Lessence de la décision (Partie 4)
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Texte intégral
- 1 Kahn Herman, Thinking about the Unthinkable, Horizon Press, 1962.
- 2 Kahn Herman, On Escalation : Metaphors and Scenarios, Prager, 1965, p. 25.
- 3 Ibid., p. 211
- 4 Ibid., p. 212
- 5 Voir Van Der Heijden Kees, Scenarios : The Art of Strategic Conversation, J. Wiley and Sons, (...)
- 6 Wohlstetter Albert J., « Analysis and Design of Conflict Systems », in Quade E. S. (Ed.), (...)
- 7 Raiffa Howard, Decision Analysis : Introductory Lectures on Choices under Uncertainty, Random (...)
- 8 Mc Namara Robert, Address at the Commencement Exercises, University of Michigan, Ann Arbor, 16 (...)
- 9 Perry William, Report of the Secretary of Defense to the President and the Congress, United States (...)
- 10 Ibid.
- 11 Voir sur ce point, Morrow James D., Game Theory for Political Scientists, Princeton University (...)
- 12 Bueno De Mesquita Bruce et David Lalman, War and Reason, Yale University Press, 1992. Leur modèle (...)
- 13 Ibid., pp. 27, 35-36.
- 14 Ibid., p. 45
- 15 Ibid., pp. 250, 40, 50.
- 16 Selon Robert Jervis, les travaux de la seconde vague des théoriciens de la dissuasion sont les (...)
- 17 Achen Christopher et Duncan Snidal, « Rational Deterrence Theory and Comparative Case (...)
- 18 Jervis Robert, « Rational Deterrence : Theory and Evidence », op. cit., pp. 184, 190, 207.
- 19 Ibid. Ce sont les auteurs qui soulignent. Sur l’hypothèse de la propension au risque dans (...)
- 20 Ibid. Voir aussi Jervis Robert, Janice Gross Stein et Richard Ned Lebow (Eds.), Psychology and (...)
- 21 Jervis, « Rational Deterrence : Theory and Evidence », p. 207.
- 22 Voir entre autres, George Alexander L. et Richard Smoke, Deterrence in American Foreign Policy, (...)
Herman Kahn, l’un des plus influents stratèges de la guerre froide, fut l’auteur d’un best-seller Thinking about the Unthinkable1, qui popularisa les enjeux nucléaires de la guerre froide pour toute une génération d’Américains. Abordant le problème des conflits limités notamment la guerre du Vietnam, il prit pour point de départ la notion, développée par Schelling, de compétition des risques. Kahn tenta de formuler « des principes généraux applicables à toute interaction caractérisée à la fois par la crainte de l’escalade, la volonté d’éviter des précédents regrettables et la décision de maintenir des limites acceptables » 2. Il élabore ainsi une échelle de six paliers et quarante-quatre échelons pour expliquer les actions et les réactions étatiques dans toute une série de scénarios. Quelles est la logique permettant de se déplacer d’un palier à l’autre ? L’analyse peut passer d’une étape à l’autre parce qu’elle détermine comment agirait un acteur unitaire maximisant son utilité. La spécificité de son analyse apparaît le plus clairement lorsqu’il examine comment un Etat conduirait un conflit non seulement conventionnel mais surtout nucléaire. Pour certains, l’incertitude de la guerre (fog of war), en particulier en cas de frappes nucléaires sur son territoire, ne peut aboutir qu’à des erreurs mutuelles et des inerties bureaucratiques menant au chaos général. Kahn n’est pas de cet avis : « on surestime systématiquement l’effet de cette incertitude, le manque d’informations, la désorganisation et la paralysie des forces militaires sur le haut commandement » 3. Pour Kahn, dans un conflit de ce type, il est toujours possible pour le centre opérationnel de « naviguer à l’estime ». Cette expression, utilisée par les marins, fait référence à la possibilité pour le capitaine d’un navire de déterminer sa position par simple calcul, uniquement en connaissant sa position de départ et la nature de son environnement et en utilisant ses instruments de navigation. Kahn précise « le commandant ou le décideur, connaît vraisemblablement les raisons qui ont mené à la guerre et les principales caractéristiques de sa situation au moment où celle-ci a éclaté ; si ces informations n’étaient pas disponibles au moment du déclenchement de la guerre, il est probable qu’elles le deviendront. A partir de là, le décideur même sans aucune information sur son adversaire, au pire coupé du monde, gardera vraisemblablement une idée assez précise sur le déroulement des événements et parce qu’il connaît la logistique, les forces et les contraintes de son adversaire, conservera une estimation suffisamment pertinente sur ce que ce dernier tente d’accomplir pour pouvoir se mettre à sa place, agir en conséquence