La revue

Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison

Lessence de la décision. Le modèle de lacteur rationnel (Partie 1)

Texte intégral

Ce texte étant très long, nous avons été obligés de le couper en plusieurs morceaux. Nous vous prions de nous en excuser.

  • 1 Nous remercions Graham Allison de nous avoir autorisé à reproduire ce texte. La traduction est (...)

Introduction1

A quelle méthode pouvons-nous recourir lorsque nous sommes confrontés à un événement sur la scène internationale dont la logique nous échappe ? Penchons-nous par exemple sur cette question : « Comment expliquer l’installation par les Soviétiques de missiles à Cuba ? ». La plupart des chercheurs en science politique, ainsi d’ailleurs que la plupart des citoyens, commenceront par envisager les différents buts que les Soviétiques pouvaient avoir à l’esprit, tels que, sonder les intentions des Américains, organiser la défense de Cuba, ou encore, améliorer leur position stratégique en vue d’une éventuelle négociation. En examinant les difficultés auxquelles les Soviétiques étaient confrontés ainsi que le type d’action auquel ils ont finalement eu recours, l’analyste écartera certains buts qui lui semblent peu vraisemblables. Quand il est en mesure d’élaborer un raisonnement qui montre comment, dans cette situation particulière, compte tenu des objectifs poursuivis, il aurait choisi de placer des missiles à Cuba, l’analyste a expliqué l’action. Et en effet, dire « Je n’arrive pas à comprendre ou je n’arrive pas à expliquer que les Soviétiques aient pu prendre telle ou telle initiative », c’est constater que je suis incapable d’identifier un raisonnement qui puisse mener à l’action en question. La méthode consistant à expliquer les événements qui surviennent sur la scène internationale en s’efforçant de reconstituer les buts et les raisonnements que l’on prête à des Etats ou à des gouvernements est la marque de fabrique du modèle dit « de l’acteur rationnel », que nous appellerons également le modèle 1.

  • 2 Voir Freedman Lawrence et Karsh Efraim, The Gulf Conflict 1990-1991 : Diplomacy and War in the (...)

Publications universitaires, documents de politique générale, articles de presse et entretiens informels sont là pour montrer combien l’essentiel de la pensée contemporaine en matière de politique et notamment de politique étrangère procède de ce modèle conceptuel. Ainsi, deux chercheurs, spécialistes des questions militaires au King’s College de Londres, Lawrence Freedman et Efraim Karsh, offrent l’une des explications les plus courantes de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990. Selon eux, le dirigeant irakien Saddam Hussein ne se serait jamais résolu à prendre une décision aussi désespérée « […] si la situation économique de l’Irak n’avait été aussi désastreuse […]. En comblant les caisses de l’Etat irakien au moyen des fabuleuses richesses du Koweït, Saddam Hussein pouvait espérer réduire considérablement la dette extérieure de l’Irak et lancer l’ambitieux programme de reconstruction qu’il avait promis à son peuple au lendemain de la guerre contre l’Iran ». Ils ajoutaient que la conquête du Koweït aurait accru le prestige de Saddam Hussein dans son propre pays et lui aurait donné « […] une influence déterminante sur le marché mondial du pétrole. En bref, il aurait pu ainsi d’un seul coup assurer une fois pour toutes son avenir à la tête du pays » 2.

Comment ces auteurs parviennent-ils à cette conclusion ? A la manière d’un Sherlock Holmes, ils examinent la situation de l’Irak et notamment la question de son endettement. Ils en déduisent que dès le moment où Saddam Hussein avait commencé à masser des troupes à la frontière du Koweït et à aiguiser ses prétentions, son intention était d’envahir puis d’occuper l’ensemble du pays et non plus seulement les îles ou les gisements pétrolifères sur lesquels il existait un désaccord officiel. Cette déduction se fait notamment en soulignant l’importance de certains aspects particuliers des préparatifs de guerre de l’Irak et de certaines déclarations antérieures de Saddam Hussein. L’explication présente l’attitude de l’Irak comme le résultat d’un choix opéré par un Saddam Hussein cherchant à maximiser son utilité.

  • 3 Morgenthau Hans J., Politics among Nations, Knopf, 1970, 4° édition, pp. 5-6. L'explication de (...)

Comment les chercheurs en science politique expliquent-ils généralement le déclenchement de la première guerre mondiale ? Selon Hans J. Morgenthau, l’origine de cette dernière se trouve « […] exclusivement dans la peur de perturber le rapport des forces en Europe ». A la veille du conflit, l’équilibre entre la Triple-Entente (le Royaume-Uni, la France et la Russie) et la Triple-Alliance (l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie) est précaire. Si l’un de ces deux blocs était parvenu à prendre un avantage décisif dans les Balkans, il aurait du même coup acquis un avantage tout aussi décisif au sein du balance of power en Europe : « C’est cette peur, écrit Morgenthau, qui en juillet 1914, poussa l’Autriche-Hongrie à régler une fois pour toutes ses comptes avec la Serbie et incita l’Allemagne à lui apporter un soutien inconditionnel. Et c’est cette peur encore qui engendra le soutien de la Russie à la Serbie puis celui de la France à la Russie » 3.

  • 4 Morgenthau utilise l’expression « rational outline ». Voir Morgenthau Hans J., Politics (...)

Comment Morgenthau parvient-il à expliquer ces phénomènes avec autant d’assurance ? Réponse : en leur imposant une « armature rationnelle ». Selon lui, l’intérêt de cette méthode réside dans le fait qu’« […] elle impose la rationalité au cœur même de l’action et qu’elle engendre ainsi cette étonnante continuité des politiques étrangères qui fait apparaître les politiques étrangères des Etats-Unis, du Royaume-Uni ou de la Russie, comme un phénomène continu, rationnel et intelligible… quelles qu’aient pu être les intentions premières, les préférences, les qualités intellectuelles et morales des diverses personnalités politiques qui se sont succédées au pouvoir » 4.

  • 5 Schelling Thomas C., The Strategy of Conflict, Harvard University, 1960, p. 232, et, Stratégie du (...)

Le concept de dissuasion joue un rôle essentiel dans les publications consacrées à l’étude des relations internationales. C’est un économiste, Thomas C. Schelling, qui est aujourd’hui la référence des théoriciens de la stratégie. Dans son classique, The Strategy of Conflict, il avance plusieurs propositions relatives à la dynamique de la dissuasion à l’ère nucléaire. Parmi ces propositions, l’une des plus importantes touche à la question de la stabilité de l’« équilibre de la terreur » : dans une situation de dissuasion mutuelle, la probabilité d’une guerre nucléaire est réduite non pas par l’équilibre des forces en présence, mais bien plutôt par la stabilité dudit équilibre. Un équilibre est « stable » lorsqu’aucun des deux camps, s’il frappe le premier, n’est en mesure de prendre l’avantage sur le camp adverse en anéantissant sa capacité de représailles5. Ainsi, entre la fin des années 60 et le début des années 70, un équilibre de la terreur stable s’était instauré entre les Etats-Unis et l’URSS, et ce en raison de la taille de leurs arsenaux nucléaires respectifs ainsi que des dispositifs d’alerte et des systèmes de contrôle dont ils s’étaient dotés. En revanche, les arsenaux récents de l’Inde et du Pakistan n’ont pas encore acquis cet équilibre stable et dès lors le conflit est plus probable.

