La revue

Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison

Lessence de la décision (Partie 2)

Texte intégral

3. Illustration du modèle classique.

Le modèle de l’acteur rationnel est largement répandu dans les études de l’action gouvernementale et en relations internationales. Certains chercheurs reconnaissent désormais qu’ils ont bien recours à ce modèle et ils n’hésitent pas à le mentionner. D’autres en revanche utilisent implicitement ce modèle. L’une des difficultés qui se présente aux étudiants consiste en effet à ne pas se laisser induire en erreur par les dénégations des chercheurs et à examiner attentivement leurs travaux. L’objet de cette partie est de montrer comment les chercheurs d’horizons pourtant très différents utilisent ce paradigme implicitement ou explicitement pour expliquer des événements historiques ou contemporains.

Le réalisme classique

Depuis les écrits de Thucydide, il y a près de 2500 ans, l’approche qui domine l’analyse de relations internationales est celle de l’école réaliste comme l’ont baptisée ses défenseurs. Cette école occupa le devant de la scène académique et politique après la seconde guerre mondiale lorsque ses partisans, George F. Kennan et H. Morgenthau entre autres, avancèrent leurs arguments contre les approches qu’ils qualifiaient d’idéaliste, de juridiste, voire d’utopiste. Les tenants de l’école du réalisme classique se donnaient pour objectif d’aller à l’encontre de cet optimisme naïf, inné chez les Américains, en mettant en lumière l’aspect diabolique de la nature humaine. Selon eux, l’être humain cherche naturellement à dominer autrui et par conséquent, la politique entre les nations relève d’une lutte pour la puissance ; la Realpolitik s’impose donc comme le moyen d’assurer sa survie.

  • 1 Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, traduit par Jacqueline De Romilly : Histoire de la guerre (...)

Le cœur du réalisme classique repose sur deux principes de base du modèle de l’acteur rationnel : l’Etat unitaire agit rationnellement, pondérant coûts et avantages des choix qui s’offrent à lui, avant d’opter pour celui qui maximise son utilité. Outre ces deux principes de base, le réalisme classique avance deux hypothèses propres : d’une part, l’environnement international est une « jungle » où, comme l’a expliqué Hobbes, en l’absence d’une autorité supérieure, l’agressivité est la norme, l’ordre et la justice, l’exception ; de l’autre, les deux buts principaux poursuivis par l’Etat sont la sécurité et la puissance. Pour les réalistes classiques, les innombrables guerres qui se sont succédées depuis la guerre du Péloponnèse, trouvent leur origine dans les intentions, les craintes et les perceptions des Etats. Thucydide décrit la guerre du Péloponnèse de la façon suivante : « A mon sens, la cause la plus importante, mais la moins avouée fut celle-ci : la puissance grandissante d’Athènes inquiéta les Lacédémoniens, les contraignant à la guerre » 1.

  • 2 Kennan George F., American Diplomacy 1900-1950, University of Chicago Press, 1951, pp. 3-4.
  • 3 Pour des exemples importants durant la deuxième guerre mondiale et l’immédiate (...)

Parmi les récents représentants du réalisme classique, peu ont eu autant d’influence que George Kennan. Juste avant de quitter le gouvernement pour entamer une seconde carrière d’historien et d’essayiste, ce diplomate chevronné donna une série de conférences mémorables à l’Université de Chicago2. Peu d’exposés de l’histoire récente de la diplomatie américaine ont eu autant d’influence que le petit volume réunissant les textes de ces conférences. Brièvement, Kennan estime que la sécurité des Etats-Unis a depuis toujours résulté d’un certain nombre de réalités fondamentales et permanentes, mais ignorées par les Américains à leur détriment. Parmi ces fondamentaux, Kennan soulignait la dépendance de Washington vis-à-vis de la Grande-Bretagne et de son empire et, plus récemment, l’importance d’un équilibre stable en Europe empêchant toute domination du continent eurasiatique par une seule puissance. La défense de ces intérêts justifiait l’entrée des Etats-Unis dans le second conflit mondial, et à son terme, l’adoption du plan Marshall pour stabiliser l’Europe. On trouve des options similaires chez le théologien protestant Reinhold Niebuhr, le géographe Nicholas J. Spykman et chez l’éditorialiste et conseiller de gouvernement Walter Lippmann3.

