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La revue

Michel Peraldi

Economies criminelles et mondes d’affaire à Tanger

p. 111-125

Résumé

Cet article, basé sur un premier terrain dans les milieux d’entrepreneurs légaux et illégaux dans la métropole tangéroise, cherche à prendre la mesure réelle de la place qu’occupent les économies criminelles dans les économies urbaines et, surtout, comment définir la consistance propre des mondes qu’elles occupent, leur place et statut dans l’univers métropolitain. Lieu d’un programme public de développement et d’aménagement, combinant divers étages économiques légaux (tourisme, secteur textile délocalisé, portuaire) et illicites (contrebande, drogues) dans une métropole frontalière en voie de transnationalisation, la métropole Tanger Tétouan constitue un bon moyen d’analyser les relations entre naissance d’un cycle capitaliste et émergence d’acteurs économiques non conventionnels, comme des relations que ces mondes et acteurs entretiennent avec les économies « vertueuses ».

This paper, based on a field-work among legal and illegal buisinessmen in Tangier, seeks to assess not only the actual place criminal economies occupy within urban economies but also, more importantly, the ways by which one can properly define the worlds that they are occupying, their place and status in the metropolitan space. Tangier Tetouan has witnessed public programs of development and planning combining various economical legal (tourism, relocations in the offshored textile industry, port) and illegal layers (smuggling, drugs trafficking). This city at the border, this transnationalizing city offers an interesting way of analysing the relations between the birth of a capitalistic cycle and the emergence of non conventional economic actors, as well as the relations these worlds and actors have with “virtuous” economies.

Texte intégral

Sous le terme général d’» économies criminelles », on rassemble usuellement des activités qui visent la production, la circulation, la commercialisation de produits interdits d’un point de vue moral 1 ou légal, des activités dont l’organisation et l’effectuation incorporent une part de violence physique réellement exercée ou potentiellement présente dans l’organisation même du cycle productif, et enfin des activités menées par des individus, des groupes marginaux ou déviants, dans des conditions de totale ou de relative clandestinité. En Italie, où les recherches sur ce thème ont certainement la plus grande ampleur historique, théorique et empirique 2, les chercheurs ont complété cette définition en spécifiant que ces économies criminelles sont le fait de groupes organisés et hiérarchisés, fondés sur des codes et des rituels d’appartenance (mafia, camorra, n’dranghetta, etc.). Vaille que vaille donc, et surtout à la lumière des travaux italiens ou anglo-saxons 3 pionniers en la matière, il semblait établi que les économies criminelles concernaient des comportements économiques aberrants, parasites, archaïques, caractéristiques de groupes, d’individus ou de territoires marginalisés, lorsque les défections ou les faiblesses de l’Etat rendaient possible le développement d’une « autorité politique extralégale ». R. Sciarrone précise ainsi que même si ces groupes ont pu s’emparer de domaines économiques et développer leurs affaires jusqu’à l’échelle mondiale, ils ne changent rien à la force et la nécessité de leur ancrage territorial 4. Ajoutons enfin une dimension méthodologique essentielle : l’identification de ces acteurs sociaux, individuels ou collectifs passe d’abord par un signalement judiciaire ou policier. C’est en effet d’abord parce que leurs activités tombent sous le coup de la loi et que celles-ci font l’objet de poursuites, que les groupes ou les individus sont « observables » dans des conditions où les chercheurs sont quasi exclusivement tributaires des données policières ou judiciaires. En poussant le raisonnement, on peut alors se demander si le caractère spécifique de leurs activités n’est pas purement déduit, par nature en quelque sorte, du caractère délictueux ou criminel de leurs pratiques. En somme, s’il n’y avait ni meurtres ni violence, pourrait-on parler d’économies criminelles comme d’un registre identifiable, observable de faits économiques ? Parallèlement au débat italien sur la nature économique, institutionnelle et sociale des organisations mafieuses, ravivant la question de la nature « moderne » et capitaliste des entrepreneurs criminels, on assiste aujourd’hui à un double phénomène qui rend nécessaire un retour d’analyse sur l’évolution des phénomènes économiques dit criminels vers la globalisation 5. D’une part, les organisations criminelles investissent tôt ou tard les économies « légales », et la question se pose alors de l’efficience économique directe des comportements et méthodes mafieux, qui ne peuvent plus alors être ramenés à des mécanismes aberrants ou parasites puisqu’ils sont alors au cœur de l’économie. L’apparition de phénomènes criminels dans les anciens pays du bloc socialiste notamment et surtout le moment de leur apparition 6, comme immédiate recomposition d’acteurs issus directement des mondes dirigeants de l’ancien régime 7, pose à notre sens de manière radicalement nouvelle la question des relations entre les acteurs, logiques et dispositifs de l’économie criminelle et ceux des économies « vertueuses ».

