Lessence de la décision (Partie 3)
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L’école de l’institutionnalisme international
- 1 Keohane Robert, After Hegemony : Cooperation and Discord in the World Political Economy, (...)
- 2 Haas Ernst B., The Uniting of Europe, Stanford University Press, 1958. Dans la majorité de ses (...)
Les partisans de l’institutionnalisme international vont encore un peu plus loin que les néoréalistes, en se focalisant sur les institutions et les interactions interétatiques comme facteurs importants au sein du système, notamment en ce qui concerne la « coopération » entre les Etats. Ces chercheurs font tout d’abord remarquer que le nombre des organisations internationales, telles le Fond Monétaire International ou l’Agence Internationale de l’Energie, a augmenté de façon spectaculaire depuis la fin de la seconde guerre mondiale, qu’elles jouent un rôle de plus en plus important et occupent une place grandissante dans les mouvements transnationaux, notamment économiques1. Sur la base des travaux de Ernst. B. Haas, des politologues tels que Robert O. Keohane, Joseph S. Nye, Stephen D. Krasner, Lisa L. Martin et d’autres ont tenté de démontrer pourquoi et comment ces institutions sont importantes2. Plus précisément, ils identifient deux raisons essentielles ; leur influence sur les informations dont peuvent disposer les Etats et sur les « coûts de transaction » qu’occasionne la coopération.
- 3 Même si elle n’est pas ainsi souvent notée par les institutionnalistes, l’un des (...)
Prenons la mission internationale de maintien de la paix dirigée par les Etats-Unis en Bosnie. Avant même de décider de la création de cette force militaire (SFOR et puis IFOR), les Etats membres de l’OTAN en avaient déjà pris en charge les coûts fixes, c’est-à-dire les dépenses relatives à l’équipement des troupes et à leur entraînement ainsi que les dépenses liées aux bases militaires d’Europe centrale, et notamment aux bases aériennes, qui allaient devoir ravitailler ces troupes et assurer leur protection. Il était donc clair que l’OTAN avait les moyens d’agir sans délais et de manière décisive. Pour mettre sur pied une force militaire capable d’intervenir en Bosnie, il suffisait donc de prendre en charge le coût marginal de la mission, un coût financier mais aussi humain. Ceci facilita une intervention qui autrement aurait été très improbable. Imaginons cette même mission internationale si les Etats avaient dû créer à partir de rien une organisation adéquate, si les forces militaires n’avaient pas appris auparavant à travailler ensemble dans le cadre de l’OTAN. Si en l’absence d’institution internationale, il n’y avait pas eu d’intervention en Bosnie, alors on peut dire que, dans ce cas tout au moins, l’existence d’institutions internationales est une variable déterminante pour expliquer le comportement des Etats. Le fait que ces organisations internationales avaient été créées avec des buts très différents – dans le cas de l’OTAN, contenir la puissance soviétique – relève simplement de l’anecdote3.
- 4 Keohane Robert O., « Institutionalist Theory and the Realist Challenge After the Cold War », (...)
- 5 Voir Keohane Robert O., After Hegemony : Cooperation and Discord in the World Political Economy, (...)
- 6 Ibid., pp. 15-26. Voir aussi Keohane, « Institutionalist Theory and the Realist Challenge », (...)
- 7 Ibid., p. 285.
- 8 Ibid., pp. 294-95. « Sans une analyse des intérêts qui demande une étude de la politique (...)
Keohane, le principal représentant de l’école institutionnaliste, est parfaitement clair sur les hypothèses de cette approche, sur la définition de ses variables et sur les limites de son champ d’application. Les institutionnalises partent du modèle de l’acteur rationnel dans sa forme la plus simple, un acteur unitaire qui maximise son utilité. « La théorie institutionnaliste suppose que les Etats sont les principaux acteurs de la scène internationale et qu’ils agissent en fonction de leurs intérêts » 4. Si les institutionnalistes reconnaissent l’importance des facteurs structurels mis en lumière par les néoréalistes (l’anarchie et la distribution de la puissance) 5, ils soulignent cependant que pour expliquer l’action étatique, il est nécessaire de faire appel à d’autres facteurs systémiques, à savoir les institutions internationales6. Keohane admet que cette théorie est « incomplète » car les intérêts des Etats sont considérés comme des variables exogènes7. Cette théorie ne permet donc pas d’expliquer adéquatement le comportement des Etats. Il conclut que l’institutionnalisme, tout comme le néoréalisme, doit être complété par une théorie de leurs objectifs spécifiques, leurs convictions et leurs perceptions8.