  • 4 Voir Kennan George F., « Morality and Foreign Policy », 1985, in Kennan George F., At a (...)

Revenant des décennies plus tard sur ses conférences de Chicago, Kennan fit alors clairement apparaître le paradigme de l’acteur rationnel qui guidait ses analyses « Un gouvernement est un acteur, non l’acteur principal. Son premier devoir est de défendre les intérêts de la nation qu’il représente ». Ces intérêts « sont essentiellement ceux qui permettent d’assurer la sécurité militaire, la continuation de la vie politique et le bien-être de la population ». Un gouvernement doit être en mesure d’identifier correctement ces besoins puis « il lui faut accorder convenablement ses engagements et ses initiatives avec les capacités dont il dispose en réalité pour agir sur la scène internationale » 4.

  • 5 Morgenthau Hans J., Politics among Nations, op. cit., pp. 5-6. Pour une critique de cet ouvrage, (...)

Morgenthau, contemporain de Kennan et champion du réalisme classique, souligne dans son principal ouvrage, Politics among Nations, la nécessité d’avoir recours à un cadre de pensée pour étudier la politique étrangère : « Si l’on veut que cet ensemble de faits qui est la matière première de la politique étrangère puisse faire sens, il faut approcher la réalité politique au moyen de ce que l’on pourrait appeler une armature rationnelle, une sorte de carte cognitive qui nous suggère les significations possibles de la politique étrangère ». Pour expliquer une action menée par un Etat dans une situation donnée, l’analyste doit restituer le problème auquel a été confronté l’Etat et reconstituer les choix de ses dirigeants. Morgenthau donne à ce sujet des instructions très précises : « Nous nous mettons à la place du dirigeant qui, face à une situation donnée, doit résoudre un problème de politique étrangère et nous nous demandons quel était l’éventail des alternatives rationnelles qui s’offrait au dirigeant confronté au problème en question et en supposant toujours que le dirigeant agit de manière rationnelle, quelle alternative est la plus susceptible d’être choisie par ce responsable » 5. Bien qu’il jugeât le grand débat autour des origines de la première guerre mondiale enrichissant, Morgenthau préférait avancer sa propre explication résumée en tête de ce chapitre.

  • 6 Gilbert Felix, To the Farewell Adress : Ideas in Early American Foreign Policy, Princeton (...)

Pour les réalistes classiques comme Morgenthau, les intérêts nationaux, certes influencés par l’environnement politique et culturel, sont en dernière analyse, essentiellement déterminés par les réalités objectives de la puissance. Il croit qu’un chef d’Etat rationnel et expérimenté est capable de discerner de telles réalités objectives. De Frédéric le Grand à George Washington, les grands chefs d’Etat ont ainsi légué aux générations futures des testaments politiques livrant leurs expériences et leurs vérités universelles6.

  • 7 Kissinger Henry Alfred, Diplomacy, Simon and Schuster, 1994, p.18.
  • 8 Kissinger Henry Alfred, A World Restored : METTERNICH, CASTLEREAGH, and the Problems of Peace, (...)

Diplomacy, le récent livre à succès de Henry A. Kissinger prolonge cette tradition. Dans cet ouvrage l’ancien conseiller à la sécurité nationale et ancien ministre des Affaires étrangères des Etats-Unis, souligne à quel point ce sont les Etats et leurs dirigeants qui façonnent leur environnement et non pas le contraire. Mais les choix étatiques sont limités par « les circonstances uniques », par le poids de leur histoire ; une histoire, pour les Etats-Unis, que Kissinger décrit comme le voyage triomphal de la « conviction sur l’expérience » 7. Connaissant pourtant parfaitement bien la complexité inhérente à l’élaboration d’une politique, Kissinger explique la politique étrangère des acteurs unitaires poursuivant des objectifs nationaux. Il fait l’éloge d’une diplomatie qui parvient à combler le fossé entre l’expérience d’un peuple et la vision du chef d’Etat sans se fourvoyer dans le labyrinthe des manœuvres politiciennes8.

  • 9 Aron Raymond, Peace and War : A Theory of International Relation, Doubleday, 1966, p.16. Voir (...)
  • 10 Aron Raymond, Peace and War, pp. 16, 17, 177 et voir pp. 177-83.

