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Daniel Pécaut

Les configurations de l'espace, du temps et de la subjectivité dans un contexte de terreur (Partie 2)

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De la violence sans histoire à sa représentation kaléidoscopique

Selon la formule fameuse de Freud, l'inconscient n'a pas d'histoire. L'on pourrait appliquer la remarque à la violence. Entre l'événement et le mythe, un maillon manque, qui est celui d'une histoire instituée et instituante.

  • 1 Par exemple entre 1905 à 1932, 1934 et 1946, et même entre 1964 et 1975.

Si l'histoire de la Colombie depuis l'Indépendance se lit si fréquemment sous le signe de la violence alors même que celle-ci revêt dans certaines phases une ampleur qui n'est guère différente de celle existant dans d'autres pays1, c'est d'abord qu'aucun point de vue unifié ne se consolide. Pendant cent cinquante ans, la concurrence entre les deux partis et entre les deux sous-cultures antagonistes qui la prolonge produit deux déchiffrements distincts de cette histoire.

Dès lors, en place d'événements symboliques qui seraient reconnus comme fondateurs d'une communauté nationale, seuls des événements catastrophiques subsistent dans la mémoire, qui attestent du déchirement inéluctable de la société. Tel est le cas de l'assassinat de Gaitan, le 9 avril 1948 et du soulèvement qui a suivi. Sans doute est-ce l'une des seules dates largement remémorées, mais parce qu'elle est celle d'un fait historique qui réactive le sentiment d'une division irréductible et qui est perçue comme le point de départ de tous les soubresauts qui se sont ensuite succédé jusqu'à la violence actuelle.

La plupart des pays ont sans doute connu des catastrophes comparables qui, sur le moment, ont fait vaciller les repères communs. Mais dirigeants politiques et historiens se sont attelés après coup, dans un hégélianisme inconscient, à intégrer le « moment du négatif » dans une synthèse qui est le propre des « récits nationaux ». Il n'en va pas de même en Colombie. Le 9 avril demeure toujours comme une plaie non cicatrisée qui sert seulement à justifier les thèses des uns ou des autres, des libéraux ou des conservateurs, des partisans de l'ordre ou de ceux de la révolution. Lorsqu'elles ont formé en 1958 le Front National qui scellait la réconciliation des deux partis traditionnels, les élites politiques se sont entendues pour jeter un voile d'oubli sur le passé et mettre en accusation les quelques historiens qui voulaient l'analyser. Les élites morales, c'est-à-dire d'abord l'Eglise, leur ont prêté le concours de leur autorité, car elles ne désiraient pas avoir à réfléchir sur leur propre responsabilité dans ce passé. Il n'est donc pas surprenant que, lorsque les circonstances obligent à y revenir, s'imposent à nouveau les commentaires les plus divergents comme si la plaie était toujours ouverte : on a pu le constater en 1998, lors du cinquantenaire du Bogotazo, où la presse a fait assaut de déplorations sur la barbarie des masses ou celle des anciens adversaires politiques. Il n'est pas étonnant non plus que, faute de récits institutionnels ou savants, une mémoire sauvage et individualisée continue à se manifester un demi-siècle après. N'importe quel jeune guérillero ou tueur urbain justifiera son comportement par les traces laissées dans sa famille par cet épisode, voire par les séquelles dont il est personnellement porteur.

L'absence de repères autres que catastrophiques tient aussi au style de l'action publique. Fait de transactions et de mesures au jour le jour, soustrait aux pressions populistes ou nationalistes, il n'a préservé une stabilité institutionnelle qu'en se gardant de transformations qui auraient introduit une rupture au moins relative : il n'est ni réforme agraire, ni altération de l'Etat, ni avènement d'un parti nouveau pour donner l'impression d'une mutation en profondeur. Les seules cassures sont négatives. La « précarité de l'Etat », au delà de ses aspects techniques, renvoie à sa défaillance pour provoquer des inflexions qui créeraient des repères d'une autre nature et susciteraient un sens de l'appartenance commune à la nation.