et ainsi "naviguer à l’estime" » 4. Pour Kahn ce concept de « navigation à l’estime » entraîne des applications plus larges. Kahn, l’un des plus scrupuleux observateurs de la décision dans le domaine militaire considère que « la méthode dont je parle est l’une des méthodes les plus usitées dans les états-majors, peut-être la méthode la plus usitée ». Clairement, elle est à la base de son raisonnement. Les « scénarios » et les « war games » illustrent la pensée stratégique contemporaine, ils sont devenus des outils courants non seulement en politique étrangère mais aussi dans le monde des affaires ou les campagnes électorales5. Ces outils incarnent par excellence le modèle de l’acteur rationnel. Albert J. Wohlstetter, autre stratège de la guerre froide, décrit ainsi la méthode et le champ d’application d’un des procédés les plus utilisés par la RAND, « ces chercheurs en effectuant des simulations sur cartes pour mesurer l’efficacité de différentes tactiques de défense sélectionnent généralement l’une d’entre elles, tentent d’imaginer les parades optimales de l’adversaire, réitèrent l’exercice avec une autre tactique et ainsi de suite » 6. Quelle est la particularité de cette approche ? Selon Wohlstetter : « [...] il s’agit d’essayer de se mettre à la place de l’adversaire en imaginant comment, au mieux de ses intérêts, il inflige à nos forces les pertes les plus sévères possibles ; nous constatons ensuite lesquelles de nos forces se sont le mieux comportées face à cet adversaire redoutable ». La question de ce que va faire l’adversaire est obtenue en estimant ce qu’un acteur unitaire, rationnel et génial ferait. (Par analogie cet exercice est tout aussi pertinent pour analyser le comportement d’un rival lors d’une campagne électorale, d’une entreprise visée par une OPA hostile ou encore d’un adversaire lors d’une négociation) 7. La formulation subtile du modèle de l’acteur rationnel que proposent aujourd’hui les spécialistes de la stratégie a tout pour séduire les responsables politiques qui doivent prendre des décisions sur base d’informations peu fiables, partielles et incomplètes. Le modèle de l’acteur rationnel leur permet de résumer brièvement les principaux aspects d’un problème en langage simple. Robert Mc Namara, secrétaire d’Etat à la Défense au moment de la crise des missiles de Cuba, prononça lors de la remise des diplômes de son ancienne université, University of Michigan, quatre mois à peine avant le début de la crise, un discours dont l’objet était de présenter à son auditoire « les plans nucléaires américains, les problèmes liés à la prolifération nucléaire et de souligner le rôle crucial mais limité de la dissuasion offerte par les forces nucléaires stratégiques ». Après avoir dénoncé une série d’illusions, il aborda les problèmes de l’attaque surprise et de l’escalade : « à l’heure actuelle (1962), étant donné le rapport des forces nucléaires qui devrait se maintenir dans les années à venir, une attaque nucléaire surprise n’est tout simplement pas rationnelle. Tout aussi irrationnelle serait l’emploi d’armes nucléaires à la suite d’un conflit limité en Europe ou ailleurs. Je pense que nous sommes en droit de conclure que ces deux éventualités sont hautement improbables » 8. Sur quel fondement se basait son affirmation ? Trois étapes jalonnaient son raisonnement. Partant du constat avéré de la supériorité stratégique américaine vis-à-vis de l’Union soviétique, il passait ensuite à une affirmation théorique : dans un raisonnement rationnel où l’ennemi est conscient de la supériorité nucléaire de son adversaire, il n’y a rien à gagner ni par attaque surprise ni par escalade. De ce principe, il déduisait une observation empirique sur la probabilité de voir des armes nucléaires frapper le territoire européen ou américain. Une trentaine d’années plus tard, un autre secrétaire à la Défense, William Perry, dans son Report of the Secretary of Defense to the President and the Congress, a recours au même type de raisonnement pour aborder la question de la dissuasion dans l’après-guerre froide. Notant la diminution du risque d’un conflit global, Perry estime néanmoins que « pour dissuader les conflits régionaux, nous devons maintenir des forces conventionnelles fortes, opérationnelles, bien équipées et stationnées sur place ; faire sentir leur présence et démontrer notre volonté à les utiliser » 9. Il poursuit : « Etre capable de se battre et de gagner est essentiel, mais cette capacité seule ne peut empêcher le