Fidèle à la tradition européenne, l’ouvrage de Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, embrasse une telle variété de sujets et une telle diversité d’intérêts qu’on hésite à l’utiliser pour illustrer notre propos. Cependant, une bonne partie de la théorie de R. Aron repose sur le postulat d’un acteur national, unitaire et rationnel. « La théorie des relations internationales part de la pluralité des centres autonomes de décision (les Etats nationaux), donc du risque de guerre et, de ce risque, elle déduit la nécessité du calcul des moyens » 9. Critiquant les théoriciens comme Morgenthau qui expliquent l’action étatique par référence à un but unique, Aron estime au contraire qu’un Etat possède un éventail d’objectifs différents limités par « le risque de guerre qui l’oblige à calculer ses forces et ses moyens ». Sa théorie étudie d’abord l’influence exercée par des facteurs sociologiques « sur les enjeux des conflits entre les Etats et sur les objectifs que s’assignent les acteurs », ensuite, les systèmes internationaux ou les situations diplomatiques dans lesquelles les Etats poursuivent leurs objectifs et enfin, les caractéristiques historiques du système international contemporain. Mais cet acteur dont les buts sont sociologiquement déterminés et qui doit agir au sein d’un système international particulier est un gouvernement national rationnel. Lorsqu’il explique les actes posés par l’Etat, Aron concentre son attention sur le mode de raisonnement de cet acteur, ce qu’il appelle « la logique de la conduite des relations internationales » 10.

Le Néoréalisme ou le réalisme structurel

  • 11 Dans la discipline des relations internationales, le préfixe « néo » est souvent attaché à (...)
  • 12 Shimko Keith, « Realism, Neorealism, and American Liberalism », Review of Politics, vol. 54, (...)
  • 13 Jervis Robert, Perception and Misperception in International Relations, Princeton University (...)

Le néoréalisme ou réalisme structurel, qui domine le milieu universitaire américain depuis les vingt dernières années, offre l’alternative la plus sérieuse au réalisme classique11. Les représentants de ce courant se différencient de l’approche « réaliste » qui les a précédé de deux façons : d’abord par leur démarche « scientifique » ensuite par leur prédilection pour les variables systémiques. A partir de l’idée hobbesienne d’anarchie en l’absence d’autorité mondiale, les néoréalistes s’efforcent d’en déduire des conséquences significatives pour la nature de la scène internationale et la substance des politiques étrangères. Selon Keith Shimko « même s’il y a désaccord entre néoréalistes sur les conséquences exactes de l’anarchie, tous tombent d’accord pour dire que c’est bien l’anarchie qui les produit » 12. Les réalistes classiques raisonnent à partir des motivations et des orientations étatiques : les malheurs se produisent parce que certains Etats, ou certains dirigeants, sont malintentionnés. Les néoréalistes en revanche soulignent l’importance de la logique propre à la scène internationale : les malheurs se produisent parce que des Etats même bien intentionnés se trouvent dans des situations difficiles. Pour les néoréalistes la scène internationale n’est pas diabolique, elle est tout simplement tragique. Un bon exemple est le dilemme de sécurité de Robert Jervis : en renforçant ses moyens de défense, un Etat qui n’a pourtant pas d’intentions belliqueuses peut néanmoins éveiller l’inquiétude des Etats voisins13. Dans ce type de situation, surtout lorsque la technologie rend la distinction entre l’offensive et la défensive virtuellement impossible (les ICBM ou les avions de combat), toute initiative, même innocente, menée par un Etat est susceptible d’inciter ses voisins à accroître leurs arsenaux militaires. Cet enchaînement de réactions involontaires peut à terme déboucher sur un conflit alors même qu’aucun des acteurs n’avait des intentions belliqueuses.

  • 14 Waltz Kenneth N., Theory of International Politics, Addison-Wesley, 1979, p. 129 et suiv. Le (...)