La terreur ne fait qu'exacerber cette carence. Ni l'Etat ni les organisations de la société civile ne parviennent à en proposer un déchiffrement. L'Eglise n'ose pas en appeler à des principes éthiques et préfère se mêler aux transactions entre tous les acteurs. S'impose la représentation d'une guerre de tous contre tous.

  • 2 Cf. D. Pécaut, « Passé, Présent et Futur de la Violence », in J-M. Blanquer et C. Gros (...)

Dès lors, le mélange de l'événementiel et du mythique préside à une appréhension de l'histoire actuelle en termes que j'ai appelés ailleurs « kaléidoscopiques »2.

Par là, je n'entends pas seulement souligner la difficulté d'inscrire les événements dans une trame d'ensemble. J'entends suggérer d'autres phénomènes.

  • 3 Cf. G. Sanchez et alii, Colombia, Violencia y Democracia, Bogota, IEPRI, 1987, livre dans lequel (...)

D'abord, la vision même des « causes » et des particularités de la violence ne cesse de se modifier au gré de ces événements. Au début des années 1980 prévalait une lecture politique selon laquelle les blocages du Front National portaient la responsabilité de la dérive. Elle est maintenant remise au goût du jour par les guérillas avec l'accusation de « terrorisme d'Etat ». L'anomie sociale a été ensuite évoquée et un livre de grand retentissement a prétendu établir que la « violence de tous les jours » était autrement plus importante que celle mise en œuvre par les protagonistes armés3. Puis, selon les conjonctures, le narcotrafic, le néolibéralisme ou le grand capital ont à leur tour sous-tendu les explications. « L'intervention américaine » est en train de déplacer ces analyses. La validité de ces facteurs n'est pas ici ce qui est en question. Ce qui l'est, c'est qu'ils se substituent les uns aux autres, dans le sens commun comme dans les analyses savantes, au rythme des événements et que le dernier en date de ceux-ci soit susceptible de faire vaciller tous les schémas antérieurs.

Ensuite, l'opinion est vouée à fluctuer sans cesse sans prendre en considération les dynamiques de longue durée qui sous-tendent la violence. La mort de Pablo Escobar lui fait croire que le problème de la drogue prend fin. L'ouverture de négociations avec les guérillas entraîne une euphorie qui retombe dès qu'il devient évident que, négociations ou pas, la confrontation est amenée à se prolonger pendant des années. De telles oscillations, en même temps qu'elles manifestent l'incapacité des gouvernements à dessiner des perspectives à long terme, affaiblissent leurs moyens d'action en leur enlevant toute crédibilité aussitôt qu'ils doivent reconnaître les innombrables obstacles à la paix.

Enfin, dans les zones où la terreur sévit, la population est plus encore privée des repères temporels qui lui permettraient d'imaginer un au delà du moment présent. La vision kaléidoscopique ne relève plus des simples représentations : elle est celle qui se déduit des faits bruts qui se déroulent et qui désarticulent le lien social. Chacun n'a plus que des bribes d'histoire personnelle, séparées par des coupures et dépourvues de tout « horizon d'attente ». Telle est la forme la plus profonde de la « dé-temporalisation ».

La dé-subjectivation

  • 4 Sur l'identité narrative, cf. P. Ricoeur, Le Soi et l'Autre, Paris, Seuil-Points, 1990. Ricoeur (...)
  • 5 Je fais naturellement référence au livre de Robert Antelme.
  • 6 L'impérialisme, Paris, Fayard, 1982, p. 276.