  • 6 Schelling Thomas C., The Strategy of Conflict, op. cit., p. 4.

Comment Schelling est-il en mesure de soutenir une telle proposition ? Son assurance n’est pas le fruit d’un raisonnement induit d’un ensemble de cas antérieurs mais elle repose sur deux calculs. Dans une situation où les forces de deux camps s’équilibrent mais où chacun reste vulnérable, il peut s’avérer rationnel pour un camp de choisir de frapper le premier, par exemple pour détruire la capacité de représailles de son adversaire. Dans le cas d’un équilibre stable en revanche, si l’un des deux camps fait l’objet d’une première frappe il demeure encore capable de causer à son adversaire des dommages intolérables. Cette capacité de destruction réciproque garantit la dissuasion dans la mesure où aucun acteur rationnel n'adoptera une ligne de conduite qui équivaut dans les faits à un suicide national. Là où les postulats qui sous-tendent ce type de calcul sont implicitement dissimulés derrière la plupart des travaux contemporains en matière de théorie de la stratégie, Schelling, lui, reconnaît clairement que cette théorie ne peut se développer que dans le cadre d’un modèle préexistant. Selon lui, la théorie de la stratégie repose explicitement « sur le postulat d’un comportement rationnel, non pas seulement un comportement intelligent mais un comportement motivé par le calcul des avantages et des inconvénients, calcul qui à son tour repose sur un système de valeurs à la fois clairement identifié et cohérent » 6.

Dans ces trois exemples, il est particulièrement éclairant de constater les similitudes qui existent entre des auteurs appartenant à des écoles de pensée différentes lorsqu’il leur faut expliquer un phénomène. Chacun d’entre eux suppose qu’il lui faut expliquer une action, c’est-à-dire un comportement qui reflète un but ou une intention. Chacun suppose que le sujet de l’action est un gouvernement national. Chacun suppose que l’action en question est la solution qui a été sélectionnée pour résoudre un problème d’ordre stratégique. Pour chacun, expliquer un phénomène, c’est indiquer quel but poursuivait le gouvernement au moment où il a agi et comment cette action est un choix raisonnable vu l’objectif du gouvernement. L’ensemble de ces postulats caractérise le modèle de l’acteur rationnel. En bien des aspects, le contraste entre les pensées de Morgenthau et de Schelling est on ne peut plus saisissant. Mais après avoir constaté le rôle que joue le modèle de l’acteur rationnel dans la pensée de ces deux auteurs, force est de constater qu’il existe des points communs fondamentaux entre la méthode de « reconstitution des faits par la rationalité » de Morgenthau et la « résolution des problèmes par procuration » de Schelling et qu’il y a des airs de famille entre le « chef d’Etat rationnel » du premier et le « théoricien des jeux » du second.

  • 7 Lorsqu’elle fut émise pour la première fois en 1971 dans l’édition originale (...)

Malgré les différences parfois considérables de leurs centres d’intérêts et de leurs préoccupations, la plupart des chercheurs et des citoyens, procèdent le plus souvent – même implicitement – à ce type de raisonnement, lorsqu’il faut expliquer des événements survenus sur la scène internationale. Ce postulat, selon lequel les événements en politique étrangère sont bien « les actes des Nations », est tellement fondamental dans toute réflexion sur de tels problèmes que ce modèle sous-jacent n’a que rarement été mis au grand jour : expliquer un événement de politique étrangère revient tout simplement à montrer comment un gouvernement aurait rationnellement choisi cette action. En ce sens, ce cadre de référence peut légitimement s’appeler le « modèle classique » 7.

L’objet de ce premier chapitre n’est pas de démontrer que la grande majorité des analystes raisonnent principalement selon les termes du modèle classique. En revanche, nous essayerons de donner au lecteur les moyens d’appréhender ce modèle puis nous lui proposerons le défi suivant : reprendre lui-même les textes qu’il connaît le mieux et se faire sa propre opinion. La première partie de ce chapitre cherchera à clarifier le concept d’action rationnelle qui est au cœur du modèle classique en passant en revue succinctement les modèles plus rigoureux proposés par la théorie économique, par la théorie des jeux et par la théorie de la décision. Certains lecteurs préféreront peut-être ne voir dans ce modèle qu’un simple moyen pour essayer de comprendre les actions des gouvernements par analogie aux comportements d’individus opérant un calcul et un choix rationnels ; en ce cas, ils pourront survoler cette première partie. La deuxième partie formalisera ce modèle conceptuel sous la forme d’un paradigme analytique ; elle présentera l’essentiel de cette méthode classique d’appréhension des événements et fera une présentation synthétique des principales questions qu’une personne ayant recours au modèle de l’acteur rationnel se pose lorsqu’elle cherche à expliquer ou à prévoir une action. La troisième partie illustrera ce modèle par un rapide tour d’horizon des principaux travaux consacrés à l’étude des politiques étrangères et des relations internationales. Enfin, la dernière partie s’intéressera aux variantes du modèle de l’acteur rationnel et montrera comment elles découlent d’analyses plus complexes d’un ou plusieurs aspects du paradigme analytique.

1. Une modélisation rigoureuse de l’action

  • 8 N.D.T. Il s’agit de la traduction de l’expression « intendedly rational », voir (...)
  • 9 L’expression « intendedly rational » est utilisée par Simon Herbert A. Voir Simon (...)