- 9 Axelrod Robert et Keohane Robert O., « Achieving Cooperation under Anarchy : Strategies and (...)
- 10 Axelrod Robert, « Conflicts of Interest : An Axiomatic Approach », Journal of Conflict (...)
C’est sans doute l’article de Robert Axelrod et de Robert Keohane, « Achieving Cooperation under Anarchy : Strategies and Institutions », qui résume le mieux la démarche analytique de l’institutionnalisme9. Leur interrogation est la suivante : dans un environnement marqué par l’anarchie, sans autorité internationale, à quelles conditions des Etats rationnels qui cherchent à maximiser les utilités vont-ils néanmoins choisir la coopération ? Pourquoi la coopération leur permet-elle à chacun d’obtenir des gains supérieurs à d’autres options ? Dans des publications antérieures Axelrod avait déjà identifié trois caractéristiques qui influencent la disposition des Etats : d’abord, la compatibilité de leurs intérêts qui exprime la mesure avec laquelle chacun des acteurs défend ses intérêts en privilégiant la coopération sur la compétition, ensuite les perspectives d’avenir à savoir l’estimation des bénéfices engendrés par des coopérations futures et enfin, le nombre des joueurs car plus ce nombre est élevé, plus la coopération est difficile10.
- 11 Voir Martin Lisa L., Coercive Cooperation : Explaining Multilateral Economic Sanctions, Princeton (...)
Keohane et Axelrod montrent comment les institutions au sein desquelles les Etats interagissent leur permettent d’accroître leurs gains, leur ouvrent de nouvelles perspectives d’avenir et leur offrent la faculté de limiter leurs interactions à des cadres plus réduits. L’analyse de Lisa Martin sur les sanctions économiques durant la guerre des Malouines de 1982, montre comment l’appartenance de la Grande- Bretagne à l’Union européenne lui a permis d’assurer la coopération de ses partenaires européens dans le renouvellement des sanctions contre l’Argentine, en reliant cette question à d’autres dossiers, notamment la contribution britannique au budget de l’Union. Par ce processus de couplage (linkage), Londres modifiait ainsi les intérêts des membres de l’Union européenne et réduisait les risques de non-respect (cheating) de ces sanctions, puisque les opportunités de rétorsion étaient assurées. Ce cadre institutionnel a donc favorisé un marchandage sur une série de dossiers qui, séparément, auraient été bien plus difficiles à négocier . 11.
- 12 Keohane Robert O., « Institutional Theory and the Realist Challenge After the Cold War », in (...)
- 13 Mearsheimer John, « Correspondence : Back to the Future, Part II », International Security, (...)
- 14 Mearsheimer John, « Back to the Future : Instability in Europe after the Cold War », (...)
- 15 Keohane Robert O. et Lisa Martin, « The Promise of Institutionalist Theory », International (...)
- 16 Keohane Robert O., « Institutional Theory and the Realist Challenge After the Cold War », in (...)
Comme le dit Keohane « une théorie incomplète n’aboutit qu’à des résultats ambigus » 12. Pour autant, des prédictions même modestes valent toujours mieux que pas de prévisions du tout et Keohane n’hésite pas à indiquer quelles sont les conséquences potentielles de sa théorie. Par exemple, réalistes et institutionnalistes établissent des diagnostiques radicalement divergeants sur l’avenir de l’Europe, UE et OTAN. Pour John Mearsheimer, un réaliste très critique de l’approche institutionnaliste, « la guerre froide avait permis à la Communauté européenne de s’épanouir comme une plante à l’abri d’une serre. Mais si la guerre froide prend fin et avec elle l’ordre particulièrement stable qu’elle instituait, alors il est probable qu’avec le temps cette Communauté européenne va plutôt s’affaiblir et non se renforcer » 13. La même année, il avait estimé que « le ciment de l’OTAN, c’était la menace soviétique. Otez cette menace et il est probable que les Etats-Unis se retireront d’Europe et de ce fait, l’alliance défensive qu’ils ont dirigée pendant quarante ans se désagrégera » 14. Répondant à ce scénario, Keohane estime que la théorie institutionnaliste aboutit à des perspectives « exactement contraires ». Dans un article de 1995, « The Promise of Institutionalist Theory », Keohane et Martin notent que « l’OTAN et l’UE s’élargissent et sont plus prospères » 15. Keohane était plus précis : « Je veux bien parier que l’UE va s’agrandir et qu’elle aura en l’an 2000 un impact plus important sur la politique de ses membres qu’en novembre 1989, lors de la chute du Mur de Berlin » 16.