Par ce terme, j'entends suggérer l'homologie avec les raisonnements antérieurs. Il est bien sûr discutable. L'individu soumis à la terreur continue au moins à s'affirmer comme sujet par le biais d'une identité narrative4. Peut-être aussi par le sentiment de « l'espèce humaine »5 qu'il découvre en lui-même. Il n'en reste pas moins qu'il est arraché à sa trame sociale, selon le mot de H. Arendt à propos des apatrides6. J'entends surtout montrer que l'épreuve de la terreur, en rendant impossible l'insertion du récit individuel dans une histoire collective, peut donner à l'identité narrative elle-même un caractère discontinu. Et que, soumis à des menaces multiples, l'individu s'installe dans une pluralité de références normatives apparemment contradictoires, comme s'il ne parvenait plus à opérer un choix personnel entre ce qui lui deviendrait totalement extérieur. La « dé-subjectivation » n'est rien d'autre et rien de moins que cet éclatement du sujet.

L'organisation violente et l'imposition identitaire

Tant que la violence est perçue comme banale, l'intervention des protagonistes armés peut, en imposant des allégeances, contribuer néanmoins à la construction individuelle et collective de sujets.

Il en va ainsi lorsque les réseaux d'emprise sont perçus comme imposant une « loi » commune qui protège. Qu'il soit possible d'évoquer la formation du sujet individuel par l'intermédiaire de la contrainte, maints témoignages d'adolescents entrés dans les guérillas ou dans les bandes de quartier tendent à le prouver. S'il existe un recrutement forcé, l'adhésion est le plus souvent plus ou moins choisie. Et, si ces jeunes la justifient souvent, sans besoin d'arguments politiques, par la séduction des armes ou de l'uniforme, il convient de relever que ces signes extérieurs constituent une manière de se soustraire aux aléas du monde ordinaire et d'accéder au statut associé à l'appartenance à une organisation. L'adhésion est aussi la condition pour être protégé par un système d'autorité. Les défaillances de l'autorité tant paternelle qu'institutionnelle concourent-elles à cette demande d'autorité ? On peut en débattre. Mais on ne peut douter que la relation avec un système d'autorité contribue à la consolidation de l'image de soi. Ce n'est pas un hasard si ceux qui ont déposé les armes font état d'un désarroi, voire de leur sentiment de déchéance.

Mais l'identité ainsi construite a ses limites. J'ai parlé de choix mais celui-ci est, au moins partiellement, arbitraire. Il est fréquemment le produit de l'offre locale en groupes armés ou bien encore de l'attrait exercé par celui de ces groupes qui semble avoir le vent en poupe. Il n'est pas rare que, dans une même famille, les enfants rejoignent des organisations opposées. C'est dire qu'une même sociabilité originaire s'accommode d'une diversité d'options. Dans la mesure où l'insertion organisationnelle compte plus que les convictions ou les idéologies, il n'est pas étonnant que les affiliations puissent changer au fil du temps. Les profils de carrière sont ouverts et variés. Dans les années 1980, les organisations délinquantes de Medellin étaient hiérarchisées en fonction de leur proximité avec le cartel de Pablo Escobar et la réussite consistait à être embauché par celles travaillant directement pour lui. D'autres trajectoires consistent à passer des bandes de quartier aux guérillas ou aux paramilitaires. Certaines, en sens inverse, conduisent à transiter de ces organisations politiques vers la délinquance. Il y a enfin celles caractérisées par le ralliement aux organisations politiques opposées. Plus qu'à des identités stables, il convient de se référer à des identifications mouvantes.

  • 7 Dans les entretiens que j'ai menés avec de jeunes démobilisés de l'EPL, c'est tout juste s'ils (...)
  • 8 Cf. les analyses comparables sur la violence irlandaise de A. Feldman, Formations of Violence, The (...)