Les exemples que nous avons donnés en introduction à ce chapitre permettent de se faire une idée de l’importance du rôle joué par le modèle 1 dans la littérature consacrée à la politique étrangère. Afin de constater à quel point ce cadre de pensée a pu coloniser nos esprits, il n’est pas inutile de se pencher sur la façon dont sont traités, à l’écrit comme à l’oral, les événements qui surviennent sur la scène internationale. Nous ne les envisageons pas comme des événements autonomes, mais nous parlons volontiers de « la décision israélienne de passer à l’offensive », « la politique de la Chine vis-à-vis de Taïwan » ou encore « l’action américaine dans le golfe Persique ». Synthétiser les caractéristiques les plus pertinentes d’une situation internationale donnée en se référant à la décision ou à la politique d’un Etat, c’est déjà commencer à raisonner, au moins implicitement, dans le cadre du modèle de l’acteur rationnel. Une décision présuppose un décideur et un choix entre plusieurs alternatives se rapportant à un but défini. Une politique signifie la réalisation de certains objectifs poursuivis dans un contexte particulier. Ces concepts assimilent un phénomène à une action accomplie par un acteur qui poursuit un but déterminé. Cette identification est une simple extension d’une supposition générale et quotidienne selon laquelle ce que font les êtres humains est, au moins partiellement « intentionnellement rationnel » 8. Cette supposition est très répandue dans les sciences sociales. Comme l’écrit Seymour M. Lipset : « En sciences sociales, d’une manière générale, […] il est un postulat fondamental selon lequel chacun cherche toujours à flatter son amour-propre, que c’est là son but et son objectif » 9. Et en effet, lorsqu’elles étudient le comportement de l’être humain, la théorie économique et la science politique, mais aussi dans une large mesure la sociologie et la psychologie, appréhendent ce comportement comme étant un ensemble d’actes animés par une intention et dirigés vers un but.

  • 10 Simon Herbert A., « Human Nature in Politics : The Dialogue of Psychology with Political (...)

Mais que signifie réellement le fait d’assimiler un comportement à une action ? A quoi s’engage-t-on lorsque l’on considère un comportement comme tendant nécessairement vers un but ou un ensemble d’actes comme étant nécessairement intentionnel et rationnel ? La théorie économique, la théorie de la décision et la théorie des jeux ont chacune contribué à élaborer un modèle rigoureux autour du concept d’action rationnelle. La rigueur de ce modèle tient au fait qu’il postule qu’une action ne se limite pas à être le résultat d’un choix opéré par un acteur poursuivant un but. En effet, le recours au concept de rationalité permet d’ajouter au concept d’intention l’idée de cohérence. Cette cohérence est double : c’est une cohérence dans le but et les objectifs vers lesquels tend cette action, une cohérence dans la mise en œuvre des principes qui permettent d’opter pour l’alternative optimale. La rationalité « […] caractérise un comportement qui, dans une situation donnée, est adapté à la poursuite de buts déterminés » 10.

  • 11 Ce concept de calcul chez Hobbes a été rigoureusement analysé par Friedrich Carl J., Man and (...)
  • 12 Comme l’a noté Howard Raiffa, dans un cas de la théorie des jeux où il n’y a pas de (...)

L’Homo oeconomicus de la théorie économique classique et l’individu rationnel de la théorie de la décision et de la théorie des jeux savent opérer des choix de façon optimale dans des situations clairement définies et étroitement contraintes. Dans ces situations, la rationalité se réfère à cette notion, essentiellement hobbesienne, de « calcul », ou d’adaptation cohérente visant à maximiser son utilité sous des contraintes identifiées11. En économie, recourir au choix rationnel, c’est choisir l’alternative la plus efficace c’est-à-dire celle qui donnera le meilleur résultat pour un coût donné ou celle qui pour un résultat donné coûtera le moins. Un ménage qui se comporte rationnellement achète l’ensemble de biens qui lui permet de maximiser son utilité ; pour cela, il choisit un panier de biens situé sur la plus haute des courbes d’indifférence qui caractérisent ses préférences. Une entreprise qui se comporte rationnellement produit de façon à maximiser son profit ; pour cela, elle fixe sa recette marginale au même niveau que son coût marginal de production. Pour la théorie de la décision, la question de la décision rationnelle se ramène simplement à un choix entre plusieurs alternatives données, chacune étant associée à un ensemble de conséquences ; la fonction d’utilité de l’acteur lui permet d’ordonner les séries de conséquences selon sa préférence. Dans un monde d’incertitude, l’acteur maximisera « l’utilité espérée ». Quant à la théorie des jeux, elle fonctionne selon la même logique mais elle met l’accent sur le fait que lorsqu’un joueur, que nous appellerons joueur A, doit choisir l’alternative pour laquelle il préfère opter, sa décision est dépendante des décisions prises par les autres joueurs. Néanmoins, une fois ces interactions maîtrisées, le choix opéré par le joueur A se ramène à son tour à une maximisation d’utilité sur la base du critère de l’utilité espérée12.

Les quatre concepts fondamentaux de ces modèles d’action rationnelle sont les suivants :

1. Les buts et les objectifs :

  • 13 Le jugement de valeur opéré par un agent est limité – en fait cosubstantiel – à sa (...)

La fonction d’utilité d’un acteur, encore appelée fonction de préférence ou fonction de gain, représente l’attrait, également appelé utilité, de chacun des ensembles de conséquences possibles pouvant résulter d’une action ; la fonction d’utilité traduit ainsi les intérêts de l’acteur ainsi que les valeurs auxquelles il se réfère. Au moment de prendre sa décision l’acteur dispose d’une fonction d’utilité qui lui permet d’ordonner chacun des ensembles de conséquences possibles, et ce conformément aux valeurs qui sont les siennes et aux objectifs qu’il s’est fixé13. Certes, chacun de ces ensembles de conséquences sera aussi accompagné par des effets collatéraux. Pour autant on considère que l’acteur est au moins capable d’ordonner en préférences chacun des ensembles de conséquences possibles qui pourrait résulter d’une action particulière. Cette capacité formelle à ordonner joue un rôle plus ou moins important selon les théories.

2. Alternatives :

  • 14 Voir les sept composantes de Zelikow Philip, « Foreign Policy Engineering : From Theory to (...)

Placé dans une situation donnée, l’acteur rationnel doit choisir entre plusieurs alternatives. En théorie de la décision, celles-ci sont représentée au moyen d’un arbre de décision. Une alternative peut certes comporter plus d’un seul acte, mais elle devra toujours être suffisamment précise afin de pouvoir être différenciée des autres alternatives. (Dans certains modèles, ces alternatives sont présentées comme des choix de politiques ; cependant, si l’on se penche sur ce qui constitue effectivement ces politiques, on constate qu’il est possible de distinguer plusieurs niveaux et qu’à chacun de ces niveaux s’effectuent des analyses et des choix qui traduisent un certain nombre d’intérêts en objectifs opérationnels) 14.

3. Conséquences :

A chaque alternative est associée un ensemble de conséquences, ou de résultats qui s’en suivent si cette alternative est choisie. A ce stade, les théories se distinguent selon la précision avec laquelle l’acteur est supposé capable de mesurer les conséquences de chacune des alternatives choisies.

4. Choix :

  • 15 Simon est l’un des premiersà avoir formulé en termes mathématiques le modèle de (...)

Le choix rationnel consiste simplement à opter pour l’alternative dont les conséquences sont les mieux classées dans la fonction d’utilité du décideur15.