Kenneth N. Waltz, la principale figure de l’école néoréaliste, a tenté explicitement dans son ouvrage, Theory of International Politics, de formaliser le réalisme de Morgenthau en une théorie rigoureuse et systématique des relations internationales. L’essence de ce qu’il appelle le « réalisme structurel » consiste à établir précisément les conditions dans lesquelles les Etats-nations évoluent sur la scène internationale, dont la caractéristique primordiale est l’anarchie. Waltz a recours à une définition très succincte de ce que nous avons appelé l’« Etat notionnel ». Dans sa théorie, les Etats sont comparables à des boules de billard identiques sauf sur un point. La variable déterminante mesure de manière objective la puissance totale d’un Etat, par exemple en termes de PNB ou de capacité militaire. En condition d’anarchie, Waltz considère « qu’il existe une tendance forte à tendre vers l’équilibre dans le système. Cela ne signifie pas qu’une fois atteint, cet équilibre se maintiendra, mais que dès qu’il aura été rompu, un nouvel équilibre d’une manière ou d’une autre se mettra en place ». Constatant qu’au cours de la guerre froide les Etats-Unis et l’Union soviétique avaient globalement des puissances comparables, il estime que les comportements de ces deux Etats présentaient des similitudes tout à fait remarquables14.

  • 15 Waltz Kenneth N., « Anarchic Orders and Balance of Powers », in Keohane Robert O., Neorealism (...)
  • 16 Waltz cherche aussi à expliquer d’autres phénomènes généraux que le seul balance of (...)

Qu’est-ce qui pousse un Etat confronté à un Etat plus puissant ou à une puissance hégémonique à le « contrebalancer » en s’efforçant d’accroître sa propre puissance ou en s’alliant à un groupe d’opposants ? Waltz a tenté d’expliquer d’abord le balance of power exclusivement à partir de l’anarchie et des différences de puissance, mais, in fine, il a reconnu qu’un postulat supplémentaire était nécessaire, selon lequel les Etats sont « des acteurs unitaires qui cherchent au minimum à assurer leur survie et au maximum à poursuivre une domination mondiale » 15. Parce que l’ambition de Waltz est de construire une théorie des relations internationales et non des politiques étrangères, il s’efforce de minimiser le rôle joué par cette hypothèse de l’Etat rationnel maximisant son utilité. Répondant à ses critiques, Waltz a en effet plusieurs fois nié les implications de sa théorie structurelle sur la compréhension et la prédiction des politiques étrangères étatiques. Pour autant, il ne peut résister à déduire de sa théorie des implications significatives sur la manière dont un Etat réagit à la puissance d’autres Etats16.

  • 17 Waltz Kenneth N., « The Emerging Structure of International Politics », International (...)

Confronté à un ou à plusieurs Etats plus puissants, comment un Etat doit-il réagir selon la thèse waltzienne ? Tout d’abord, selon Waltz, cet Etat va faire tout son possible pour accroître sa propre puissance, par exemple en se procurant des armes nucléaires si cela lui est possible. En 1993, Waltz estimait que l’Allemagne et le Japon deviendraient prochainement des puissances nucléaires. Ensuite, en vertu du réalisme structurel, cet Etat devra former ou rejoindre une alliance pour restaurer la balance of power. Pour cette raison, Waltz prévoyait qu’avec la chute de l’Union soviétique, l’OTAN allait se dissoudre peu à peu tandis que de nouvelles coalitions s’opposeraient à l’hégémonie des Etats-Unis17.

  • 18 Wendt Alexander, « Anarchy Is What States Make of It : The Social Construction of Power (...)
  • 19 Voir aussi Schweller Randall, « Neorealism’s Status-Quo Bias : What Security (...)

Toute une génération de chercheurs néoréalistes partagent avec Waltz un ensemble d’hypothèses fondamentales y compris celles relatives au modèle du choix rationnel, à savoir que l’acteur principal est l’Etat unitaire et que ses actions rationnelles, c’est-à-dire optimales en fonction de leurs rapports coûts-avantages. Ils mettent l’accent, tout comme Waltz sur les variables systémiques, l’anarchie et les différentiels de puissance qui définissent l’environnement international. Et bien que certains le reconnaissent moins facilement que d’autres, ils ont en commun une hypothèse supplémentaire sur la nature des buts et des objectifs des acteurs rationnels au sein du système international, à savoir que leur but principal est d’assurer leur survie ; que certains d’entre eux, voire même peut-être tous, cherchent à dominer les autres ; qu’ils sont intrinsèquement égoïstes lorsque leur sécurité et leur survie sont en jeu, qu’ils sont réticents à dépendre des autres pour tout ce qui touche à leurs intérêts vitaux et qu’ils refusent de compromettre leur sécurité même au profit de la prospérité d’autrui. Comme l’a pertinemment montré Alexander Wendt dans « Anarchy Is What States Make Of It », la majorité des réalistes prétendent déduire des enseignements majeurs sur la politique internationale à partir des hypothèses de l’anarchie et de l’acteur rationnel, mais ils échouent. En effet, la plupart des lapins qu’ils croient sortir de leurs chapeaux y ont été glissés auparavant, le plus souvent sans qu’ils s’en soient aperçus18. Bien qu’une majorité de néoréalistes se focalisent sur le système comme source d’explication des phénomènes, Wendt montre que ce sont en réalité d’autres hypothèses non reconnues, sur les objectifs poursuivis par les Etats, le statu quo ou au contraire sa remise en cause, qui en fait fournissent l’essentiel du travail explicatif19.

