Kennedy, Kroutchev et les missiles de Cuba (Partie 3)
Entrées d'index
Chronologique
guerre froideTexte intégral
Au cœur de la rationalité, l'intention
« Reason is wholly instrumental. It cannot tell us where to go ; at best it can tell us how to get there. It is a gun for hire that can be employed in the service of any goals we have, good or bad ».
- 1 Simon Herbert, Reason in Human Affairs, Stanford University Press, 1983, p. 8.
Herbert Simon. 1
- 2 La définition d'Elster est la plus classique : « Rational choice theory appeals to three (...)
- 3 Sur ces désaccords, voir Green Donald P. et Ian Shapiro, Pathologies of Rational Choice Theory, a (...)
- 4 Sur la distinction entre les modèles « thin » et « thick », Ferejohn John, (...)
- 5 « Authors who use rational choice models are not always conscious of the extent to which their (...)
- 6 Sur l'universalisme, voir Ferejohn John et Debra Satz, « Unification, Universalism and Rational (...)
La théorie du choix rationnel est à la vérité une famille de modèles, dont la matrice commune est la maximisation des intérêts, c'est-à-dire le choix, parmi d'autres alternatives, d'une option jugée optimale en fonction de son rapport coûts-avantages. 2 La rationalité implique donc une maximisation de l'objectif poursuivi. Il est supposé que les choix possibles puissent être hiérarchisés, que la règle de transitivité s'applique, et que la valeur escomptée, et non la valeur réelle, soit prise en compte. Ces hypothèses confèrent à l'intention sa rationalité. Le choix est conséquent et optimal. Au-delà de cette matrice commune, basée sur la maximisation de l'intention, les désaccords entre théoriciens du choix rationnel commencent. Sans entrer dans le détail des controverses qui entourent la théorie du choix rationnel3, il est cependant utile d'évoquer brièvement les principales divergences en présence. La première opposition désormais classique, sur laquelle nous reviendrons, porte sur le principe de satisfaction de la rationalité limitée et le postulat de maximisation de la rationalité substantielle. La deuxième série de désaccords concerne le degré de spécification nécessaire des intérêts poursuivis. Dans sa version simplifiée, les agents sont rationnels dès le moment où ils utilisent efficacement les moyens à leur disposition pour accomplir leurs objectifs. Dans sa version détaillée, la nature et le contenu des préférences - le profit, la survie, la puissance, le prestige - sont, par ailleurs, définis plus ou moins précisément. 4 Plus la rationalité est élémentaire, plus les équilibres sont multiples, plus elle est précisée, plus le résultat est tautologique. 5 Enfin se posent des interrogations bien plus fondamentales sur l'universalité des préférences, sur la poursuite d'objectifs multiples et parfois contradictoires, sur l'application empirique de ces différents types de rationalité. 6 Mais le cœur du processus rationnel de décision communément accepté est bien l'intention.
- 7 Depuis les années 1960, et l'émergence des sociétés multinationales dont la puissance (...)
- 8 Une telle classification reprend, en la développant, les trois « images » que Kenneth Waltz (...)
En relations internationales, l'application du modèle rationnel est confrontée à certaines difficultés supplémentaires. La principale d'entre elles concerne le niveau d'analyse et l'identification de l'acteur pertinent. Comme le note J. Elster, dans le domaine des relations internationales, la tendance à considérer l'Etat comme l'acteur unitaire est la plus répandue. Fidèle à sa tradition d'individualisme méthodologique, le choix rationnel s'applique le plus souvent à l'acteur étatique unitaire et répondant généralement aux mêmes aspirations élémentaires, en particulier leur survie au sein du système international. On le sait, le grand mérite de Gr. Allison est d'avoir montré que cette agrégation fictive au niveau de l'Etat impliquait une simplification outrancière de la réalité étatique. Se fondant sur l'une des critiques majeures adressées classiquement au réalisme et à son postulat de l'acteur unitaire, les alternatives que représentent les modèles bureaucratique et gouvernemental déconstruisent cet Etat unitaire mais aussi la rationalité qui y était attachée. 7 S'agissant ici du seul modèle rationnel, la nouvelle édition décline plus précisément les différents niveaux d'agrégation de l'Etat, de sa version la plus simplifiée, l'Etat notionnel, à sa mouture la plus complexe, l'Etat personnifié. 8 Cette classification élégante pose néanmoins certains problèmes, au niveau le plus élémentaire, mais aussi au niveau le plus détaillé. L'introduction du néoréalisme, qui formalise le mieux cet Etat notionnel, tend en effet à négliger le cœur et le fondement du modèle rationnel, à savoir l'intention. Quant à l'Etat personnifié, dans le cas présent, Kennedy et Kroutchev, l'analyse reste trop sommaire. Le néoréalisme semble superflu, la rationalité individuelle étrangement absente.