Le libéralisme
- 17 Levy Jack S., « Domestic Politics and War », in Rotberg Robert I. et Theodore K. RABB, The (...)
Parmi les développements récents les plus significatifs en relations internationales, il faut mentionner la redécouverte par le libéralisme d’un constat empirique selon lequel les démocraties ne se font jamais, ou presque, la guerre entre elles. Abstraction faite des problèmes de définitions, il s’agit là d’un résultat capital et significatif. Comme l’a fait remarquer Jack S. Levy, l’un des plus importants chercheurs en relations internationales, « l’absence de guerre entre démocraties est une observations qui se rapproche le plus d’une loi empirique en relations internationales » 17. Les chercheurs qui ont étudié les caractéristiques propres à la démocratie que l’on regroupe sous l’étiquette « libérale » ont entrepris beaucoup d’efforts pour expliquer la constance de ce phénomène.
- 18 Maoz Zeev, « The Controversy over the Democratic Peace », International Security, été 1997, (...)
Présenter les théories libérales au sein du modèle de l’acteur rationnel, peut sembler surprenant. Dans la mesure où ces théories se focalisent sur les démocraties libérales, elles reconnaissent manifestement le rôle du pluralisme en politique intérieure. Mais les objectifs, perceptions et penchants de leurs politiques sont façonnés par leurs régimes politiques, dictatures ou démocraties. Une fois ce régime identifié, l’Etat est considéré comme un acteur unitaire. Cet acteur rationnel qui choisit entre la guerre et la paix, n’est donc pas un Etat indéterminé, mais possède certaines caractéristiques particulières comme le développe Zeev Maoz : « [...] Les mécanismes qui empêchent les démocraties de se faire la guerre contredisent les principaux postulats réalistes. Ces mécanismes sont de deux ordres : les contraintes structurelles qui pèsent sur les dirigeants dans le domaine de l’emploi de la force (le modèle structurel de la paix démocratique) et la tendance des démocraties à exporter leurs normes de résolution pacifique des conflits (modèle normatif de la paix démocratique) » 18. De nombreux théoriciens libéraux estiment qu’un Etat qui respecte les droits individuels, le pluralisme politique et économique et qui favorise une gestion basée sur la coopération, sera plus enclin à afficher les mêmes valeurs dans son comportement international, en appliquant le droit international et en privilégiant la coopération sur l’affrontement. A l’inverse, les dictatures ou les gouvernements révolutionnaires auront plutôt tendance à refléter leurs valeurs autoritaires, belliqueuses et contestataires.
- 19 Kant Immanuel, Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf, Reclam, Stuttgart, 1984 (1795). (...)
- 20 Oneal John R. et Russett Bruce M., « The Classical Liberals were Right : Democracy, (...)