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  • 20 Van Evera Stephen, « The Cult of the Offensive and the Origins of the First World War », (...)
  • 21 Walt Stephen, The Origins of Alliances, Cornell University Press, 1987, et Christensen Thomas J., (...)

Laplupart des néoréalistes considèrent maintenant que la théorie minimale de Waltz est inadéquate pour rendre compte de la pratique des politiques étrangères. Ils ont donc explicitement complété les hypothèses sur l’environnement international dans lequel évoluent les Etats et sur leur tempérament. Ainsi, là où Waltz tente d’expliquer la probabilité d’un conflit en termes de différentiels de puissance entre les Etats ou coalitions d’Etats, d’autres chercheurs notent que les progrès technologiques font considérablement varier cette probabilité lorsque par exemple les technologies favorisent une stratégie militaire offensive ou, au contraire, défensive20. Stephen Walt, lui, va plus loin encore, il estime qu’il faut tenir compte du comportement des Etats, pas seulement de leur puissance, si l’on veut expliquer pourquoi et comment qui s’allie avec qui et pour combien de temps. Selon lui en effet, ce n’est pas le balance of power en tant que tel qui provoque la création des alliances, mais plutôt la présence d’une menace. Or cette notion de menace ne se traduit pas uniquement par des critères objectifs liés à la puissance militaire, la proximité géographique, la stratégie militaire offensive ou défensive, mais aussi et surtout par les intentions et les buts poursuivis par les Etats. Walt fait donc appel à la fois à une interprétation objective mais aussi subjective de la notion de menace et il privilégie la seconde interprétation lorsqu’il étudie les renversements d’alliance au Proche-Orient pendant la guerre froide .21.

  • 22 Voir la présentation synthétique la plus récente des travaux de Jervis dans Jervis Robert, (...)
  • 23 Van Evera Stephen, « The Cult of the Offensive and the Origins of the First World War », (...)
  • 24 Van Evera Stephen VAN, « Offense, Defense and the Causes of War », International Security, (...)
  • 25 Elman Colin, « Horses for Courses : Why Not Neorealist Theories of Foreign Policy ? », op. (...)

D’autres auteurs s’affranchissent encore davantage des postulats néoréalistes en estimant qu’il est aussi nécessaire de prendre en compte les perceptions et les convictions des Etats et de leurs responsables pour expliquer et prévoir des phénomènes d’alliances, de guerres et autres interactions. Robert Jervis a ainsi enseigné à plusieurs générations de chercheurs le rôle capital que jouent les représentations et les perceptions dans la vie politique internationale. Face à une nouvelle situation, les Etats ont tendance à ne voir que ce qu’ils veulent bien y voir, à n’accorder de l’importance qu’aux informations qui relèvent de leurs préoccupations immédiates, à appliquer les leçons de l’histoire de travers ; ils s’imaginent que les actions des autres Etats sont toujours centralisées, planifiées et coordonnées ; enfin, ils surestiment l’importance de leur rôle et prennent souvent leurs désirs pour des réalités22. Comme le montre l’étude de Stephen Van Evera, sur les causes de la première guerre mondiale, la conviction erronée mais partagée par les principales puissances européennes dans la prédominance de la stratégie offensive (ce que Jack Snyder et lui appellent le culte de l’offensive), joua un rôle crucial dans la rapide mobilisation de juillet 1423. Cette conviction s’avéra profondément faussée, parce que les progrès technologiques avaient en fait joué en faveur d’une stratégie défensive dont la guerre de tranchées sera la sanglante illustration. Van Evera conclut en ces termes : « Même infondée, cette perception d’une prépondérance de l’offensive suscite les mêmes dangers que si elle était vérifiée. Si les Etats estiment que l’offensive est dominante, ils agissent comme si c’était bien le cas » 24. Dans un excellent article intitulé « Horses for Courses : Why Not Neorealist Theories of Foreign Policy », Colin Elman récapitule graphiquement les différentes variantes du néoréalisme, et les approches qui s’en inspirent de près ou de loin. Nous en reproduisons une version modifiée25.