conflit. La dissuasion découle de la puissance militaire et de la volonté politique réelle ou perçue : la crédibilité est aussi cruciale à la dissuasion que la force militaire ». Perry illustre son propos en se référant à deux échecs de la dissuasion : en 1950, lorsque la Corée du Nord doutait de la détermination américaine et en 1990 lorsque l’Irak pensait pouvoir envahir le Koweït et l’Arabie Saoudite sans susciter une riposte de Washington. A ces deux échecs, Perry oppose ce qu’il estime être une dissuasion réussie, lorsqu’en 1994 l’Irak massa à nouveau des troupes à la frontière du Koweït. « Cette fois, les Etats-Unis démontrèrent clairement leur volonté politique, en décidant d’envoyer rapidement des troupes supplémentaires dans le golfe Persique. Le résultat : Saddam Hussein battit en retraite. « Confronté à la présence de nos troupes et ayant tiré les leçons de l’opération Tempête du désert, Saddam Hussein préféra renvoyer ses troupes dans leurs casernes. Notre stratégie de dissuasion avait réussi parce que nous avons été capables de mettre rapidement sur pied des troupes remarquablement efficaces et parce que nous avons exprimé une volonté politique crédible de recourir à cette force » 10. Dans le cadre du choix rationnel, des travaux plus récents ont traduit ces problèmes en langage de la théorie des jeux pour leur apporter des réponses plus claires et plus précises. Si de nombreux chercheurs espèrent encore parvenir à des résultats significatifs en se basant sur la forme la plus simple du modèle de l’acteur rationnel, les praticiens de la décision reconnaissaient la pertinences de l’argument de H. Simon, à savoir que l’essentiel de leur interprétation est en fait subordonné à des hypothèses supplémentaires et exogènes à leur modèle. De plus, la triste réalité est que, quand la théorie des jeux aborde des situations empiriques où l’information est imparfaite, le jeu n’est pas à somme nulle et les acteurs sont multiples, ses résultats sont généralement indéterminés11. Th. Schelling et H. Raiffa entre autres, ont pris conscience de cette impasse ; mais cette prise de conscience est lente à s’imposer dans des disciplines comme la science politique qui ne sont venues à ce type de méthodologie que sur le tard. Ainsi, l’ouvrage de Bruce Bueno de Mesquita et de David Lalman, War and Reason, s’efforce d’étudier les interactions entre deux Etats rivaux et plus particulièrement celles où la guerre est une option12. L’ouvrage présente les fruits d’un effort ambitieux visant d’une part à construire un modèle théorique techniquement sophistiqué et de l’autre, à tester ses implications les plus significatives sur plus de 700 interactions entre Etats européens de 1815 à 1971. Leurs hypothèses de départ sont clairement définies : les Etats sont des acteurs unitaires rationnels « à partir du moment où la décision de négocier ou d’entrer en guerre est prise rationnellement, que cette décision soit prise par un seul acteur ou par un groupe ne joue aucun rôle dans notre modèle » et chaque état cherche à maximiser son utilité subjective espérée en faisant le choix qu’il estime maximiser son utilité espérée » 13. Pour déduire de ce modèle simplifié de l’acteur rationnel des implications significatives, les auteurs admettent que des hypothèses supplémentaires sont nécessaires, par exemple que l’usage de la force induit des coûts politiques intérieurs sous forme de manifestations, défaites électorales, coups d’Etat ou difficultés à lever les forces nécessaires à la conduite de la guerre14. Sans ces hypothèses supplémentaires, le modèle dyadique demeure indéterminé. La portée la plus significative de cet ouvrage est précisément qu’il n’aboutit qu’à très peu de conclusions probantes. Selon leurs propres termes « pour le dire sans ambages, les dirigeants d’un Etat entrent en guerre lorsque les gains attendus moins les coûts attendus sont supérieurs aux conséquences nettes des autres alternatives ». En d’autres termes, quand un Etat estime la guerre profitable, il choisit la guerre. Comme la première hypothèse de leur modèle est que « chaque joueur opte pour la stratégie avec la plus haute utilité espérée », cette première conclusion est clairement tautologique. Plusieurs observations suivent sur la manière dont les guerres peuvent être déclenchées : une guerre peut survenir si un Etat juge les intentions de son rival avec trop d’optimisme ; un conflit peut débuter si, même sans information parfaite, il est motivé par la crainte de perdre des