En effet, dans la mesure où des logiques et acteurs criminels participent non pas d’un mouvement parasite ou « prédateur » des Etats et des économies capitalistes, mais directement de la (re)naissance du cycle de profitabilité capitaliste, dans la mesure où, pour le dire autrement, des groupes criminels sont les initiateurs, les entrepreneurs schumpetériens dans la renaissance des économies de marché, il est en somme aujourd’hui question de savoir si l’idéal type mafieux, même rendu à la complexité et la sophistication où l’ont amené les chercheurs italiens les plus habiles, peut rendre compte du développement d’économies criminelles à l’intérieur même des mouvements de résurgence ou de formation de cycles capitalistes.

Rendue aux dimensions d’une anthropologie urbaine – car cette renaissance prend des formes très diffuses en milieu métropolitain – ce développement pose d’une tout autre manière le fait que, d’autre part, on assiste à l’extension et à la diffusion des économies criminelles bien au-delà des lieux historiques de l’émergence de phénomènes mafieux historiques (Espagne, pays de l’ancien bloc socialiste) et ces phénomènes d’émergence invalident l’hypothèse de l’ancrage territorial comme matrice sociale explicative des phénomènes.

Particulièrement sensible en milieu métropolitain, ce développement pose d’une tout autre manière que par le passé, la question de la nature et des modalités d’organisation de ces économies criminelles dans la ville. Il semble en effet désormais difficile de raisonner comme si ces économies relevaient d’une « niche » sociale autonome, hors de l’espace-temps de la ville dont elles occupent parfois une grande partie de la population… On constate que les sciences sociales hésitent entre la tentation de sous-estimer l’impact de ces économies dans les mondes urbains en les limitant à certains mondes ethniques ou sociaux, avec le risque d’une ethnicisation criminalisante des mondes impliqués 8 ou, au contraire, la surestimation paranoïaque du contrôle et de la puissance des entrepreneurs et organisations de l’économie criminelle 9. Comment prendre la mesure réelle de la place qu’occupent les économies criminelles dans les économies urbaines, et surtout comment définir la consistance propre des mondes qu’elles occupent, leur place et statut dans l’univers métropolitain ? La question est d’importance, mais ne peut être traitée que si justement on rend compte des porosités comme des fractures entre mondes économiques dans la ville.

C’est cette question qui nous guidera dans la présentation d’une campagne de recherche que nous commençons 10 sur les activités économiques émergentes dans l’une des régions urbaines du Nord du Maroc, la métropole Tanger Tétouan.

Pour citer cet article

Référence électronique

Michel Peraldi , « Economies criminelles et mondes d’affaire à Tanger », Cultures & Conflits, 68, 2008, [En ligne], mis en ligne le 10 avril 2008.
URL : http://www.conflits.org/index5973.html. Consulté le 16 mai 2008.

Auteur

Michel Peraldi

Michel Peraldi est anthropologue, directeur de recherche au CNRS, directeur du Centre Jacques Berque pour le développement des sciences sociales à Rabat (Maroc). Il travaille sur les dynamiques migratoires dans le bassin méditerranéen et les circuits commerciaux informels entre Maghreb et Europe. A récemment publié : Peraldi M., Kokoreff M., Weinberger M. (dirs.), Economies criminelles et mondes urbains, Paris, PUF, 2007.

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