Cette fluidité vient aussi de ce que les organisations ont renoncé depuis longtemps à un discours de persuasion. Même les guérillas ne prennent plus guère le temps de donner une formation politique aux recrues, en dehors de quelques formules rudimentaires7, ni d'élaborer de belles proclamations à l'adresse de l'opinion publique. Paradoxalement, les paramilitaires sont en train de mettre à profit ce vide pour montrer qu'ils sont capables d'être plus « théoriciens » que leurs adversaires en rédigeant, avec le concours d'« intellectuels » sympathisants, un argumentaire justificatif. Il reste que la guerre se mène maintenant en actes et non en paroles. Ce sont les massacres et les assassinats qui sont chargés de « parler ». Ils marquent les frontières, disent les objectifs, expriment les normes, tiennent lieu de sens8. A la fameuse formule du linguiste Austin à propos des performatifs, selon laquelle « dire, c'est faire », s'oppose une réalité dans laquelle « faire, c'est dire ».

Du reste, même quand ces actes prennent l'aspect d'atrocités, ils ne s'accompagnent que rarement d'une mise en scène ritualisée de l'horreur. Lors de la Violencia, les viols étaient souvent systématiques et les bandes avaient coutume de profaner les corps de manière codifiée afin de mieux manifester la négation de l'autre. Si les cas sont moins fréquents aujourd'hui, ce n'est pas seulement parce que l'arme à feu a remplacé la machette et que la quantité tient lieu de code au lieu de la marque visible de la cruauté, c'est aussi que l'usage de la terreur ne se fonde plus sur une division politique de la société qui lui préexisterait, mais sert à imposer une division largement arbitraire renvoyant aux stratégies territoriales. Elle ne met pas en jeu du sacré, elle reste instrumentale.

L'identité des victimes comme celle des agents en résulte beaucoup plus floue. Les premières n'ont pas toujours des affiliations définies. Les seconds se conduisent en fonction de routines et seule la poursuite de celles-ci assurent leur identité. L'on ne dispose pas d'étude systématique sur les nombreux « retraités » de l'action armée. Bien des indications suggèrent que, passé le moment du premier désarroi, ils s'insèrent dans la société comme s'ils n'avaient participé à rien qui eut une signification pour eux.

La trajectoire personnelle comme récit non inséré dans une histoire collective

Ceux qui sont soumis à la terreur racontent le plus souvent leur vie sous la forme de la description du passage d'un lieu à un autre. La violence qui les a fait partir d'un endroit les a rattrapés dans un autre. Entre les épisodes, il y a souvent des vides, qui sont comme des indices d'une discontinuité qui les affecte dans leur permanence comme sujets. Parfois, ils semblent n'être plus les mêmes aux diverses étapes : paysans traditionnels, colons plus ou moins chanceux, mis en tutelle par un groupe armé, déplacés – autant d'avatars qui comportent une redéfinition de soi. Sans compter les assassinats de proches et les menaces du présent. L'identité propre se transforme dans le temps.

La mise en récit de la trajectoire personnelle ne va donc déjà pas de soi. Les fragments successifs dans lesquels elle s'exprime ne se raccordent pas. A certains instants, les sujets sont agissants, à d'autres, ils sont seulement « agis ». Si l'énumération des lieux, même devenus des non-lieux, sert de trame, c'est qu'ils peuvent être nommés tandis que la source des souffrances peut rarement l'être.

A plus forte raison, l'inscription des récits personnels dans un récit collectif ne se produit qu'exceptionnellement. Cela supposerait soit la possibilité d'assumer un point de vue en surplomb, soit l'adhésion déclarée à la cause de l'un des protagonistes. Or les victimes préfèrent le plus souvent assumer le fait qu'elles parlent à partir d'une perspective dont elles ne peuvent rendre compte. Ce qui revient à suggérer qu'elles ignorent quelle est l'histoire collective qui se joue et même s'il s'en joue véritablement une.

Les référents contradictoires du sujet

La difficulté du sujet à rassembler ses expériences dans une trame pourvue de sens se manifeste d'une autre manière : les références normatives opposées à quoi il recourt dès qu'il prétend porter un jugement sur sa situation ou sur la situation d'ensemble.