Intention et anarchie
- 9 Sur la prédominance du paradigme néoréaliste et la place de Kenneth Waltz, voir entre autres (...)
- 10 On consultera entre autres, Buzan Barry, Charles Jones et Richard Little, The Logic of Anarchy : (...)
- 11 L'anarchie structurante de Waltz ne concerne que les grandes puissances. Or celles-ci sont par (...)
- 12 « Balance of power politics prevailed whenever two and only two requirements are met : that (...)
- 13 Pour John Ruggie, « Waltz goes too far. In his conception of systemic theory, unit-level (...)
Le néoréalisme comme version la plus simple du choix rationnel prête à confusion. Le point de départ de la théorie néoréaliste, développée il y a plus de vingt ans et toujours dominante aujourd'hui9, est bien connu : l'anarchie, qui découle de l'absence de toute autorité mondiale et qui implique l'usage toujours potentiel du recours à la force comme moyen de régulation et d'arbitrage entre Etats, est la caractéristique majeure et indépassable du système international. En dépit des controverses sur la nature de cette structure anarchique10, ses conséquences pour la logique néoréaliste sont profondes. La première est que tous les Etats, quels que soient leurs idéaux, leurs cultures, leurs particularités ou leur histoire, assument le même rôle focalisé sur la survie. La seconde est que chaque Etat ne peut compter que sur lui-même. Cette identité fonctionnelle et cette ambition, à la fois modeste mais indispensable que constitue la survie, permettent donc de poser une rationalité minimale pour tout Etat dans le système international. La seule qualité qui distingue les Etats entre eux est leur capacité, mesurée en termes de puissance essentiellement militaire, à assumer cette fonction primordiale que constitue cette survie. 11 Les Etats en fonction de leur puissance assument donc des positions différentes les uns par rapport aux autres au sein du système. Toute variation de leurs moyens de puissance déclenchera un mode de régulation particulier dont le mécanisme du balance of power est la traduction essentielle. Dès lors que la structure est anarchique et que celle-ci est composée d'unités qui cherchent à survivre, il y a inévitablement balance of power. 12 Une fois la structure définie, tout le reste devient de la pure mécanique. Que le changement dans la distribution des moyens de puissance concerne la Chine impériale ou communiste, les Etats-Unis de Taft ou de Reagan, l'Allemagne de Stresemann ou d'Hitler, quelles que soient les particularités propres de ces Etats, la structure anarchique les force à agir selon la logique du balance of power. Il s'agit donc d'une théorie structurelle où la seule position matérielle des Etats détermine leurs comportements. Bien des critiques ont été formulées sur la nature intemporelle et excessivement rigide de la structure anarchique telle qu'elle a été définie par Kenneth Waltz. 13 Je me bornerai ici à souligner deux difficultés majeures que cette théorie suscite en tant que modèle simplifié du choix rationnel proposé par Gr. Allison et Ph. Zelikow.
- 14 « A theory of international politics can describe the range of likely outcomes of the actions (...)
- 15 « Waltz consistently uses the double formulation 'behaviour and outcome' about his object of (...)
- 16 Pour un plaidoyer en faveur de la théorie waltzienne comme outil d'analyse de politique (...)
- 17 « Results can be predicted whether or not one knows the actors' intentions and whether or not (...)
- 18 « Positional structure persists as a set of relatively fixed causal conditions, reproduced (...)
- 19 L'absence de toute référence sur la responsabilité des actes posés par les Etats dans la (...)
- 20 Sur cet aspect, voir entre autres Powell Robert, « Anarchy in international relations theory : (...)
- 21 « Far from being exogenously given, the intersubjective knowledge that constitutes competitive (...)
- 22 Ce point est développé plus loin.
- 23 Comme le précisent Gr. Allison et Ph. Zelikow, ce terme ne se confond pas avec son acception (...)