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Notes

1 Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, traduit par Jacqueline De Romilly : Histoire de la guerre du Péloponnèse, Collection Bouquins, Robert Laffont, 1990, p184Pour un examen de la pertinence des arguments de Thucydide et une analyse des causes réelles du conflit, voir Kagan Donald, The Outbreak of the Peloponnesian War, Cornell University Press, 1969, pp345-374 et pp357-374Il faut noter que certains chercheurs contestent l’appropriation par les réalistes de ThucydideSur ce point, Garst Daniel, « Thucydides and Neorealism », International Studies Quarterly, mars 1989, vol33, n°2
2 Kennan George F., American Diplomacy 1900-1950, University of Chicago Press, 1951, pp3-4
3 Pour des exemples importants durant la deuxième guerre mondiale et l’immédiate après-guerre, voir Niebuhr Reinhold, Moral Man and Immoral Society : A Study in Ethics and Politics, Scribner’s, 1932 ; et The Irony of American History, Scribner’s, 1952 ; Spykman Nicholas J., America’s Strategy in World Politics : The United States and the Balance of Power, Harcourt Brace and Company, 1942 ; Lippmann Walter, U.SForeign Policy : Shield of the Republic, Little Brown, 1943Voir aussi Steel Ronald, Walter Lippmann and the American Century, Little, Brown, 1980, pp404-408Parmi les intellectuels, la présentation du réalisme la plus influente fut celle de Carr EH., The Twenty Years’ Crisis, 1919-1939 : An Introduction to the Study of International Relations, MacMillan, 1940Plus généralement, voir Smith Michael Joseph, Realist Thought From Weber to Kissinger, Louisiana State University Press, 1986Sur Kennan, on consultera Gaddis John Lewis, Strategies of Containment : A Critical Appraisal of Postwar American National Security Policy, Oxford University Press, 1982, pp25-53 ; Stephanson Anders, Kennan and the Art of Foreign Policy, Harvard University Press, 1989, Smith Michael Joseph Smith, op.cit., pp165-191 ; Miscamble Wilson D., George FKennan and the Making of American Foreign Policy, 1947-1950, Princeton University Press, 1992
4 Voir Kennan George F., « Morality and Foreign Policy », 1985, in Kennan George F., At a Century’s Ending : Reflections, 1982-1995, W.WNorton, 1996, pp270, 279
5 Morgenthau Hans J., Politics among Nations, opcit., pp5-6Pour une critique de cet ouvrage, Smith Michaerl Joseph, op.cit., pp134-164Dans son essai, « The Actors in International Politics », Arnold Wolfers observait : « Jusque très récemment, l’Etat comme acteur unique des relations internationales était une approche tellement répandue dans les relations internationales que l’on peut légitimement la considérer comme l’approche traditionnelle »Wolfers A., Theoretical Aspects of International Relations, William Fox, 1959, p53
6 Gilbert Felix, To the Farewell Adress : Ideas in Early American Foreign Policy, Princeton University Press, 1961
7 Kissinger Henry Alfred, Diplomacy, Simon and Schuster, 1994, p.18
8 Kissinger Henry Alfred, A World Restored : METTERNICH, CASTLEREAGH, and the Problems of Peace, 1812-1822, Houghton Mifflin, 1957, p329Voir aussi Smith Michael Joseph, opcit., pp192-217
9 Aron Raymond, Peace and War : A Theory of International Relation, Doubleday, 1966, p.16Voir aussi Stanley Hoffmann, The state of War : Essays on the Theory and Practice of International Relations, Praeger, 1965, pp22-53
10 Aron Raymond, Peace and War, pp16, 17, 177 et voir pp177-83
11 Dans la discipline des relations internationales, le préfixe « néo » est souvent attaché à une approche particulière par ceux qui critiquent cette approcheAinsi Ashley Richard K., « The Poverty of Neorealism », in Keohane Robert O(Ed.), Neorealism and Its Critics, Columbia University Press, 1986, p257 et suivet Grieco Jospeh M., « Anarchy and Limits of Cooperation : A Realist Critique of the Newest Liberal Institutionnalism », in Baldwin David (Ed.), Neorealism and Neoliberalism : The Contemporary Debate, Columbia University Press, 1993
12 Shimko Keith, « Realism, Neorealism, and American Liberalism », Review of Politics, vol54, n° 2, printemps 1992, p299
13 Jervis Robert, Perception and Misperception in International Relations, Princeton University Press, 1976, p62-113
