Chronique bibliographique : Laffaire Huntington
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Texte intégral
- 1 Huntington (S. P.), “The Clash of Civilizations ?”, Foreign Affairs, Eté 1993, pp. (...)
- 2 Comme le rapporte The Economist (26 Août 1995, “America and Islam. A wobbly hand of (...)
- 3 Le témoignage de l’Ambassadeur américain transcrit dans le “Centerpiece” (...)
Aujourd’hui, plus de deux ans et demi après la première publication de l’article de Samuel Huntington “The Clash of Civilizations ?” 1, on ne peut que constater le succès fulgurant de son auteur à en faire un sujet central de débat auprès des policy-makers et auteurs de son pays2, comme du monde entier3. Le conflit entre civilisations est devenu un sujet fondamental en politique internationale face auquel nombre d’auteurs se sont positionnés : “l’affaire Huntington” est née.
Qu’est-ce qu’une “affaire” ? Dans le cadre de cet article, nous qualifierons de tel un débat publique autour d’un énoncé spéctaculaire qui réussit à polariser les opinions exprimées, en les fondant sur des conceptions de sens commun, dans des termes de “pour ou contre”. Comme dans toute affaire, l’analyse la plus utile ne concerne pas tant l’énoncé déclenchant en soi que le processus, les interprétations et réactions induits : ce qui importe n’est pas ce qui est d’abord dit ; ce qui mérite d’être étudié c’est ce qui est perçu et compris comme déterminant les enjeux de la circonstance première. Une affaire n’existe pas sans les réactions qu’elle provoque.
Pour ces raisons, notre attention se concentrera sur les commentaires et critiques du “Clash” qui se sont multipliés au cours de ces deux ans et demi écoulés. Nous nous interregerons sur les thèmes récurrents, sur les raisons pour lesquelles certains aspects de l’article ont davantage retenu l’attention et d’autres sont passés sous silence. En somme, nous essayerons de montrer que les réactions au “Clash”, même en le critiquant pour la plupart, n’ont pas nui au message de l’auteur. En effet, nous verrons que ces réactions ont pour la plupart présupposé que le “Clash” décrivait une réalité jusqu’à alors sous-estimée ; c’est bien pour cela qu’une “affaire Huntington” a pu voir le jour.
- 4 Il serait extrêmement intéressant de savoir dans combien de langues, et lesquelles, le (...)
Cela étant dit, une première réserve s’impose. Le succès même de l’article et les réactions multiples publiées dans des revues de tout genre dans des nombreuses langues4, rendent difficile une analyse exhaustive. Les réflexions ici développées l’ont été pour l’essentiel à partir d’articles publiés dans des journaux à grand tirage (pour le monde des relations internationales) et sous des signatures généralement prestigieuses. L’intérêt d’un tel choix se justifie par la forte légitimité politique implicite dans ces réactions.
- 5 Foreign Affairs, septembre/octobre 1993, pp. 2-26. Comme le dit Giuseppe Sacco (“Appel aux (...)
- 6 Respectivement : Ajami (F.), “The Summoning” (pp. 2-9) ; Kirkpatrick (J.), (...)
Foreign Affairs : la base de “l’affaire Huntington” Les premières réactions au “Clash” ont paru dans la revue Foreign Affairs, celle à l’avoir d’abord publié5. Elles peuvent être regroupées en deux grandes catégories. D’une part il y a les critiques des analyses des relations internationales contemporaines faites par S. Huntington et de l’autre il y a les critiques des résultats auxquels aboutissent ses analyses pour insister sur des caractéristiques autres du monde futur6. Cette double orientation des réactions, avec différentes types de critiques au sein de la première catégorie, s’est imposée comme la structure binaire marquante au sein de laquelle se sont rangées la majorité des réactions postérieures. Pour la clarté de la présentation nous appellerons la première catégorie les “critiques” et la deuxième les “refus”.
- 7 Une preuve additionnelle de cette emprise de S. Huntington sur les termes du débat pourrait être (...)