Il y a un peu plus de deux cent ans, dans son « projet de paix perpétuelle », Kant exposait les conditions générales qui, selon lui, devaient permettre d’instaurer progressivement la paix dans les relations internationales19. L’analyse de Kant est riche et subtile mais on peut sommairement identifier trois conditions pour instaurer cette paix universelle. La première, et la plus importante, identifie le régime politique que doit adopter un Etat : les nations pacifiques doivent être des républiques. Par république Kant entend non des démocraties représentatives mais des Etats où les droits des citoyens sont reconnus et où les gouvernements ne gouvernent pas sans l’assentiment des gouvernés. Dans cette république, les citoyens refuseront toujours de faire la guerre parce qu’ils ne veulent pas en supporter les coûts. Selon Kant « si l’accord des citoyens est nécessaire pour déclarer la guerre, et il ne saurait en être autrement dans le cadre de la constitution républicaine, personne ne sera surpris d’apprendre que ces citoyens réfléchiront mûrement avant de prendre part à une entreprise aussi risquée dans la mesure où ils connaissent parfaitement tous les malheurs de la guerre : prendre part au combat, participer financièrement à l’effort de guerre, travailler durement à la reconstruction d’un pays dévasté et, pour couronner le tout, supporter le fardeau d’une dette nationale qui donnera à la paix elle-même un goût bien amer ». La deuxième condition de Kant est d’ordre économique : la république doit avoir une économie de marché qui aura pour but d’améliorer le niveau de vie des citoyens. La liberté des échanges commerciaux entraînant une division internationale du travail, l’interdépendance économique entre les Etats s’en trouvera renforcée. Bénéficiant de ces relations commerciales, les citoyens devraient se montrer réticents à les rompre. Pour Kant en effet, le commerce « incite les peuples susceptibles de devenir des partenaires commerciaux à entretenir des relations pacifiques ; des terrains d’entente sont trouvés, des liens de toutes natures se nouent et finalement des relations pacifiques s’établissent au sein d’une communauté de peuples, même vis-à-vis des plus éloignés ». Cette affirmation laisse sceptiques certains auteurs qui rappellent qu’à la veille de la première guerre mondiale le commerce international n’avait jamais été aussi florissant. Le débat reste ouvert20.
Kant estime, troisièmement, que la paix perpétuelle résultera de l’union pacifique entre républiques. Le point de départ sera un respect mutuel entre les républiques qui résoudront pacifiquement leurs différends, ensuite cette fédération pacifique s’étendra aux autres Etats qui en auront constaté les bénéfices et souhaiteront la rejoindre. Progressivement, la paix deviendra mondiale et perpétuelle.
- 21 Pour les différents arguments autour de la paix démocratique, voir Brown Michael E., Sean (...)
A l’époque où Kant rédige ce texte, en 1795, seuls quelques Etats remplissaient ces conditions. Mais à la lumière des deux cent dernières années, les grands principes de son analyse apparaissent visionnaires. Aujourd’hui, ce n’est pas sur ce que Kant appelait les républiques que les chercheurs concentrent leur attention mais sur les « démocraties » où les dirigeants sont choisis au cours d’élections à la fois libres et équitables et sur les régimes libéraux où les droits individuels fondamentaux sont respectés. Si Kant considérait que la république, le respect des libertés et l’interdépendance économique étaient des facteurs qui se renforçaient mutuellement, aujourd’hui les chercheurs tentent d’isoler ces trois éléments. Ils travaillent notamment à leurs définitions et aux limites de l’hypothèse, comme la guerre de 1898 où il semble bien que les Etats-Unis, clairement une démocratie, aient initié le conflit avec l’Espagne. Pour autant, la plupart des chercheurs reconnaissent que d’un point de vue statistique, l’absence de guerre entre les démocraties n’est pas aléatoire mais bien significative21.
- 22 Mansfield Edward D. et Jack Snyder, « Democratization and the Danger of War », International (...)
- 23 Ibid. et aussi Owen John M., Liberal Peace, Liberal War : American Politics and International (...)
- 24 Zakaria Fareed, « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, novembre-décembre 1997, (...)
Des travaux récents ont permis d’affiner l’hypothèse de la paix démocratique. Tout d’abord, comme l’ont montré Edward D. Mansfield et Snyder, pendant leurs transitions démocratiques, les Etats sont en fait plus enclins à faire la guerre22. Avec l’extension du droit de vote et l’apparition d’une culture politique de masse, les dirigeants peuvent être tentés de rechercher un soutien populaire en se lançant dans des aventures militaires. Ensuite, comme l’a montré John M. Owen, ce sont les convictions et les institutions libérales, non le processus électoral démocratique, qui sont les facteurs les plus importants dans l’hypothèse de la paix démocratique23. De même, Fareed Zakaria estime qu’il est capital de distinguer deux acceptions fort différentes de démocratie : classiquement, elle est définie par le processus électoral par lequel un gouvernement est élu. Si les élections sont libres, équitables et transparentes, cet Etat est dans une démocratie. Zakaria distingue ce qu’il appelle le « libéralisme constitutionnel », à savoir le degré avec lequel une société et ses institutions garantissent les droits fondamentaux de la personne, le droit de vie, le droit de propriété, la liberté d’expression et la liberté de conscience. Pour Zakaria en fait, « la paix démocratique est plutôt la paix libérale » 24. Non seulement les démocraties ne sont pacifiques qu’entre elles et donc susceptibles d’entrer en guerre contre les Etats non-démocratiques, mais les démocraties non-libérales peuvent faire la guerre aux démocraties.