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  • 16 Downs Anthony, An Economic Theory of Democracy, Harper and Row, 1957, p. 4.

Le recours à ces quatre catégories permet de formaliser le concept d’action rationnelle. Ce dernier est au fondement de la théorie économique, de la théorie de la décision, de la théorie des jeux mais aussi de la science politique ; il est à la base de notre intuition quotidienne sur l’intentionnalité des comportements individuels ou des politiques étrangères nationales. La rationalité se réfère à l’optimisation d’un choix sous contraintes identifiées. Les applications de ce modèle de l’action intentionnelle sont considérables et enrichissantes. C’est grâce à lui que les spécialistes de la théorie de la décision et de la théorie des jeux ont pu structurer l’ensemble des problèmes soulevés par la notion de choix. En économie, ce modèle est le postulat fondamental de la théorie du consommateur et la théorie de la firme. Comme le fait remarquer Anthony Downs, « les théoriciens de l’économie ont presque toujours considéré une décision comme le produit d’esprits rationnels […]. La théorie économique repose sur cette supposition selon laquelle une rationalité consciente prédomine ». Les implications de son affirmation sont très claires : « les méthodes [économiques] traditionnelles de prévision et d’analyse peuvent être mises en œuvre […] Si le théoricien connaît les fins que poursuit un décideur, il peut prévoir quelles actions cet acteur mettra en œuvre pour y parvenir en ayant recours à la méthode suivante : premièrement, il établit quel est le cheminement le plus raisonnable pour atteindre ses objectifs et deuxièmement, il suppose que ce cheminement sera effectivement choisi parce que le décideur est rationnel » 16.

  • 17 Harsanyi John C., « Some Social Science Implications of a New Approach to Game Theory », in (...)

Ce postulat de la rationalité possède en outre une valeur explicative impressionnante. John C. Harsanyi, l’un des théoriciens les plus intéressants de la rationalité, estime que : « le concept de comportement rationnel est un principe explicatif très fort parce qu’il permet d’expliquer, pour un grand nombre de faits empiriques, le comportement des gens sur la base des buts (ou des fins) qu’ils cherchent à atteindre » 17.

Comment le chercheur en sciences sociales applique-t-il ce concept ? Harsanyi poursuit : « Du point de vue du chercheur en sciences sociales dont la tâche consiste à essayer d’expliquer et de prévoir le comportement de l’être humain, l’importance du concept de rationalité tient essentiellement au fait que si un individu agit rationnellement, alors son comportement peut être expliqué intégralement à partir des buts qu’il s’est fixé. Lorsqu’on dit que la stratégie de Napoléon dans telle ou telle bataille était rationnelle, cela signifie que son choix stratégique peut être largement expliqué en soulignant que Napoléon ne pouvait pas adopter de meilleure stratégie du point de vue de ses objectifs militaires du moment.

Pour autant, les théories qui font appel au concept d’action rationnelle peuvent également être à l’origine de très lourdes erreurs, précisément parce qu’elles permettent à la personne qui les utilise de rentrer dans la logique d’un agent, lui donnant du même coup le sentiment qu’elle comprend ce qui s’est produit et qu’elle est capable de l’expliquer. En effet, cette personne peut être tentée de croire que c’est une supposition d’ordre général, à savoir le fait de postuler l’existence de la rationalité, qui est à l’origine de l’essentiel de son explication ou de sa prévision alors qu’en réalité le gros du travail est fourni par d’autres hypothèses plus précises ou d’autres informations sur les objectifs de l’agent, sur la représentation qu’il se fait de la situation ou sur l’estimation qu’il donne des coûts et des avantages. Ces dernières années, le chercheur qui a le plus contribué à faire progresser notre connaissance de la topographie conceptuelle du comportement rationnel est Herbert Simon.

  • 18 N.D.T. : le terme de rationalité pure renvoie à comprehensive rationality, celui de (...)
  • 19 Sur ce point, voir Levy Jack S., « Misperceptions and the Causes of War : Theoretical Linkages (...)

Simon fait une distinction fondamentale entre « rationalité pure » et « rationalité limitée » 18. Le recours au concept de rationalité pure équivaut à postuler qu’un agent dispose d’une fonction d’utilité lui permettant d’ordonner de façon cohérente toutes les alternatives auxquelles il est confronté et d’opter ainsi pour celle dont il retirera la plus grande utilité. Si les conséquences découlant de ces alternatives sont incertaines, l’agent procédera de même mais en ayant recours au critère de l’utilité espérée. La rationalité pure ne nécessite pas de prendre en compte la nature des objectifs de l’agent ; quels que soient ces objectifs, elle suppose simplement que l’agent a pris connaissance de toutes les alternatives qui s’offrent à lui et qu’il a mesuré précisément les conséquences de chacune d’entre elles au moment où il choisira celle qui maximisera son utilité. En revanche, la rationalité limitée reconnaît les limites inhérentes du savoir et des capacités d’analyse de l’agent. Dès lors, la rationalité limitée suppose de préciser davantage chacun des quatre concepts génériques – objectifs, alternatives, conséquences et choix – en posant en outre des postulats et des informations sur l’acteur spécifique étudié. Ainsi, au lieu de déclarer irrationnel un acteur qui analyse mal une situation, la rationalité limitée intègre les valeurs, les convictions et les stéréotypes propres à cet acteur et ce, indépendamment de la justesse de ses analyses19.

  • 20 Simon Herbert A., « Human Nature in Politics : The Dialogue of Psychology with Political (...)

Simon souligne la différence entre rationalité pure et rationalité limitée de la façon suivante : à l’aide du concept de rationalité pure, pour prévoir le choix opéré dans une situation donnée, « [...] il suffit de connaître les buts que poursuit l’acteur ainsi que les caractéristiques objectives de la situation en question. Il n’est pas nécessaire de savoir quoi que ce soit d’autre sur cet acteur ». En revanche, pour analyser ce même choix mais cette fois sous l’angle de la rationalité limitée, « [...] il faut connaître les fins que poursuit l’acteur, mais aussi l’information dont il dispose, la représentation qu’il se fait de cette situation et enfin sa capacité à tirer des conclusions de l’information qu’il possède » 20.

  • 21 Simon poursuit : « Ma conclusion principale est que les hypothèses essentielles à toute (...)