En tout état de cause, l’immense majorité des réactions de l’une ou l’autre catégorie, se rejoignent dans un aspect majeur qui est l’absence de toute mise en cause d’une existence des civilisations. Il n’est jamais demandé : “les civilisations islamique, confucéenne ou slavo-orthodoxe, telles qu’elles sont définies par S. Huntington, existent-elles vraiment ?”. Du coup, la majorité des réactions reprennent la terminologie de Huntington telle quelle et parlent en termes de “civilisation confucéenne”, de “civilisation non-occidentale” (Rest) ou de “lignes de fracture” (fault-lines). Le succès des thèses de S. Huntington devient alors d’autant plus remarquable qu’il impose les termes du débat à l’ensemble de ses nombreux critiques, ceux-ci reprenant sa terminologie7. “L’affaire Huntington” est une où le discours initial de l’auteur a très fortement structuré les réactions postérieures. Cette idée nous guidera tout au long de ce papier. C’est seulement en conclusion que nous nous intéresserons aux critiques qui ne s’insèrent pas à l’intérieur de la structure imposée par Foreign Affairs. Ces critiques s’attaquent aux fondements du “Clash” et du coup se distinguent des articles constitutifs de “l’affaire Huntington”.
- 8 Notre intérêt se portera davantage pour les critiques que pour les réfus pour la raison que les (...)
Huntington et ses critiques réalistes Pour montrer le degré auquel S. Huntington et Foreign Affairs ont imposé les termes du débat, nous devons commencer par nous intéresser à la catégorie des critiques8. Il est remarquable à quel point celles-ci suivent les présupposés de l’école réaliste, illustrant bien le niveau académique et scientifique réduit auquel “l’affaire Huntington” a été mené. De plus, S. Huntington partage avec les réalistes une préoccupation majeure, à savoir, l’établissement d’un ordre international une fois la perception de l’ordre bipolaire disparue aux yeux de tous.
Les articles de F. Ajami et de J. Kirkpatrick ont jeté les bases des critiques réalistes avec un objectif claire : défendre la place prépondérante des Etats sur la scène internationale. Deux arguments majeurs viennent en appui à leurs thèses : 1) les civilisations ne sont pas suffisamment cohérentes ou établies territorialement pour aspirer à devenir des acteurs politiques internationaux ; 2) les Etats démeurent suffisamment puissants pour garder leur prééminence internationale.
- 9 En disant que “Huntington ne mentionne (l’Australie) dans le texte lui-même, mais (...)
- 10 Huntington a eu l’intelligence de donner sa liste des civilisations sans indiquer clairement (...)
- 11 Ajami : “Et où est le monde confucéen mentionné par Huntington ?” (p. 6) ; (...)
Dans leur démonstration du premier point, les auteurs initiaux ont utilisé une méthode inlassablement reprise par les critiques qui suivront. Ils parcourent les civilisations (avec une prédilection pour les occidentale, islamique, confucéenne et, éventuellement, la sienne, pour ceux qui n’appartiennent pas aux trois autres civilisations9), et ils montrent la diversité inhérente aux situations politiques, économiques et sociales des Etats dont ils présument intuitivement10 qu’ils font partie des civilisations mentionnées par S. Huntington. De plus, ils rélevent des exemples d’Etats dont l’identité civilisationnelle serait discutable. En définitive, ils ne parviennent pas à établir des frontières claires entre les civilisations, et en concluent que la théorie du “Clash” ne fonctionne pas11. Cependant, ils ne voient pas qu’en procédant de la sorte, ils suivent les cases dessinées par leur “adversaire” (souvent en les remplissant alors que S. Huntington les avait laissées vides) et acceptent ou se laissent imposer de fait le présupposé central de l’article, à savoir que les civilisations existent. Ainsi ils ne font que donner de la légitimité aux hypothèses de celui qu’ils veulent critiquer et acceptent l'appellation, le nombre, et, en somme, l’existence des civilisations.