- 25 Doyle Michael W., Ways of War and Peace : Realism, Liberalism, and Socialism, W.W. Norton, 1997. (...)
- 26 Ibid., pp. 211, 383 et 420.
Pour Michael W. Doyle, le chercheur qui a le plus contribué à la redécouverte de Kant, le libéralisme est une philosophie, une vision du monde dont il est nécessaire de comprendre l’histoire intellectuelle particulièrement féconde25. Comme théorie des relations internationales et outil de politique étrangère, sa principale proposition est fort simple. Les structures étatiques comptent : la structure de leur gouvernement et les valeurs etles opinions des citoyens influencent leurs comportements internationaux. Selon Doyle « ce qui différencie fondamentalement les « unités » étatiques, c’est l’importance qu’elles accordent aux droits de l’homme ». Dans cette optique, les libéraux « distinguent les sociétés libérales de celles qui ne le sont pas, les régimes républicains des régimes autocratiques ou totalitaires, les économies capitalistes des économies communistes, fascistes ou corporatistes ». La conséquence principale de cette distinction réside « dans les différences de comportement sur la scène internationale. Ce comportement est influencé par les valeurs auxquelles l’Etat est attaché [...]. Puissance et politique sont des activités intentionnelles, l’intention des responsables politiques influence ce qu’ils réalisent,… même si le résultat n’est généralement pas à la hauteur de leurs espérances » 26.
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- 27 Ibid. et Moravcsik Andrew, « Taking Preferences Seriously : A Liberal Theory of International (...)
La pensée libérale est traditionnellement divisée en trois courants. Le premier, associé à John Locke, privilégie les valeurs sociétales des dirigeants et leur respect des droits d’autrui, à l’instar de l’argument de Zakaria. Le deuxième se concentre sur les effets de la coopération commerciale et l’interdépendance économique, tels Adam Smith et Joseph Schumpeter. Le troisième est le libéralisme républicain de Kant27. Chaque courant isole des variables différentes, droits individuels, liberté économique et gouvernement représentatif, pour expliquer le comportement d’un Etat sur la scène internationale. Pour autant, cette famille libérale se distingue aisément des néoréalistes ou des institutionnalistes par l’importance accordée aux institutions et aux processus de politiques internes.
- 28 Moravcsik Andrew, « Taking Preferences Seriously : A Liberal Theory of International (...)
- 29 Ibid., p. 513. Ce sont les auteurs qui soulignent.
- 30 Sur le comportement des gouvernements remettant en question le statu quo ou affichant un (...)
- 31 La formulation par A. Moravcsik du paradigme Etat-société recouvre plus largement ce qui fait (...)
Andrew Moravcsik a franchi une étape importante en formalisant l’approche libérale en un paradigme susceptible de rivaliser avec le réalisme et l’institutionnalisme28. Selon son analyse, « l’approche libérale de la théorie des relations internationales fait naître l’idée que les relations entre l’Etat et la société civile ont une influence déterminante sur son comportement et plus généralement sur les relations internationales ». Sa proposition centrale est que « les idées, intérêts et institutions sociétales influencent le comportement étatique parce qu’ils façonnent les préférences, c’est-à-dire les objectifs fondamentaux de la société qui sous-tendent les calculs stratégiques des gouvernements » 29. Pour offrir une véritable théorie des relations internationales, Moravcsik reconnaît que sa formalisation théorique basée sur la relation Etat-société, ou sur le concept d’objectifs sociétaux, doit inclure une analyse des régimes dictatoriaux, oligarchiques, autoritaires et totalitaires30. Il est clair en tout cas que pour lui, une fois les préférences étatiques constituées, elles sont à la base du calcul rationnel, maximisant l’utilité des dirigeants et donc du comportement de leurs gouvernements dans les affaires internationales31.
- 32 Kissinger, Diplomacy, op. cit., p. 227.
- 33 Les écrits de Wilson de 1906 et 1908 sont cités dans un ouvrage pénétrant sur la pensée de (...)