Depuis quelques dizaines d’années, les chercheurs en science politique font usage de ces deux approches du concept de rationalité dans leurs travaux. Les tenants du behaviorisme et de l’empirisme font appel à des modèles ayant recours au concept de rationalité limitée tandis que les autres théoriciens, y compris de nombreux spécialistes de la décision rationnelle, font eux appel à des modèles ayant recours au concept de rationalité pure. Cependant, Simon montre, de manière concluante à notre avis, que lorsque l’on cherche à expliquer ou à prévoir des actions qui surviennent dans la réalité en utilisant des modèles ayant recours au concept de rationalité pure, le succès de cette entreprise dépend en fait essentiellement de suppositions supplémentaires, « hypothèses qui sont relatives au processus de décision et qui consistent à limiter l’exercice du concept de rationalité pure ». Nous ne pouvons qu’être d’accord avec Simon quand il conclut que : » [...] pour comprendre et prévoir le comportement de l’être humain, il est nécessaire de travailler avec ce qu’est réellement la rationalité de l’être humain, c’est-à-dire avec la rationalité limitée. Aucune de ces limites fixées à la rationalité ne va de soi et il est impossible de savoir a priori où elles se déploient » 21.

  • 22 La première édition de Essence of Decision : Explaining the Cuban Missile Crisis faisait (...)

Lorsque les chercheurs proposent des explications sur le monde réel, les quelques postulats relatifs à la mise en œuvre du concept de rationalité pure sont complexifiés de manière explicite ou implicite. Cette complexification peut être causée par le recours à des suppositions formelles sur l’interprétation que l’économiste ou le stratégiste fournit au problème, par exemple que l’objectif d’une entreprise est toujours de maximiser son profit ou encore que l’objectif d’un Etat est toujours de maximiser la puissance. Les concepts fondamentaux du modèle peuvent ainsi être complétés par des informations relatives à l’acteur en particulier, à la façon dont il se représente la situation, à son mode de raisonnement. Cette reconstitution exigeante est par ailleurs l’un des concepts clés dans la philosophie de l’histoire22.

  • 23 Voir figure 1, p. 75

Le modèle de l’acteur rationnel dans les relations internationales se décline donc sur une palette où de plus en plus d’équations sur l’acteur sont fournies ou supposées. Dans le cas le plus simple où on ne dispose que du minimum d’informations, l’acteur est un Etat notionnel au sein du système international auquel on prête une rationalité pure (« l’Etat voulait que... »). Au fur et à mesure que des informations supplémentaires et des précisions contextuelles sont introduites, l’acteur peut devenir un Etat générique (classé selon son régime politique, par exemple une démocratie) ou un Etat identifié très précisément dans le temps et dans l’espace (« Les Etats-Unis voulaient que... ») et si les valeurs ou les opinions défendues par des dirigeants jouent un rôle déterminant, l’acteur devient un Etat personnifié (« L’administration Clinton voulait que... »). Cette matrice est présentée dans la figure 123.

Dans le cas le plus simple, l’acteur est donc un Etat au sens général du terme, l’Etat notionnel : l’Etat A. Il est possible d’expliquer et de prévoir les actions entreprises par l’Etat A en soumettant les considérations objectives auxquelles il est confronté aux quatre variables caractéristiques du concept d’action rationnelle que nous avons identifiées : objectifs, alternatives, conséquences, et choix. L’analyste peut travailler à partir d’un événement imaginaire comme à partir d’un événement réel comme par exemple un Etat voisin de l’Etat A teste pour la première fois une arme nucléaire. La question qui se pose est la suivante : quelle sera, ou a été, la réaction de l’Etat A ? Pour choisir entre une réponse « négative » et « positive », le chercheur en science politique n’a besoin que de très peu d’informations relatives aux buts poursuivis par l’Etat A ; il lui suffit de savoir, par exemple, que cet Etat cherche en priorité à assurer sa survie ou qu’il cherche à la fois la survie et la puissance. Avec une seule série d’informations ou de suppositions supplémentaires, l’analyste rencontre une situation bien réelle, par exemple les essais nucléaires de l’Inde. Il est alors en mesure de fournir une explication en termes d’objectifs poursuivis par l’Etat (assurer sa sécurité), en termes de conditions objectives auxquelles cet Etat doit faire face (par exemple la menace que fait peser sur lui la Chine, voire même le Pakistan qui dispose désormais des moyens techniques de fabriquer des armes nucléaires) et enfin, en termes de calcul du choix entre les options possibles. Il est étonnant de constater tout le travail qu’il est possible d’effectuer uniquement en postulant qu’un Etat possède une fonction objective simple et vraisemblable telle que rechercher la sécurité et la puissance, en analysant l’environnement auquel cet Etat est confronté et enfin, en réfléchissant sur ce qu’il pourrait faire ou ce qu’il a déjà entrepris. Si les experts américains avaient fait ce travail d’analyse au printemps 1962, ils se seraient aperçus que l’Union soviétique devenait de plus en plus vulnérable en raison du nombre grandissant d’armes nucléaires stratégiques détenues par les Etats-Unis ; que l’Union soviétique, compte tenu de ses capacités techniques de l’époque, aurait eu besoin de plusieurs années pour réduire cette menace en se dotant de missiles ICBM ; que l’Union soviétique avait un excédent de missiles à moyenne portée et que si ces missiles ne pouvaient pas atteindre le sol américain depuis les bases soviétiques, ils pouvaient en revanche l’atteindre s’ils étaient déployés à Cuba ; ils auraient enfin pu conclure que pour toutes ces raisons, l’Union soviétique était susceptible d’envisager une action qui paraissait jusqu’alors bien trop risquée pour être tentée.

Si chaque concept de base du modèle fondamental est de plus en plus spécifié, soit par des hypothèses supplémentaires soit par d’autres données, le modèle découle alors sur un Etat générique, par exemple une démocratie. On estime qu’une démocratie poursuit des buts spécifiques qui lui sont propres, tels que, par exemple, entretenir des relations pacifiques avec tout autre démocratie, et tend également à privilégier certaines options, telles que la « coopération » avec d’autres démocraties. Avec plus d’informations encore, l’analyste construit un Etat identifié, lequel en raison de sa culture politique ou de son histoire particulière développe des perceptions et des penchants qui l’amènent à privilégier certaines options, par exemple l’offensive au détriment de la défensive, ou encore certains « codes opérationnels ». Certains chercheurs, notamment les historiens de la diplomatie, décrivent parfois avec tant de détails les circonstances qui entourent un événement qu’il devient alors extrêmement difficile d’isoler les facteurs les plus importants pour expliquer un phénomène. L’Etat personnifié, Clinton ou Kroutchev, est la suite logique dans cette déclinaison.