La contre-attaque de S. Huntington Pourtant certaines contradictions et faiblesses repèrées par ce type de critiques, tels les arguments donnés par S. Huntington pour fonder une “Connexion Islamo-Confucéenne” ou ses erreurs d’analyse concernant la Guerre du Golfe, posent un vrai problème. Celui-ci est le caractère évident et manifeste des critiques. Ceci est d’autant plus étonnant que Samuel Huntington n’est pas un nouveau venu dans le monde des relations internationales. Ses fonctions comme Professeur à Harvard sont souvent rappelées même si son expérience passée comme Deputy National Security Adviser sous la Présidence Carter l’est moins. Aussi, qu’il ait pu commettre autant d’erreurs factuelles dans son analyse du monde contemporain ne peut que paraître très étrange et la seule explication de possibles erreurs inconscientes d’analyse ne peut être considerée comme satisfaisante.
- 12 Goldsworthy (D.), “An Overview”, Asian Studies review, July 1994, pp. 3-9. Il cite (...)
Le commentaire de David Goldsworhty concernant le style de S. Huntington est révélateur : “son forte a toujours été de lancer des généralisations larges et provocantes sur des thèmes majeurs”12. Dès lors on peut se demander si S. Huntington a vraiment voulu décrire dans le “Clash” la complexe réalité de certains événements spécifiques. Son projet était-il d’analyser les dynamiques d’une multitude de situations politiques particulières ?
- 13 Huntington (S. P.), “If not Civilisations, What ?”, Foreign Affairs, (...)
- 14 ibid., p. 186.
La réponse est clairement donnée par Huntington lui-même dans “Sans civilisation, alors quoi ?” 13 : “‘Le Choc des Civilisations ?’ est un effort pour établir les éléments d’un paradigme de l’après-guerre froide”. S. Huntington cite l’ouvrage de Thomas Kuhn “La Structure des Révolutions Scientifiques” pour justifier ses idées : “Pour être acceptée comme un paradigme, une théorie doit sembler meilleure que ses adversaires, mais elle ne doit pas, comme de fait elle ne le fait jamais, expliquer tous les faits auxquels elle peut être confrontée”14.
- 15 “Un paradigme est réfuté seulement par la création d’un paradigme alternatif qui (...)
S. Huntington avance alors l’idée que, de même que le paradigme de la guerre froide n’a jamais expliqué tous les événements politiques internationaux de la période 1947-1991, de même son paradigme civilisationnel à lui ne se soucie pas de quelques contradictions évidentes posées par certaines situations actuelles. En somme, S. Huntington, pour construire son paradigme d’ordre international, ne veut pas réunir sous un même chapeau différentes analyses d’une multitude d’événements avec leurs caractèristiques particulières et leurs circonstances propres. Au contraire, il préfère partir de sa grille de lecture imaginée et constater qu’il n’y a pas soit trop d’événements internationaux qui la contredisent, soit un autre paradigme possible qui explique (c’est à dire, donne un semblant d’ordre à) cette multiplicité de situations particulières. C’est précisément pour cette raison que l’établissement d’une liste d’événements apparemment contredisant son analyse, comme les auteurs réalistes s’obstinent à le faire, ne la détruise pas. S. Huntington pourra toujours, comme il le fait dans “Sans civilisation, alors quoi ?”, produire une liste alternative qui elle semble confirmer ses théories. Ce n’est pas sur le terrain empirique que l’on peut réfuter le “Clash”15.
S. Huntington et ses critiques réalistes : un combat entre égaux ?
Pour les critiques réalistes, tenants de la deuxième argumentation (celle de la pérennité de la puissance étatique) la phrase de F. Ajami “les civilisations ne contrôlent pas les Etats, les Etats contrôlent les civilisations”16 est devenue une sorte de cri de ralliement. La place primordiale des Etats-Nations sur la scène internationale est ainsi défendue contre toute civilisation aspirant à devenir un acteur politique indépendant. Pourtant, S. Huntington ne l’a pas vraiment mise en cause car il affirme : “Les Etats-Nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits principaux en relations internationales auront lieu entre des nations et des groupes de différentes civilisations”17. Ici nous arrivons au problème posé par la classification de S. Huntington à l’intérieur d’une école internationaliste. Certes, l’importance donnée aux questions de sécurité nationale le ferait ranger parmi les réalistes18. De plus, le “Clash” pourrait facilement être perçu comme le fruit de l’adaptation d’une pensée réaliste au monde de l’après-guerre froide, étant une tentative de créer un nouvel “ordre” international en classifiant les acteurs sur la scène mondiale19. Néanmoins S. Huntington durant sa longue carrière a appartenu à différentes écoles et notamment la transnationaliste, avec James Rosenau, dès ses débuts. Ceci est même repérable dans le texte du “Clash”.