- 34 Le président Reagan remarquait que « les historiens qui se pencheront sur notre époque (...)
Le professeur d’université devenu président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, fut sans conteste l’un des plus importants théoriciens du courant libéral, mais les réalistes désavouent sa vision du monde jugée trop naïve, condamnent sa conception qui favorise « les principes au détriment de la puissance, qui place le droit avant les intérêts » et qui plaide pour instaurer une sécurité collective reposant sur l’espoir que tous les Etats « sauraient s’unir contre l’agression, l’injustice et l’égoïsme abusif » 32. Wilson soutenait contre vents et marées que les idéaux britanniques et américains deviendraient si influents qu’avec le déclin de leurs empires coloniaux les traditionnelles rivalités entre puissances européennes perdraient leur pertinence33. Pour Wilson la sécurité collective reposait sur la démocratie, le droit à l’autodétermination, et un droit international assurant à la fois la liberté des échanges commerciaux et la résolution pacifique des différends. Et au cours des dernières décennies du XXe siècle, la diplomatie de Ronald Reagan, George H.W. Bush et Clinton endossa bien plus souvent les habits de Wilson que ceux de la Realpolitik34.
Stratégie, guerre et choix rationnel
- 35 Table ronde organisée lors de la réunion de l’APSA en 1996 à laquelle participait Robert (...)
- 36 Voir John Passmore, « Explanation in Everyday Life, in Science, and History », History and (...)
Comme l’a bien fait remarquer R. Keohane, « parmi les internationalistes contemporains, une rengaine revient sans cesse : « Schelling l’avait déjà dit » 35. Les travaux d’histoire diplomatique reflètent le plus souvent des intuitions et des perspectives de bon sens, même si elles sont plus documentées, plus construites et plus cohérentes36. Mais les stratégistes s’en inspirent et s’efforcent d’en souligner les logiques sous-jacentes. La littérature sur la stratégie est donc particulièrement instructive pour illustrer l’importance du modèle de l’acteur rationnel.
- 37 Schelling, The Strategy of Conflict, op. cit..
Aujourd’hui encore l’ouvrage de Th. Schelling, The Strategy of Conflict, demeure sans conteste la meilleure formulation des principes de stratégie37. Selon Th. Schelling, la stratégie analyse, explique et décrit l’enchevêtrement des actions et des réactions étatiques comme autant de coups plus ou moins favorables dans le cadre de conflits interdépendants. Qu’il s’agisse de dissuader l’Irak d’attaquer le Koweït ou d’empêcher les Etats-Unis d’attaquer l’Irak, les Etats agissent toujours dans un environnement d’antagonismes mitigés et d’alliances incertaines. Le choix optimal de chacun dépend de ce qu’il attend que l’autre fasse. Le comportement stratégique tente d’influencer le choix de l’autre acteur en œuvrant sur les liens qu’il établit entre son propre comportement et le nôtre.
- 38 Pour plus de développements, voir Schelling Th., Arms and Influence, Yale University Press, 1966.
- 39 Les débats successifs sur la dissuasion sont passés par plusieurs stades. Voir le numéro (...)
- 40 Un bon exemple de l’application de cette observation à propos des interactions (...)
Nous avons déjà mentionné brièvement l’analyse du concept de dissuasion proposé par Schelling. En schématisant les interactions stratégiques selon les principes de base du modèle du choix rationnel, il met en lumière le rôle déterminant de l’information sur laquelle l’acteur se fonde pour agir et de l’interdépendance entre les choix respectifs des acteurs. Qu’il s’agisse de dissuader le gouvernement irakien d’agresser la populations kurde, ou qu’il s’agisse d’inciter le gouvernement russe à se conformer à la politique économique préconisée par le Fonds monétaire international, le défi est de combiner ses propres actions, engagements, menaces, promesses et avertissements, pour modifier l’estimation de l’adversaire de sa situation et son anticipation des conséquences éventuelles d’un affrontement ou d’une conciliation38. Plusieurs, travaux plus formalisés basés sur la théorie des jeux, n’ont pas fondamentalement modifié l’analyse proposée par Schelling39. L’application rigoureuse de ses observations, notamment dans des domaines où elles étaient le plus souvent négligées, montre de façon éclatante le rôle essentiel joué par l’information et l’interaction40.