Le modèle fondamental peut être rendu plus complexe encore en introduisant l’incertitude et les interactions stratégiques. Analyser le choix d’un acteur rationnel dans un environnement d’incertitude sur les conséquences de ce choix, demande des informations supplémentaires sur son attitude vis-à-vis du risque. Est-il prudent, ou au contraire téméraire ? Par ailleurs, dans la majorité des cas, la meilleure option de l’Etat A dépend en fait du choix de l’Etat B. Ce constat permet de souligner à quel point il est important pour l’Etat A de communiquer avec l’Etat B, de lui « adresser des signaux », de clarifier ses « engagements » et de marchander pour manipuler l’information dont B dispose et d’influer ainsi ses choix. La traduction de ces interactions stratégiques en langage de la théorie des jeux et en particulier ceux du dilemme du prisonnier ou de « la poule mouillée », illustre très clairement ces aspects de la décision. Malheureusement, comme nous le verrons plus loin, la principale conclusion de la théorie des jeux est que dans une situation complexe, il n’est pas possible de prévoir le choix des joueurs.

2. Un paradigme de l’acteur rationnel

  • 24 Merton Robert King, Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968, p. 69-72.

En utilisant plus rigoureusement les concepts du modèle, il nous est possible d’affiner la caractérisation du modèle de l’acteur rationnel, ou modèle 1, amorcée lors de notre tour d’horizon de la littérature. Nous proposons de présenter le modèle de l’acteur rationnel sous la forme de ce que Robert K. Merton appelle, dans le cadre de l’analyse sociologique, un paradigme analytique qui met bien en lumière la dynamique particulière de ce type d’analyse24. Selon Merton, un paradigme est une formulation méthodique des postulats, des concepts, des propositions fondamentales auxquels a recours une école de pensée. Les éléments du paradigme formulés dans cette étude comprennent l’unité d’analyse, les concepts structurants, le raisonnement principal (relation d’inférence) et quelques propositions d’ordre général, découlant du paradigme en guise d’illustration. Moins satisfaisant qu’un modèle théorique, ces paradigmes représentent néanmoins un progrès important et permettent de s’affranchir de modèles conceptuels plus vagues et souvent implicites. Bien sûr, énoncer sous la forme d’un paradigme explicite un cadre de pensée qui est généralement implicite, c’est nécessairement en faire la caricature, mais la caricature peut être riche d’enseignements.

I. L’unité sur laquelle se base l’analyse : l’action gouvernementale comme choix.

Les événements qui surviennent sur la scène internationale sont considérés comme des actions choisies par un Etat ou par le gouvernement national. Ce gouvernement choisit l’action qui lui permet de maximiser son utilité au regard de ses buts et de ses objectifs stratégiques. Les solutions aux problèmes stratégiques sont les catégories fondamentales à partir desquelles l’analyste montre ce qui doit être expliqué.

II. Les concepts structurants

A. L’acteur national unifié.

L’Etat ou le gouvernement considéré comme le décideur rationnel et unitaire est l’acteur. Cet acteur est comparable à un individu, avec une seule série de préférences, (une fonction d’utilité cohérente), avec un seul ensemble de choix et une seule estimation des conséquences qui découle de chaque alternative.

B. Le problème.

Une action est choisie pour résoudre un problème stratégique auquel est confronté l’acteur. Les menaces qu’il perçoit et les occasions qui se présentent à lui sur ce « marché » stratégique international poussent l’Etat à agir.

C. L’action comme choix rationnel.

Les éléments du choix rationnel sont les suivants :

1. Les objectifs.

Les buts stratégiques des acteurs sont définis sur la base de deux catégories principales, la sécurité nationale et les intérêts nationaux. Bien que les chercheurs déduisent rarement une fonction d’utilité à partir des préférences stratégiques d’un acteur, ils concentrent néanmoins leur attention sur les principaux objectifs de cet acteur et les combinent de façon intuitive.

2. Les options.

Les actions permettant de poursuivre des objectifs sont ces options.

3. Les conséquences.

D’une alternative découle une série de conséquences. Les conséquences pertinentes représentent pour l’acteur les coûts et les avantages dans la poursuite des buts et des objectifs stratégiques.

4. Choix.

Le choix rationnel est une maximisation d’utilité. Un acteur rationnel opte pour l’alternative dont les conséquences sont les plus performantes pour remplir ses buts et ses objectifs.

III. Raisonnement (la relation dominante d’inférence).

Si un Etat ou ses représentants entreprennent telle action particulière, c’est que celle-ci a été choisie comme le moyen de maximiser son utilité au regard des objectifs. Cette relation d’inférence confère au modèle de l’acteur rationnel sa valeur explicative. Ce problème est résolu en trouvant les buts poursuivis par l’action.

IV. Les propositions générales.

En plaidant pour la clarté des catégories auxquelles a recours l’analyse, cette étude souligne la nécessité de décrire rigoureusement la logique mise en œuvre dans l’explication. Les propositions sur lesquelles repose l’explication d’un phénomène doivent par conséquent être formulées clairement.

Le postulat fondamental d’un comportement qui maximise l’utilité au regard de ses préférences génère des propositions simples et joue un rôle déterminant dans l’explication produite par le modèle. D’une manière générale, on peut dire que la probabilité qu’un Etat entreprenne telle ou telle action dépend, premièrement, des valeurs qui sont les siennes et des objectifs qu’il cherche à atteindre, deuxièmement, des alternatives envisagées, troisièmement, des estimations des conséquences qui découlent de ces alternatives et enfin, de la valeur qu’il attribue à chacune des séries de conséquences. De ce principe général découlent deux propositions intuitives mais solides :

A. Si un acteur revoit à la hausse son estimation des coûts qu’entraînerait une alternative, la probabilité que cette alternative soit choisie diminue. Cette hausse des coûts peut être due à la baisse de la valeur attribuée aux conséquences de cette action, ou à la baisse de la probabilité que ces conséquences se produisent.

B. Si un acteur revoit à la baisse son estimation des coûts qu’entraînerait une alternative, la probabilité que l’alternative d’action soit choisie augmente. Cette baisse des coûts peut être due à la hausse de la valeur attribuée, aux conséquences de cette action ou bien encore à la hausse de la probabilité que ces conséquences se produisent.

V. Indices.

La méthode fondamentale d’une analyse de l’acteur rationnel est ce que Schelling appelle une « résolution de problème par procuration ». Face à une action gouvernementale problématique, l’analystecommence par se mettre lui-même à la place du gouvernement ou de l’Etat. L’étude des caractéristiques stratégiques du problème lui permet d’utiliser les principes de l’action rationnelle pour passer en revue ce qui a été fait mais aussi ce qui n’a pas été retenu. Des indices et des détails relatifs au comportement, des déclarations de membres du gouvernement ou des documents officiels sont ensuite ordonnés afin de faire apparaître une image cohérente de la maximisation du choix opéré par l’acteur.

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  • 25 Voir figure 2, p. 76.