  • 9 La forte abstention traditionnelle a reculé depuis quelque temps. Le vote devient un moyen de (...)

Là encore les entretiens tant avec les déplacés qu'avec des habitants des zones disputées mettent vite en lumière cet « éclectisme ». La nostalgie de « la moralité d'autrefois » fait bon ménage avec l'admiration pour les narcotrafiquants. L'appel au respect des lois se combine avec l'acceptation de toutes formes d'illégalité. Le mépris envers la politique s'associe avec l'intérêt pour les élections9. La valorisation de l'action collective coexiste avec la revendication du « chacun pour soi ». L'honnêteté est prônée mais le « rebusque », art de tourner les obstacles un peu par n'importe quel moyen, est érigé en règle.

  • 10 Francisco Gutierrez Sanin, La ciudad representada, Bogota, Tercer Mundo-IEPRI, 1998.

Ces référents ne sont peut-être contradictoires qu'en apparence. Ils sont profondément compatibles du point de vue de celui qui les énonce comme si, simultanément ou tour à tour, leur utilisation s'imposait pour faire face aux problèmes qui se posent. Dans un ouvrage récent sur un quartier de Bogota, un sociologue a bien décrit comment la défiance sous-tendait les accords et comment l'appel à la communauté allait de pair avec la violation de toutes les normes communautaires10. Les comportements changeaient en fait selon les nécessités du moment.

« Dé-subjectivation » ? Il peut en effet arriver dans des moments extrêmes que le sujet ne parvienne plus à assumer en première personne ce qu'il subit ou fait. Mais il est plus exact de parler de subjectivité éclatée. La division du sujet entre des référents opposés ou des registres de vie superposés n'a, elle, rien d'exceptionnel. Aux côtés de la dé-territorialisation et de l'éclatement des repères temporels, elle est une autre manifestation de la terreur. Celle qui se manifeste dans le récit des déplacés par la mention du moment où il n'a plus eu la possibilité de s'adapter aux circonstances, où il en devient « le jouet » pour reprendre une expression commune.

Je me suis efforcé au long de ces pages de rendre compte des formes de la terreur. Ces formes sont à la fois objectives et subjectives. Même le territoire et le non-lieu appartiennent aux deux registres. Ils délimitent l'horizon de la vie présente mais leurs frontières sont largement immatérielles, surtout quand elles sont définies par la confluence des menaces. Le temps ne cesse pas d'être ancré dans les expériences sociales alors même qu'il se fragmente au gré des événements ou prend une consistance mythique. Quant au sujet, il conserve au moins la consistance liée à la possibilité de faire le récit de ses épreuves même s'il est confronté par ailleurs à l'éclatement des référents sociaux.

La terreur implique en fait le brouillage de la distinction entre l'objectif et le subjectif, des conditions concrètes et des représentations. Toute situation est évaluée à l'aune de « ce qui peut arriver », tout événement semble après coup « avoir été annoncé », tout lieu est destiné à être perdu.

En revanche, et c'est fondamental, elle détruit tout imaginaire, si l'on entend par ce terme la faculté de se rapporter à une signification unificatrice. La terreur est en fait ressentie comme un enchevêtrement de faits, de calculs prosaïques, de souffrances. Cette carence d'imaginaire influe jusque sur la perception du politique. Celui-ci ne semble plus lui même composé que de relations de force ou de transactions utilitaires. De sa fonction instituante, il ne subsiste rien, surtout dans les régions de violence.

J'ai mentionné au départ que guérillas et paramilitaires s'efforçaient à présent de susciter la polarisation de la société. Malgré l'usage de la terreur, ils n'y sont pas parvenus. Certes ils peuvent tenter d'imposer le silence là où ils ne font pas régner la soumission. Mais ils ne réussissent pas à faire croire qu'une telle polarisation serait porteuse d'un avenir, et moins encore d'un avenir qui chanterait.