Parmi les nombreuses questions de stratégie contemporaines étudiées par Schelling, deux questions sont particulièrement révélatrices de son mode de pensée : celle des conflits limités et celle des signaux (signalling). Il énonce les trois propositions suivantes. Premièrement, la probabilité des conflits limités s’accroît dès lors que la guerre totale devient impossible. Deuxièmement, les conflits limités, comme leur nom l’indique, demandent des limites, à savoir une modération mutuellement reconnue. Cet accord tacite, le plus souvent conclu sur base informelle ou vague, demande cependant des points de ralliement (focal point) qui sont qualitativement reconnaissables et séparés de la seule question du degré dans l’escalade. Le non-recours aux armes nucléaires est l’un des points de ralliement. Troisièmement, toute initiative ou déclaration formulées par les Etats constituent autant de signaux stratégiques. Chacun observe et évalue le comportement de son adversaire, conscient que le sien est semblablement analysé et anticipé. D’où le paradoxe de la régression infinie « je sais qu’il sait que je sais, etc. ».
- 41 Pour une analyse récente de ce cas, voir Hagerty Devin T., The Consequences of Nuclear (...)
Quels sont les éléments qui viennent appuyer ces trois propositions ? La première affirme que la probabilité de conflits limités augmente lorsque l’équilibre des forces stratégiques est stable et que les adversaires ne craignent pas l’escalade. Le raisonnement est le suivant : d’un point de vue stratégique, un acteur rationnel peut estimer préférable de frapper le premier pour désarmer son adversaire, plutôt que de subir des dommages lors d’un conflit limité. Ainsi, l’acquisition par l’Inde et le Pakistan d’armes nucléaires limitées et vulnérables, donc instables, devraient les inciter à la prudence, notamment vis-à-vis du Cachemire qui pourrait les entraîner dans une quatrième guerre conventionnelle41. En revanche, si les deux parties disposent d’une capacité de deuxième frappe, où la destruction mutuelle est assurée, alors elles seront tentées de prendre peu de risques, voire même d’assumer des conflits limités, puisque conscients du désastre auquel l’enchaînement des représailles ne manquerait pas d’aboutir, la perpective d’une escalade diminue.
- 42 En même temps que Schelling, Glenn Snyder proposait parallèlement une formulation précise de ce (...)
La deuxième proposition – les conflits seront limités si des points de ralliement sont clairement identifiés – ne découlent pas d’une étude minutieuse de l’histoire des conflits limités mais résulte d’une réflexion sur l’impossibilité pour deux adversaires rationnels d’aboutir à un accord à tout autre moment de la négociation. La dernière proposition qui conçoit les relations internationales essentiellement comme « une série de marchandages » où des Etats vigilants, clairvoyants et cohérents parlent et agissent pour influencer les anticipations des autres, est en fait une reformulation subtile mais explicite du modèle fondamental du choix rationnel42.
- 43 Schelling Th., « Nuclear Strategy in the Berlin Crisis », 5 juillet 1961, in JFKL, NSF Files, (...)
En 1961, au moment de la crise de Berlin, Schelling eut l’occasion de mettre sa théorie en pratique. Il rédigea une courte mais influente note au président Kennedy, dans laquelle il réinterprétait la doctrine nucléaire américaine de premier emploi à la lumière de son concept de « signal stratégique ». Les plans militaires de l’OTAN pour Berlin prévoyaient une défense conventionnelle de la ville, mais reconnaissaient sa vulnérabilité si les Soviétiques se montraient suffisamment déterminés. Dans cette éventualité, l’OTAN planifiait une attaque nucléaire d’envergure contre les troupes soviétiques et leurs lignes d’approvisionnement, sans pour autant frapper le territoire de l’URSS. Schelling insista au contraire pour que, au cas où les armes nucléaires devraient être utilisées, le président ne les emploient que « pour montrer aux dirigeants soviétiques les risques d’une guerre totale... il ne s’agit pas de frapper des cibles militaires mais bien l’imagination du commandement russe ». L’objectif prioritaire du feu nucléaire est de faire réfléchir Moscou43.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°36 (2000) pp. 42-57
Référence électronique
Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison, « Lessence de la décision (Partie 3) », Cultures & Conflits, 36, 2000, [En ligne], mis en ligne le 20 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index585.html. Consulté le 29 août 2008.
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