14 Waltz Kenneth N., Theory of International Politics, Addison-Wesley, 1979, p129 et suivLe meilleur résumé de la pensée de Waltz se trouve dans Keohane Robert O., Neorealism and Its Critics, Columbia University Press, 1986
15 Waltz Kenneth N., « Anarchic Orders and Balance of Powers », in Keohane Robert O., Neorealism and Its Critique, op.cit., p117Waltz a aussi utilisé de temps à autre un modèle évolutionniste plutôt que celui du choix rationnel pour analyser les choix étatiques« La théorie dit simplement que si certains Etats se portent relativement bien, d’autres vont les imiter ou alors décliner »Dans cette optique, l’opération du balance of power est automatique, avec des Etats se comportant de manière plus ou moins mécanique par rapport à la structure, sans avoir réellement le choixLes analystes du 18ème siècle affectionnent aussi cette théorie mécanique qui leur permet de dresser une théorie générale du monde naturelVoir ainsi Gullick Edward, Europe’s Classical Balance of Power, W.WNorton, 1955Les théories marxistes elles aussi flirtent avec les théories évolutionnistes où les Etats obéissent aux lois de l’histoire au lieu de choisir intentionnellement et rationnellement un comportementCeci renvoie en fait à une ancienne distinction entre balance of power « automatique » et « manuel » qu’avait opérée Inis Claude, Power and International Relations, Random House, 1962
Mais pour Waltz, comme pour d’autres chercheurs dont les marxistes, la structure du système ne présente qu’un ensemble de contraintes et d’opportunités qui exercent une influence déterminante sur la définition des objectifs et des choix des EtatsDans ce cadre limité, Waltz s’appuie sur le modèle de l’acteur rationnel pour expliquer le comportement des EtatsComme le note Robert Keohane, « Waltz s’appuie bien sur le modèle rationnel en dépit de ses réfutations antérieures »Voir Keohane Robert O., « Theory of World Politics », in Keohane Robert O(Ed.), Neorealism and Its Critique, p173Le modèle évolutionniste, qui écarte le modèle rationnel en assimilant les Etats aux organismes vivants s’adaptant à l'évolution, utilise parfois des arguments basés sur l’influence déterministe des structures écologiques, économiques ou relatives à la puissanceSur ce point, voir Diamond Jared, Guns, Germs, and Steel : The Fates of Human Societies, W.WNorton, 1997Ce paradigme évolutionniste comporte cependant de sérieux handicapsTout d’abord, les scientifiques réfutent de plus en plus la notion selon laquelle l’adaptation optimale à un système dominant explique la survie, la disparition ou la prolifération d’une espèce particulièreSur ce point, voir Gould Stephen Jay, Wonderful Life : The Burgess Shale and the Nature of History, W.WNorton, 1989 et Gell-Mann Murray, The Quark and the Jaguar : Adventures in the Simple and the Complex, W.H.Freeman, 1994Ensuite, cette théorie tend à prendre une position qui minimise et néglige la conscience et la cognition humaine, une position qui est philosophiquement difficile à défendreSur ce point, voir Schwartz Barry, The Battle for Human Nature : Science, Morality and Modern Life, W.WNorton, 1986 et pour une approche de type écologique qui souligne néanmoins l’importance du rôle que jouent le principe de rationalité et les facultés cognitives, Sprout Harold et Margaret Sprout The Ecological Perspective on Human Affairs with Special Reference to International Politics, Princeton University Press, 1965Troisièmement, de telles théories évolutionnistes tendent immanquablement à expliquer des phénomènes qui se produisent dans la longue durée et de ce fait, elles sont inappropriées pour expliquer des phénomènes particuliers qui se déroulent sur une échelle de quelques vies humainesSur ce point et pour une critique des théories générales sur l’évolution du cerveau humain, voir Jones Steve, « The Set within the Skull », New York Review of Books, novembre 1997, vol6, pp13-16