- 16 Ajami (F.), “The Sumoning”, Foreign Affairs, septembre/octobre 1993, p. 9. Il semble (...)
- 17 Huntington (S. P.), “Clash”, op. cit., p. 22.
- 18 La notice présentant Samuel Huntington (p. 22) est explicite : “Cet article est le produit (...)
- 19 La conviction avec laquelle S. Huntington décrit l’ordre bipolaire est fondée sur une (...)
- 20 Il vaut la peine de transcrire en entier l’exemple donné par S. Huntington pour prouver ce (...)
- 21 Il est intéressant de noter que ces descriptions sont présentées sous le sous-titre de (...)
C’est au moment de justifier l’apparition aujourd’hui plutôt qu’antérieurement de “l’ordre civilisationnel” (car les civilisations existaient aussi bien en 1948 qu’en 1993) que S. Huntington intègre les forces transnationales dans sa théorie. Il avance six raisons pour cette apparition : 1) Les civilisations sont fondamentalement différentes entre elles ; 2) Un monde où les distances ne cessent de se réduire ne peut qu’alimenter la conscience de différences culturelles ; 3) L’identité première de l’Etat-Nation est affaiblie par les processus de globalisation ; 4) L’hégémonie actuelle de l’Occident produit par contrecoup une conscience civilisationnelle chez les “civilisations non-occidentales” ; 5) Les identités civilisationnelles sont fondamentales20 ; 6) Le régionalisme économique est en progression. Au total, si l’on laisse de côté les simples descriptions de la nature d’une civilisation21, on se rend compte que ce n’est pas tant la fin de l’ordre bipolaire que le processus de globalisation économique et communicative (ou sa prise en compte) qui rend inévitable le choc des civilisations.
Quand la globalisation renforce la géopolitique Le caractère déroutant de la combinaison d’analyses réalistes et transnationalistes dans le “Clash” a contribué à l’ampleur de “l’affaire Huntington”. Il nous permet maintenant d’aborder les “réfus” adressés au “Clash”. Dans cette partie nous nous intéresserons d’abord à la place tenue par les forces transnationales (notamment par rapport à la géopolitique) dans le “Clash”, en faisant référence aux divergences dans l’appréciation de ces forces exprimées dans les réfus, et ensuite aux structures des réfus eux-mêmes.
- 22 Bartley (R.), “The Case for Optimism”, op cit., pp. 15-18. Bartley fait preuve (...)
S. Huntington prend les mêmes faits de globalisation (en passant sous silence tout processus de fragmentation) que, par exemple, Robert Bartley22 et il les utilise pour dire exactement le contraire. Ceci montre en quoi les réfus se distinguent des critiques, car ils prédisent un futur différent de celui avancé dans le “Clash” alors que leurs analyses peuvent être équivalentes à celles de S. Huntington.
- 23 Comme le fait remarquer Sacco, op. cit., p. 271 : “(I)l (S. Huntington) est discret sur ce (...)
- 24 Mahbubani (K.), op. cit. Muzaffar (C.), “The Clash of Civilizations or Camouflaging (...)