Le premier problème, de loin le plus important, concerne la relation entre le choix rationnel et la condition de la survie. Clairement, dans l'esprit des auteurs de la nouvelle édition, cette survie est comprise comme un objectif minimal assigné à des entités non définies. Mais chez Kenneth Waltz, parce que la structure est la première et la dernière pierre de son analyse, l'intention chez l'acteur est bien plus ambiguë. La théorie de Waltz n'est pas une théorie sur le comportement mais une théorie sur les contraintes qui affectent ces comportements, sur les conditions de la survie et non sur les motivations des acteurs. Le tableau dressé par Waltz est un portrait général des champs du possible engendré par la structure. Il ne s'agit donc pas d'expliquer la politique étrangère d'un ou plusieurs Etats, mais de poser les limites dans lesquelles celle-ci peut s'exprimer. Waltz se refuse à analyser la politique étrangère d'un Etat particulier, seule la théorie du système international retient son attention. 14 Certes, la formulation de Waltz est ambiguë, car les actes posés sur la scène internationale sont tour à tour analysés en termes de comportement de l'agent et en termes de conséquence de la structure. 15 Certains auteurs soutiennent que la théorie structurelle permet une analyse des politiques étrangères, et même si Waltz est réticent à entreprendre ce type d'exercice, de nombreuses études ont bien relevé ce défi. 16 Pour autant, sur le plan ontologique, le lien entre intention et survie demeure problématique. Pour Waltz, l'intention des acteurs n'est pas pertinente dans l'analyse du fonctionnement de la structure qui opère seulement à partir des forces matérielles réparties en différents pôles au sein du système. 17 Cette structure se reproduit en dépit des actions des agents, elle est insensible à la volonté des Etats, elle s'interprète comme le produit des effets involontaires d'actions dont les conséquences fortuites contribuent à la reproduire. La possibilité d'un changement décidé et voulu par les agents est exclue dans la théorie waltzienne qui considère constante la logique de l'anarchie. 18 Au fond, la question fondamentale demeure la suivante : les Etats jouent-ils consciemment et délibérément le jeu anarchique international ou bien sont-ils forcés, en dépit de leurs intentions et de leur volonté, de se soumettre aux contraintes de la vie internationale ? Il semble que Gr. Allison et Ph. Zelikow penchent pour la première hypothèse, mais K. Waltz pour la seconde. Il me semble qu'il y a contradiction à présenter l'intentionnalité comme le cœur du choix rationnel tout en présentant, dans sa version la plus simplifiée, une théorie qui au fond néglige l'intention des agents. Pour que la déclinaison du modèle rationnel fût plus cohérente, il eut fallu présenter une théorie structurelle qui reconnaisse et incorpore explicitement l'autonomie et la décision des agents. Une telle analyse, qualifiée de constructiviste dans la littérature récente, envisage la structure comme une accumulation de pratiques consciemment internalisées par les agents et partagées entre eux, où les intérêts sont produits par les agents eux-mêmes et non pas seulement donnés par la distribution matérielle des moyens de puissances au sein du système. Parce que les interactions entre unités sont intégrées dans la structure, cette démarche place l'autonomie et donc la responsabilité des acteurs au cœur de l'analyse. 19 Dans un tel schéma, l'anarchie ne possède plus une logique propre et séparée des interactions des agents, la structure n'est plus réifiée mais au contraire socialisée. 20 L'anarchie devient culturelle, de ce fait, elle est ouverte aux changements. 21 Prendre en compte le tissu social qui lie les Etats entre eux ne signifie pas l'abandon ou le rejet des aspects matériels mais ceux-ci ne prennent de significations qu'au travers de la structure sociale du système. Cette intériorisation des intérêts qui ne sont plus posés de manière exogène n'enlève rien à la rationalité du modèle élémentaire. 22 Une telle position rend au contraire la classification proposée plus cohérente et plus fidèle à l'essence même de la décision, à savoir l'intention. Car la juxtaposition du néoréalisme et du libéralisme23 semble particulièrement incongrue, le premier plaçant la causalité dans la structure anarchique internationale, le second dans les préférences et les attributs particuliers de l'Etat. Il s'agit de deux conceptions dont les fondements ontologiques sont plus antagonistes que complémentaires. Ce qui est vrai pour le néoréalisme l'est tout autant pour les formes classiques du réalisme. Ce qui manque est l'analyse du lien qui existe entre l'intention des Etats et la structure du système international.
- 24 « If the only aim is to defend its position, the balance of power could not be explained unless (...)
- 25 Pour une illustration de ce type de raisonnement, Mearsheimer John J., « Back to the Future : (...)
- 26 Sur la neutralité et la dissimulation (hiding), Rothstein Robert L., Alliances and Small Powers, (...)
- 27 Sur l'hégémonie « douce », Kupchan Charles, « After Pax American, Benign Power, Regional (...)
- 28 Sur cette attitude, Scroeder P., « Alliances, 1815-1945 : Weapons of Power and Tools of (...)
