l'Etat de sa fonction d'arbitre. Les marchandages qui sous-tendaient la régulation dans le système soviétique n'étaient pas fondés sur des règles écrites, ne s'appuyaient sur aucun support juridique et relevaient largement de l'informel, celui-ci prenant force structurante grâce à l'intervention de l'Etat. Dans la conjoncture actuelle où les deux acteurs principaux de la régulation soviétique, l'Etat et les entreprises, sont priés de se faire modestes, le système de marchandage explose et se transforme en une pure confrontation de rapports de force sans arbitrage et sans régulation, laissant aux plus forts la possibilité d'accaparer de plus en plus de pouvoir et d'argent au détriment des plus faibles. Cette dynamique favorise la paupérisation du plus grand nombre et la monopolisation des richesses et du pouvoir aux mains d'un nombre restreint de dirigeants. Ceux-ci prospérant sur fond de déstabilisation générale et de dérégulation, ils n'ont aucun intérêt à enrayer le processus et entretiennent, au contraire, les mécanismes de déstabilisation qui bousculent et fragilisent surtout les plus faibles. La Russie entre donc dans l'ère de la « déstabilisation de masse ».
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°35 (1999) pp. 54-69
Référence électronique
Karine Clément, « Russie : pauvreté de masse et stigmatisation des pauvres (Partie 2) », Cultures & Conflits, 35, 1999, [En ligne], mis en ligne le 13 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index608.html. Consulté le 01 octobre 2008.
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