Il faut remarquer cependant qu’un chercheur à l’esprit imaginatif sera toujours en mesure de construire un raisonnement de ce type, quelle que soit l’action entreprise par le gouvernement. A la limite, nous pouvons avancer un théorème de rationalité : quelles que soient les actions auxquelles il est confronté, un analyste à l’esprit imaginatif sera toujours capable de concevoir un grand nombre d’objectifs permettant d’expliquer chaque aspect de l’activité gouvernementale. Pour être avantageusement mis en œuvre, il ne s’agit pas seulement d’identifier un objectif susceptible d’offrir des scénarios de ce type ; le chercheur devra s’attacher à avancer rigoureusement des preuves lui permettant de sélectionner les objectifs, les options et les conséquences qui lui semblent pertinentes. La figure 2 présente les principales questions auxquelles l’analyste doit répondre s’il veut expliquer l’action gouvernementale ou estimer sa probabilité25.

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Notes

1 Nous remercions Graham Allison de nous avoir autorisé à reproduire ce texteLa traduction est de Jean-Yves Haine
2 Voir Freedman Lawrence et Karsh Efraim, The Gulf Conflict 1990-1991 : Diplomacy and War in the New World Order, Princeton University Press, 1993, pp61-62
3 Morgenthau Hans J., Politics among Nations, Knopf, 1970, 4° édition, pp5-6L'explication de Morgenthau renvoie à celle de Thucydide sur la guerre du Péloponnèse, selon laquelle « l’expansion de la puissance d’Athènes et la crainte qu’elle inspira à Sparte » furent à l’origine du conflitPour une analyse de la crise de 1914 et du système du balance of power, voir Gordon ACraig et Alexander LGeorge, Force and Statecraft : Diplomatic Problems of Our Time, 3rd Ed., Oxford University Press, 1995, pp35-38
4 Morgenthau utilise l’expression « rational outline »Voir Morgenthau Hans J., Politics among Nations, op.cit., pp5-6
5 Schelling Thomas C., The Strategy of Conflict, Harvard University, 1960, p232, et, Stratégie du conflit, opcit., p286Cette proposition est aussi au cœur de Wohlstetter, « The Delicate Balance of Terror », Foreign Affairs, janvier 1959, pp211-234Considérons l’analyse de la dissuasion par SchellingComment décrit-il les caractéristiques essentielles de cette situation et les comportements qui s’y attachent ? La dissuasion consiste à influencer les choix d’un autre acteur en modifiant ses attentes sur notre propre comportementCela implique la transmission d’informations pour lui faire croire que notre comportement sera déterminé par son comportementSelon cette analyse, plusieurs aspects du concept de dissuasion doivent être éclaircisTout d’abord, quelle combinaison entre les deux systèmes de valeurs – en langage de la théorie des jeux, la matrice des gains – des deux acteurs permet-elle une menace dissuasive crédible ? Deuxièmement, comment mesurer cette combinaison d’intérêts communs et d’antagonismes à la base d’une situation de dissuasion ? Troisièmement, quel est le niveau de communication nécessaire et quels sont les moyens pour authentifier ces informations ? Quatrièmement, quels sont les éléments de type rationnel, à savoir la connaissance de son propre système de valeur, une capacité à percevoir d’autres alternatives et à en calculer les probabilités, une incapacité à camoufler sa propre rationalité ? Cinquièmement, faut-il instaurer un climat de confiance entre acteurs ou bien faut-il mettre en place des mécanismes permettant d’imposer le respect des engagements ? Sixièmement, comment est-il possible de convaincre un adversaire que l’on est déterminé à entreprendre une action que l’on n’entreprendrait pas dans les circonstances habituelles, si cet engagement rend la menace suffisamment crédible et effective qu’il n’est pas besoin de la mettre en pratique ? Voir Schelling Thomas, The Strategy of Conflict, pp13 et suiv
6 Schelling Thomas C., The Strategy of Conflict, opcit., p4
7 Lorsqu’elle fut émise pour la première fois en 1971 dans l’édition originale d’Essence of Decision, cette proposition fut vivement contestéeLes explications se basant implicitement ou inconsciemment sur les hypothèses principales du modèle révèlent des similitudes patentes mais souvent occultées chez la plupart des courants de la disciplineLa plupart des premières critiques de l’édition de 1971 rejetèrent cette propositionAvec le temps cependant, elle est aujourd’hui largement acceptée et souvent reprise explicitement par les théoriciens les plus lucides
8 N.D.TIl s’agit de la traduction de l’expression « intendedly rational », voir infra
9 L’expression « intendedly rational » est utilisée par Simon Herbert AVoir Simon Herbert A., Models of Man : Social and Rational-Mathematical Essays on Rational Human Behavior in a Social Setting, Wiley, 1957, p196
10 Simon Herbert A., « Human Nature in Politics : The Dialogue of Psychology with Political Science », American Political Science Review, n° 79, 1985, pp293-304Pour une discussion approfondie entre rationalité substantielle et procédurale, voir Simon Herbert, Models of Bounded Rationality, MIT Press, 1982
11 Ce concept de calcul chez Hobbes a été rigoureusement analysé par Friedrich Carl J., Man and His Government : An Empirical Theory of Politics, McGraw Hill, 1963 ; Gauthier David, The Logic of Leviathan, Clarendon Press, 1969
12 Comme l’a noté Howard Raiffa, dans un cas de la théorie des jeux où il n’y a pas de communication entre les joueurs, le meilleur choix est la maximisation de l’utilité espérée (ce qu’on appelle dans les jeux à somme nulle, le minimax, à savoir le meilleur pour soi, le pire chez l’autre)Si l’on se détache des jeux les plus formels, comme les jeux à deux joueurs et à somme nulle, les contributions principales de la théorie des jeux sont d’abord de nous rappeler l’importance des interactions stratégiques, c’est-à-dire que le meilleur choix d’un joueur est en fait fonction du choix de l’autre joueur et de nous donner ensuite un vocabulaire précis pour décrire de telles interactionsLa plupart des jeux possèdent une multitude d’équilibres de Nash indéterminésComme nous le rappelle Simon, « Sans doute, la plus grande contribution de la théorie des jeux en science politique est d’avoir démontré à quel point les situations où il existe un équilibre stable et cohérent avec les hypothèses du choix rationnel substantiel sont en réalité rares et inhabituelles »Voir Herbert Simon, « Human Nature in Politics », op.cit., p300
13 Le jugement de valeur opéré par un agent est limité – en fait cosubstantiel – à sa perception de la réalité puisque « les faits ne sont significatifs qu’en relation à un jugement de valeur, et les jugements de valeurs n’ont de sens qu’en relation à une configuration de faits »Voir Vickers Geoffrey, The Art of Judgement : A Study of Policy Making, Sage Publications, Thousand Oaks, 1995 (1964), p54