- 29 Ce comportement est à la base de l'analyse sur les régimes. Sur ce point, voir Oye Kenneth A., (...)
- 30 Pour une analyse de l'Union européenne en ces termes, Grieco Joseph, « State Interests and (...)
- 31 Comme le note Schweller, « Even if we concede Waltz's point that survival is the sine qua non (...)
- 32 « A theory's ability to explain is more important than its ability to predict. Success in (...)
- 33 Selon K. Waltz, « If there is any distinctively political theory of international politics, (...)
- 34 « Ultimately, this worst case assumption about the recurrence of conflicts, not the condition (...)
- 35 Les classiques sont ceux de Bueno de Mesquita Bruce et Lalman David, War and reason : Domestic (...)
- 36 Voir Baldwin David A. (Ed.), Neorealism and Neoliberalism, The Contemporary Debate, Columbia (...)
Le second problème lié à l'introduction du néoréalisme concerne la valeur explicative d'une telle approche. Même si on accepte la survie comme intention minimale, le schéma qui se dessine ne nous apprend rien de très utile sur les comportements des Etats. Pour déduire des comportements généraux, il est nécessaire de postuler ce qu'implique la survie en terme d'objectifs ou d'intérêts. Ici les désaccords commencent. Pour K. Waltz, la survie signifie que les Etats recherchent au minimum la sécurité. Ce qui compte à ses yeux est leur position relative au sein du système. En d'autres termes, les Etats seront enclins à préserver ce qu'ils ont, non à se lancer dans de grandes conquêtes risquées. Mais si tel est le cas, si le système est peuplé de puissances satisfaites, il n'est pas besoin de mode de régulation. Le balance of power ne peut s'expliquer que si on réintroduit dans le système des Etats qui contestent le statut quo, des puissances révisionnistes, c'est-à-dire des pays dont les ambitions et les intérêts diffèrent de leur seule sécurité. 24 Selon d'autres auteurs, la sécurité implique l'accroissement de la puissance. Cette version dite offensive du réalisme considère que la scène internationale est strictement hobbésienne, un monde où les acteurs poursuivent une expansion perpétuelle. 25 Dans un tel schéma, l'insécurité est permanente parce que les conflits sont non seulement possibles mais toujours probables. Si on s'en tient à une stricte logique de position où la sécurité prime, une large palette de comportements est en effet possible : la neutralité où l'Etat refuse de choisir un camp parce que dans tous les cas de figure il est perdant26, la modération où en exerçant une hégémonie bienveillante et en limitant ses ambitions l'Etat ne suscite aucune opposition27, le ralliement sous forme d'apaisement ou de concessions Pour une discussion entre l'opposition (balance) et le ralliement (bandwagon), entre autres, Schweller Randall L., « Bandwagoning for Profit : Bringing the Revisionist State Back », in International Security, summer 1992, vol. 19, n°2, pp. 72-107 et Labs Eric J., « Do Weak States Bandwagon ? », Security Studies, spring 1992, vol. 1, n°3, pp. 383-416. ]], l'association avec un autre Etat, non pour contrebalancer une puissance tierce mais pour contrôler son partenaire28, la coopération où l'établissement d'institutions ou de règles communes profite à tous ses membres29, l'intégration qui permet de faire entendre sa voix et d'accroître son influence au sein d'un groupement. 30 A part le suicide national, balancer, apaiser, se cacher, se restreindre, coopérer ou s'intégrer sont des comportements qui tous répondent à la même logique de sécurité. En clair, la survie comme intention minimale n'est pas suffisante, elle ne nous explique guère quel type de comportement sera choisi par les Etats. 31 Une théorie, dont la valeur essentielle, selon K. Waltz, réside dans l'explication et non la prédiction. 32, mais qui prédit tout et son contraire n'est pas une bonne théorie. Le balance of power, qu'il considère inéluctable, n'est même pas une récurrence. 33 Ce n'est donc pas l'anarchie qui explique le comportement des Etats, mais bien les intérêts et les objectifs qu'on leur prête. 34 Sans doute, les politiques de puissance ont existé et existeront encore, mais elles découlent des préférences particulières des acteurs, non de la structure anarchique de la scène internationale. C'est toute la différence entre la Macht Politik de Treitschke et la Power Politics de Waltz, l'une est valeur, l'autre loi. De la diffusion de la première dépend la récurrence de la seconde. Ni la sécurité ni la puissance posées objectivement ne nous éclairent sur le comportement des Etats. Un tel constat s'applique tout aussi aisément au niveau des interactions stratégiques où l'usage de la force et la dissuasion constituent les toiles de fond. Comme le notent Gr. Allison et Ph. Zelikow, toute modélisation fondée sur la seule maximisation de l'utilité subjective pour des acteurs non définis engendre des résultats indéterminés, vagues ou tautologiques. 35 La même conclusion s'impose aisément au néolibéralisme institutionnel qui, selon R. Keohane lui-même, doit être complété par une analyse des préférences, des perceptions et des intérêts spécifiques de l'Etat. 36 Parallèlement, la théorie de la paix démocratique, qui semble occuper une part de plus en plus importante des travaux en relations internationales, mais qui ne brille guère par son originalité, éprouve une difficulté notoire à formaliser la réalité empirique des rapports pacifiques entre démocraties en une théorie cohérente.