Pourquoi la globalisation est-elle utilisée à des fins aussi pessimistes par S. Huntington ? S’attaque-t-elle à un des dogmes fondamentaux de la théorie réaliste, à savoir, l’opposition essentielle entre les affaires internes et externes à un Etat ? Peut-on interpréter le “Clash” comme une tentative désespérée pour sauver la géopolitique et pour notamment redonner une fonction à son concept-clé, la frontière ? Pour répondre à ces questions, l’examen de la relation entre les arguments de S. Huntington et l’objet final de son article est éclairant. En effet, si l’on prend son but final comme déterminant et l’on interprète ce but comme la volonté de recréer un “eux” agressif pour rassembler et donner légitimité aux forces sécuritaires d’un “nous”, ainsi qu’il a été évoqué dans certaines critiques fondamentales Voir notamment l’article de Didier Bigo dans ce numéro ainsi que O’Hagan (J.), “A Clash of Civilizations or Looking for Enemies ?”, Paper for presentation at the XVIth World Congress of the International Political Science Association, Berlin, 20-24 August 1994.]], le “Clash” apparait comme la tentative d’imposer une vision géo-culturaliste du monde en utilisant une combinaison terrifiante d’éléments réalistes et transnationaux. Ainsi l’image réaliste comparant les interactions étatiques à des chocs entre des boules de billard reste valable, le changement majeur étant celui de la taille des boules23. Si au contraire on part de l’idée, comme les réfus le font en général, que S. Huntington est arrivé au “Clash” au terme de la seule analyse et description de la réalité des relations internationales, alors il faut reconnaître qu’il n’a aucun intérêt particulier à défendre (sauf pour ce qui est de l’hégémonie impérialiste occidentale telle qu’elle est vue par K. Mahbubani et C. Muzaffar24) et qu’il n’y a là qu’une erreur d’appréciation.
- 25 Notons que dans la notion de “ligne de fracture” (fault line) les idées de front et (...)
- 26 Huntington (S. P.), “Clash”, op. cit., p. 25.
- 27 ibid., p. 34.
- 28 C’est peut-être aussi pour cette raison que tant d’attention est donnée aux conflits (...)
- 29 ibid. p. 27. Les implications d’une telle conception de l’identité peuvent servir (...)
Le vocabulaire géopolitique tient une place centrale dans le “Clash”. Ainsi, deux sur quatre des phrases retenues pour une impression agrandie y font une référence directe : “Les conflits futurs auront lieu autour des lignes de fracture25 culturelles séparant les civilisations”26 et “Le bloc islamique en forme de croissant, dès la bosse africaine jusqu’à l’Asie centrale, a des frontières sanglantes”27. S’ajoute aussi la carte présentant la limite (dessinée d’un trait très gros) de la Chrétienté européenne en 1500 à la page 30. Frontière et territoire sont essentiels pour la construction d’un “ordre” (réaliste) international28. Le caractère déroutant d’une relativisation de leur importance dans les processus globalisants actuels se traduit dans le “Clash” par une surenchère du type “La Frontière est morte, Vive la Frontière”. Comme dans la construction des frontières nationales, les limites internes sont détruites au profit d’une étanchéité accrue de la frontière externe. Seulement, c’est la civilisation qui profite maintenant de cette évolution et en ce faisant elle arrive à faire ce vers quoi l’Etat-Nation avait tendu sans y arriver vraiment, c'est à dire créer une allégeance et une identité politiques inaltérables. Dans les mots de S. Huntington : “Une personne peut-être moitié française et moitié arabe et parfois même un citoyen de deux pays. C’est plus difficile d’être moitié-catholique, moitié-musulman”29. Dans ces conditions, la négociation est impossible, “l’Autre” ne pouvant rien ceder car déterminé culturellement.
- 30 Voir Sacco (G.), op. cit., p. 271
- 31 Le meilleur exemple de ce type de plan est Karlsson (I.), op. cit. On pourrait inclure aussi le (...)
- 32 Commentaire, op. cit., p. 255 (mes italiques). Pour une évolution des idées de Huntington vers (...)
Les réfus ou la découverte des “vrais” problèmes du futur En général, les réfus portent témoignage de la manière dont l’affaire Huntington s’est déroulée en dehors des règles académiques. Ainsi S. Huntington dès le départ a pu se permettre de citer des publications sans donner de références précises. De même ceux qui l’ont réfusé, lesquels le plus souvent n’étaient pas des auteurs académiques, ont souvent utilisé le prétexte du “Clash” pour donner leurs opinions personnelles sur l’état du monde et sur ses “vrais” problèmes (suivant souvent un schéma de fausse menace/vraie menace30). Une argumentation solide, preuves à l’appui, a le plus souvent fait défaut, les auteurs se satisfaisant du plan-type suivant : 1) présentation de la thèse de S. Huntington ; 2) rapide critique réaliste sans jamais mettre en cause l’existence des civilisations ; 3) dernière partie sur les problèmes qui menacent “vraiment” l’Occident31. Daniel Bell, par exemple, dans “En un combat douteux” introduit sa dernière partie en disant : “Plutôt que de montrer la Chine s’alliant avec ‘l’Islam’ contre ‘l’Occident’, le scénario le plus probable, politiquement et économiquement, nous ferait prévoir des rapports très renforcés entre la Chine et les Etats-Unis”32.