Dans les zones les plus affectées par la terreur, la dislocation des liens sociaux habituels interdit à l'évidence toute réaction collective autonome et ouvre la voie à l'adoption des critères de jugement contradictoires. Mais il faut ajouter une nuance importante à ce constat. Le retrait sur soi et l'oscillation normative sont une façon d'indiquer également la distance à l'égard de tous les protagonistes de la violence. Le « ils » utilisé pour les désigner suggère en creux un « nous », l'ensemble de ceux qui subissent les conséquences de leurs actions. Un « nous » qui ne peut s'organiser mais qui atteste au moins, par delà l'apparente soumission, du maintien d'un quant à soi qui va à l'encontre de la polarisation.

Au plan national, l'opinion publique fait d'ailleurs de plus en plus irruption pour protester contre la violence. Les grandes manifestations en faveur de la paix qui ont eu lieu en 1999 en apportent la preuve. Il reste qu'elles demeurent encore discontinues, comme prises elles-mêmes dans une durée kaléidoscopique, et que les porte-parole de la « société civile » sont incapables de leur conférer une architecture permanente.

Face à la désinstitutionnalisation engendrée par la violence, le défi est bien de recréer de l'institutionnalité. C'est la condition pour susciter à nouveau des repères partagés. Le « nous » pourrait alors prendre une forme concrète et les manifestations se transformer en un phénomène politique susceptible de modifier le contexte de la violence. Il est probable que ce changement n'est possible qu'en prenant appui sur des mécanismes de médiation internationale, qui ne consistent pas en une immixtion directe, mais en une contribution à la recréation d'une sphère publique élargie. Peut-être n'est-il pas de tâche plus urgente pour le gouvernement et les porte-parole de la société civile s'ils veulent éviter la généralisation de la terreur.

Notes

1 Par exemple entre 1905 à 1932, 1934 et 1946, et même entre 1964 et 1975
2 CfDPécaut, « Passé, Présent et Futur de la Violence », in J-M. Blanquer et CGros (dir.), La Colombie à l'aube du Troisième Millénaire, Paris, IHEAL, 1996
3 CfGSanchez et alii, Colombia, Violencia y Democracia, Bogota, IEPRI, 1987, livre dans lequel les auteurs analysent la violence de la rue comme indépendante de la violence des organisations armées
4 Sur l'identité narrative, cfPRicoeur, Le Soi et l'Autre, Paris, Seuil-Points, 1990Ricoeur distingue à propos de l'identité personnelle la « mêmeté », qui renvoie à la permanence dans le temps de l'individu comme substance et l'« ipséité », qui renvoie aux dispositions durables à quoi se reconnaît une personne
5 Je fais naturellement référence au livre de Robert Antelme
6 L'impérialisme, Paris, Fayard, 1982, p276
7 Dans les entretiens que j'ai menés avec de jeunes démobilisés de l'EPL, c'est tout juste s'ils pouvaient citer Marx et Gaitan était loin d'être connu de tousCertains étaient bien incapables de me fournir une représentation approximative du territoire colombien
8 Cfles analyses comparables sur la violence irlandaise de AFeldman, Formations of Violence, The Narrative of the Body and Political Terror in Northern Ireland, Londres, The University of Chicago Press, 1991
9 La forte abstention traditionnelle a reculé depuis quelque tempsLe vote devient un moyen de dire non à la violenceEt cela plus encore depuis que les guérillas en ont imposé le boycott en 1997 dans les régions qu'elles contrôlent
10 Francisco Gutierrez Sanin, La ciudad representada, Bogota, Tercer Mundo-IEPRI, 1998.

Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°37 (2000) pp. 145-154

Référence électronique

Daniel Pécaut, « Les configurations de l'espace, du temps et de la subjectivité dans un contexte de terreur (Partie 2) », Cultures & Conflits, 37, 2000, [En ligne], mis en ligne le 20 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index606.html. Consulté le 07 octobre 2008.

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