- 37 Cette reconstitution telle que la décrit Morgenthau dans Politics Among Nations cité par Gr. (...)
- 38 Raymond Aron, Paix et Guerres entre les Nations, Calman-Lévy, 8ème Ed., 1984, p. 29. Il (...)
- 39 « Analysis of the international system has something skeletal about it ; we learn nothing (...)
< !--SPIP--> L'introduction du néoréalisme présente donc une double difficulté : ontologique d'abord puisqu'elle tend à nier les intentions des acteurs, empirique ensuite, puisqu'elle ne nous apprend rien sur la manière dont les Etats se comportent au sein de la scène internationale. Pour que la structure nous éclaire, nous devons poser au préalable des postulats supplémentaires sur les préférences des acteurs les plus importants au sein du système. Le même raisonnement s'applique quel que soit le type d'Etat considéré, notionnel, générique, identifié ou personnifié. Dans le tableau proposé par les auteurs, les intérêts sont objectivement posés, que ce soit en termes de survie, de puissance, d'institution ou de démocratie. Parce que le modèle rationnel reste par trop élémentaire, les équilibres possibles demeurent bien trop nombreux pour être susceptibles d'être pertinents. Plus généralement, le modèle rationnel tel qu'il est ici présenté ne déconstruit pas suffisamment l'Etat et il oublie, en particulier, que cette rationalité posée objectivement est exercée subjectivement par des individus. Ceux-ci ne sont pris en compte que dans le modèle gouvernemental mais c'est pour mieux y contester la pertinence de leur rationalité. Parallèlement, la rationalité limitée n'est étudiée qu'au travers du phénomène bureaucratique mais n'est pas développée par rapport aux décideurs « personnifiés ». Parce qu'au fond la rationalité chez les auteurs est étatique, et que ce postulat est nécessaire pour mieux confirmer la valeur des modèles alternatifs, l'élément humain, c'est-à-dire le décideur, est étrangement absent de l'analyse. Dans notre recherche sur la causalité des événements, il nous faut donc prendre l'exigence d'H. Morgenthau au sérieux, lorsqu'il parlait de « reconstitution rationnelle » et retracer minutieusement le déroulement des événements tels qu'ils sont perçus et vécus par les décideurs. 37 L'analyse de la conduite diplomatique ne peut se soustraire des hommes et des gouvernements qui la pratiquent. A chaque fois qu'est formalisé l'Etat, dès que les critères de choix sont objectivés, on décrit des hypothèses, on n'explique pas la réalité. Pour s'en approcher, il est nécessaire de préciser l'identité des acteurs, la source et la disposition de leurs préférences, la nature et la multiplicité de leurs objectifs, la genèse et les conséquences de leurs perceptions. Il nous faut donc confirmer le constat formulé par R. Aron il y a quelques décennies déjà : « Faute d'un objectif univoque de la conduite diplomatique, l'analyse rationnelle des relations internationales n'est pas en mesure de se développer en une théorie globale ». 38 L'analyse de la décision ne peut se passer de l'étude des décideurs, avec leurs « muscles, leurs nerfs et leur sang » 39.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°36 (2000) pp. 95-106
Référence électronique
Jean-Yves Haine, « Kennedy, Kroutchev et les missiles de Cuba (Partie 3) », Cultures & Conflits, 36, 2000, [En ligne], mis en ligne le 20 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index598.html. Consulté le 07 octobre 2008.
Droits
Creative Commons Licence
Ce texte est placé sous copyright de Cultures & Conflits et sous licence Creative Commons.
Merci d’éviter de reproduire cet article dans son intégralité sur d’autres sites Internet et de privilégier une redirection de vos lecteurs vers notre site et ce, afin de garantir la fiabilité des éléments de webliographie. » (voir le protocole de publication, partie « site Internet » : http://www.conflits.org/index2270.html).