14 Voir les sept composantes de Zelikow Philip, « Foreign Policy Engineering : From Theory to Practice and Back Again », International Security, printemps 1994, vol18, pp143-171L'emploi du simple concept de la fonction d’utilité pour décrire le choix d’un acteur entre plusieurs politiques, même avec une hiérarchie hétérogène de valeurs comme chez Raiffa, dissimule en fait toute une série de calculs sur les fins et les moyens se déclinant à partir des valeurs et intérêts fondamentaux jusqu’à la mise en œuvre et le maintien d’une politique particulièreDans les analyses sur les stratégies commerciales ou gouvernementales, ces différents niveaux sont souvent simplifiés en distinguant stratégie d’une part et tactique de l’autre
15 Simon est l’un des premiersà avoir formulé en termes mathématiques le modèle de l’acteur rationnel dont nous avons dit qu’il peut être considéré comme étant le « modèle classique », voir Simon Herbert A., « A Behavioral Model of Rational Choice », Quarterly Journal of Economics, février 1955, vol69, pp99-118Pour une modélisation mathématique de ce modèle classique du choix rationnel, voir Duncan Luce et Howard Raiffa, Games and Decisions, Wiley, 1957 ; le chapitre XIII est tout particulièrement recommandéParmi les travaux les plus influents sur la théorie des jeux en relations internationales, voir Axelrod Robert, The Evolution of Cooperation, Basic Books, 1984
16 Downs Anthony, An Economic Theory of Democracy, Harper and Row, 1957, p4
17 Harsanyi John C., « Some Social Science Implications of a New Approach to Game Theory », in Strategic Interaction and Conflict : Original Papers and Discussion, sous la direction de Archibald Kathleen, opcit., pp1, 139
18 N.D.T. : le terme de rationalité pure renvoie à comprehensive rationality, celui de rationalité limitée à bounded rationalityHerbert Simon utilise aussi la rationalité substantielle, substantive rationality par opposition à la rationalité procédurale, procedural rationalityCes distinctions sont équivalentes
19 Sur ce point, voir Levy Jack S., « Misperceptions and the Causes of War : Theoretical Linkages and Analytical Problems », World Politics, n° 36, 1983, p76, 79-80
20 Simon Herbert A., « Human Nature in Politics : The Dialogue of Psychology with Political Science », opcit., p294, 297Ceux qui étudient le comportement en politique étrangère ont noté qu’avec des personnalités bien différentes et des environnements variés, « les individus éprouvent fortement le besoin de maintenir un système cognitif cohérent qui produise des structures cognitives stables et simplifiées », marquées par les valeurs, les convictions et les attitudes, voir Vertzberger Yaacov, The World in Their Minds : Information Processing, Cognition, and Perception in Foreign Policy Decisionmaking, Stanford University Press, 1990, p137Par ailleurs, les psychologues par des études de laboratoires ont identifié toute une série de mécanismes qui s’éloignent du modèle de la rationalité substantielle, depuis des incohérences dans la fonction d’utilité, des erreurs dans l’évaluation des probabilités, des contradictions dans l’estimation du risque jusqu’à la prise en compte d’hypothèses heuristiques en lieu et place de calculs complexesPour un résumé de tels exemples, voir Kahneman Daniel, Paul Slovic et Amos Tversky (Eds), Judgement Under Uncertainty : Heuristics and Biases, Cambridge University Press,1982
21 Simon poursuit : « Ma conclusion principale est que les hypothèses essentielles à toute théorie visant à expliquer des phénomènes politiques sont des hypothèses empiriques sur les objectifs et ce qui est encore plus important, sur les manières dont les gens définissent les situations auxquelles ils sont confrontésCes objectifs et ces définitions ne reposent pas sur des principes immuables mais sont au contraire relatifs au contexte temporel et géographique qui ne peut être analysé que par une enquête empirique »Ibid., p301
22 La première édition de Essence of Decision : Explaining the Cuban Missile Crisis faisait référence à un courant en philosophie de l’histoire qui prônait, dans la mesure du possible, une reconstitution rigoureuse des circonstances du choix, telles qu’elles avaient été effectivement perçues par le décideurCeci est toujours notre point de vueSur ce point, voir Collingwood R.G., « Human Nature and Human History », 1933, in The Idea of History, sous la direction de Collingwood R.G., Oxford University Press, 1994, pp214-215La défense la plus approfondie de cette approche sur la connaissance du comportement humain se trouve dans les différents travaux de William JamesSur la difficulté de cette reconstitution en relations internationales, voir Howard Michael, The Lessons of History, Yale University Press, 1991, pp12-14Notons aussi le traitement analogue de la rationalité chez les constructivistes en relations internationales, par exemple, Onuf Nicholas Greenwood, World of Our Making : Rules and Rule in Social Theory and International Relations, University of South Carolina Press, 1989, pp258-266
L’édition de 1971 contenait aussi une longue discussion sur les mérites respectifs de la rationalité substantielle par rapport à la rationalité procéduraleBrièvement, les critiques pouvaient se regrouper en trois groupesLes premiers reprochaient à la rationalité substantielle ses exigences trop importantes pour les capacités d’assimilation humaineSi par exemple un joueur d’échec devait envisager toutes les combinaisons théoriques qui s’offrent à lui, le nombre d'options atteint le chiffre vertigineux de 10120Une machine passant en revue ces options à la vitesse d’un million par seconde prendrait 1095 années avant de décider le premier coupLe second groupe ajoutait à cette critique un principe de réalisme selon lequel la théorie du choix rationnel ne pouvait expliquer les choix des décideurs puisque ceux-ci n’avaient pas recours aux calculs requis par la théorie du choix rationnelArguant du principe de réalité, ils rejetaient en bloc le modèleLe dernier groupe adressait une critique plus fondamentale : si, conceptuellement, le modèle exige que toutes les alternatives et leurs conséquences soient mesurées par le décideur, comment définir et limiter le champ des conséquences possibles ? Dans une situation réelle, par exemple, l’aide au développement, comment appréhender les conséquences possibles d’une action particulière ? Vue la progression de l’approche du choix rationnel en science politique, ce débat est aujourd’hui encore plus d’actualitéL’argument de Simon selon lequel il est nécessaire de recourir à des hypothèses et à des informations supplémentaires pour fournir une explication de type « rationalité substantielle » devrait inciter les chercheurs à entreprendre des recherches empiriques dont l’objectif serait d’identifier d’une part, quelles sont ces hypothèses que l’acteur a lui-même endossées et d’autre part, les règles pour utiliser ces informations dans leurs enquêtes
23 Voir figure 1, p75
24 Merton Robert King, Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968, p69-72
25 Voir figure 2, p76.

Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°36 (2000) pp. 11-31

Référence électronique

Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison, « Lessence de la décision. Le modèle de lacteur rationnel (Partie 1) », Cultures & Conflits, 36, 2000, [En ligne], mis en ligne le 20 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index579.html. Consulté le 14 octobre 2008.

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