avantages liés à l’usage en premier de la force, ces avantages anticipés peuvent être des gains concrets et réels, ou au contraire l’espoir d’échapper à une perspective bien pire encore que celle du conflit » 15. La variable de l’utilité subjective espérée a aussi été largement utilisée dans les études récentes de la dissuasion16. Ce problème se pose quand, entre deux Etats unitaires et rationnels, l’un d’eux envisage de lancer une attaque militaire. Chacun calcule son utilité subjective en estimant le coût de la guerre, la probabilité de la victoire et les réponses possibles de son adversaire. Sur cette base, Christopher Achen et Duncan Snidal en déduisent l’hypothèse qu’une menace crédible de représailles sera dissuasive sauf si cette menace revêt moins de valeur que le butin escompté17. Un adversaire sera donc dissuadé d’attaquer si et seulement si le coût du châtiment auquel il s’attend est supérieur au gain qu’il espère réaliser. Mais comment évaluer les perceptions d’un agresseur potentiel sur la riposte éventuelle, le coût de la guerre ou les fruits de la victoire, en d’autres termes, comment déterminer si dans son esprit, il y a ou non dissuasion ? Jervis résume très bien le problème : « avant que la notion d’utilité subjective espérée puisse nous apprendre quoi que ce soit, nous devons considérablement la détailler. Nous devons ainsi décrire précisément à quel type de situation l’acteur pense être confronté, comment il hiérarchise ses objectifs, quelles sont les options qu’il envisage et enfin comment il pense que les autres acteurs vont réagir » 18. Jervis remarque également que la théorie de la dissuasion rationnelle « a recours à des hypothèses qui ne se sont pas associées au concept de rationalité », comme celle de « la témérité ou de l’opportunité » de l’agresseur potentiel, dont les motivations découlent pour l’essentiel de sa situation particulière19. Expliquer pourquoi des Etats confrontés à la même situation calculent leur utilité espérée de manière différente nécessite la prise en compte de facteurs qui dépassent le cadre du choix rationnel. De plus, les critiques de cette théorie citent la décision japonaise d’attaquer les Etats-Unis en 1941 ou celle de l’Egypte d’attaquer Israël en 1973 comme exemples d’échecs de la dissuasion en dépit d’un rapport de force favorable et de menaces claires de représailles20. Richard Ned Lebow et Janice Gross Stein montrent en effet que le Japon et l’Egypte, après un rigoureux calcul stipulé par la théorie de la dissuasion, auraient tout autant décidé d’attaquer même avec une utilité espérée négative, s’ils y étaient poussés par des raisons de politique intérieure ou par leur volonté d’éviter des pertes futures. Comme nous l’avons souligné en proposant ce que nous avons appelé le théorème de rationalité, les termes du modèle du choix rationnel sont tellement vagues et élastiques que n’importe quelle exception peut-être explicitée post hoc. Parallèlement, R. Jervis conclut judicieusement que dans l’application empirique de l’utilité subjective espérée, les éléments subjectifs occuperont nécessairement une place prépondérante. Ceci s’applique non seulement à l’utilité mais aussi aux estimations des fins et des moyens, aux perceptions de l’adversaire, aux évaluations des autres alternatives » 21. D’autres chercheurs, en particulier A. George et R. Jervis, sur base du choix rationnel élémentaire ont tenté à partir d’études de cas de généraliser les conditions dans lesquelles la dissuasion réussit ou échoue22. L’étude d’A. George et de R. Smoke montre ainsi comment la dissuasion peut échouer par « étapes successives ». L’imposition du blocus complet de Berlin en juin 48 par les Soviétiques prit les Américains par surprise, non parce que Moscou ne donna aucun avertissement à Washington, mais bien parce que les signes répétés en provenance des Soviétiques restèrent ignorés par les Américains. Les opportunités pour dissuader le blocus furent donc successivement manquées au fur et à mesure que les initiatives soviétiques restèrent lettre morte et que les Américains restèrent sans réaction.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°36 (2000) pp. 57-64
Référence électronique
Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison, « Lessence de la décision (Partie 4) », Cultures & Conflits, 36, 2000, [En ligne], mis en ligne le 20 mars 2006. URL : http://www.conflits.org//index588.html. Consulté le 05 juillet 2008.
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