16 Waltz cherche aussi à expliquer d’autres phénomènes généraux que le seul balance of powerIl estime ainsi que la probabilité d’un conflit est plus élevée dans un système multipolaire et qu’une guerre est plus probable entre deux Etats lorsque leur interdépendance s'accroîtSur l’application du néoréalisme à la politique étrangère, voir Elman Colin, « Horses for Courses : Why Not Neorealist Theories of Foreign Policy ? », Security Studies, automne 1996, vol6, p7, et pp9-15, et la réponse de Waltz Kenneth N., « International Politics Is Not Foreign Policy », Security Studies, automne 1996, vol6, pp54-57L’énumération d’Elman des cas où la théorie de Waltz s’applique à la politique étrangère comprend : le système des cités-Etats de la Grèce antique, où les faibles se rangèrent du côté de Sparte pour équilibrer la puissance d’Athènes, l’Amiral Tirpitz qui, prenant pour modèle la redoutable flotte de guerre du Royaume-Uni, incite Londres à déclencher une course aux armements, les principales puissances du continent européen prenant modèle sur la Prusse pour organiser leurs armées respectives ; la signature en 1922 du traité de Washington sur la réduction des armements navals qui fut obtenue grâce au concours des États-Unis, lesquels seraient vraisemblablement sortis vainqueurs d’une éventuelle course aux armements navals ; les diplomaties de la France et de la Russie à la veille de la première guerre mondiale qui consistaient à nouer le plus possible d’alliances, ou encore la France renonçant à prendre ses responsabilités avant le déclenchement du second conflit mondial
17 Waltz Kenneth N., « The Emerging Structure of International Politics », International Security, automne 1993, vol18, pp44-79
18 Wendt Alexander, « Anarchy Is What States Make of It : The Social Construction of Power Politics », International Organization, vol46, printemps 1992
19 Voir aussi Schweller Randall, « Neorealism’s Status-Quo Bias : What Security Dilemma ? », Security Studies, printemps, 1996, vol5
20 Van Evera Stephen, « The Cult of the Offensive and the Origins of the First World War », International Security, été 1984, vol9, pp58-107Snyder Jack, « Civil-Military Relations and the Cult of the Offensive, 1914 and 1984 », International Security, été 1984, vol9, pp108-160
21 Walt Stephen, The Origins of Alliances, Cornell University Press, 1987, et Christensen Thomas J., « Perceptions and Alliances in Europe, 1865-1940 », International Organization, hiver 1997, vol51Christensen estime que dans un système multipolaire, les dirigeants focalisent leur attention sur la force des Etats qui sont en première ligne pour conclure des alliances potentielles, mais souvent ceux-ci interprètent mal la distribution de puissances et les technologies militairesCeci les amène à initier des politiques d’alliance qui semblent contre-intuitives et même dangereuses, tel par exemple, Napoléon III restant à l’écart du conflit austro-prussien ou les Britanniques et les Soviétiques repassant le fardeau à la France lors de la crise tchécoslovaque de 1938
22 Voir la présentation synthétique la plus récente des travaux de Jervis dans Jervis Robert, System Effects : Complexity in Political and Social Life, Princeton University Press, 1997Sur les points de ce paragraphe, voir en particulier, Christensen Thomas Jet Snyder Jack, « Chain Gangs and Passing Bucks : Predicting Alliance Patterns in Multipolarity », International Organization, printemps 1990, vol44, pp137-167
23 Van Evera Stephen, « The Cult of the Offensive and the Origins of the First World War », International Security, été 1984, vol9, pp58-107Snyder Jack, « Civil-Military Relations and the Cult of the Offensive, 1914 and 1984 », International Security, été 1984, vol9, pp108-160
24 Van Evera Stephen VAN, « Offense, Defense and the Causes of War », International Security, printemps 1998, vol22, pp5-43
25 Elman Colin, « Horses for Courses : Why Not Neorealist Theories of Foreign Policy ? », opcit., pp7, 9-15Voir figure 3, p77.

Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°36 (2000) pp. 31-42

Référence électronique

Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison, « Lessence de la décision (Partie 2) », Cultures & Conflits, 36, 2000, [En ligne], mis en ligne le 20 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index582.html. Consulté le 21 juillet 2008.

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