- 33 Commentaire, op. cit., p. 263. On sent que dans son article Hassner aurait pu être beaucoup plus (...)
- 34 Centerpiece, hiver/printemps 1994, p. 10. Voir aussi la réponse hautaine de S. Huntington (ibid. (...)
Les critiques extérieures à “l’affaire Huntington” La présentation que nous venons de faire pourrait donner l’impression qu’aucune critique autre que réaliste n’a été adressée au “Clash”. Ceci est dû au but de cet article, lequel vise à montrer en priorité les argumentations majeures à partir desquelles “l’affaire Huntington” est née et s’est développée. Les critiques fondamentales, celles qui s’interrogent sur les fondements conceptuels du “Clash”, ont plutôt été l’exception. Deux types de critiques fondamentales peuvent toutefois être relevées. La première utilise la très puissante arme de l’ironie, par une relativisation humoristique du sérieux pontifiant du “Clash”. On peut citer la phrase de Pierre Hassner : “On ne s’ennuie jamais avec Sam (sic.) Huntington”33 ou l’article de Charles Maier : “Franchement, si les identités passionnées sont importantes, pourquoi ne devrions-nous pas reconnaître le base-ball, le football et le cricket comme les principes constitutifs des civilisations mondiales ! Ceci permettrait une relation beaucoup moins conflictuelle avec les Japonais et les Cubains”34.
- 35 Asian Studies Review, July 1994, pp. 21-30.
- 36 Said (E.), Orientalism, Londres, Penguin Books, 4è édition, 1995. Une nouvelle postface faisant (...)
Sur un ton également sarcastique (voir la conclusion, p. 30 : “La réponse la plus sage à ce dernier exemple d’idiotie américaine serait de laisser éclater un long, large et ironique rire”), l’article de Ahluwalia (P.) et Mayer (P.), “Clash of Civilisations - or Balderdash of Scholars”35 nous paraît être le plus remarquable et intelligent de tous. D’une part il met le “Clash” dans le contexte des autres travaux de S. Huntington (tout comme le fait P. Hassner) pour montrer ses influences et contradictions et de l’autre, et surtout, il prend le “Clash” comme un exemple “d’orientalisme” tel qu’il est défini par Edward Said dans son livre Orientalism36.
- 37 P. Ahluwalia et P. Mayer montrent (p. 22) comment S. Huntington lui-même n’est pas très (...)
Le fait qu’au cours du même article S. Huntington puisse parler tant de “sept ou huit civilisations” que du “West and the Rest”, c’est à dire qu’il ait assimilé six ou sept civilisations à un extrêmement flou “Rest”, est intéressant. Car cela montre que ce qui compte vraiment pour lui est un “nous”, l’Occident. Le reste n’est que le nécessaire point de comparaison qui donne sens à “notre” identité. A partir de là, les six ou sept autres civilisations37 ne font que raffiner le modèle de “l’autre” en donnant des tonalités différentes aux valeurs et aux identités étrangères. Quand S. Huntington nous parle d’une Connexion Islamo-Confucéenne, s’agit-il d’un “Orient” redéfini pour tenir compte d’une conscience occidentale accrue de la zone géographique à l’est de l’Iran et de sa puissance économique grandissante ? Le “Rest” est-il autre chose que “l’Orient”, cet ailleurs fondamental dans l’imaginaire occidental ?
C’est dans sa démonstration que “l’Orient” est un discours académique daté et influencé par la supériorité ressentie par les Européens par rapport aux habitants des zones colonisées du XIXème siècle que E. Said est important. “L’Orient”, ses hommes, coutumes, langues etc., sont devenus alors un objet d’étude académique. Or, un objet d’étude est par définition relatif à l’étudiant puisque sans le deuxième, le premier n’existe pas. L’étude est une forme de domination. Ainsi, l’Occident s’est défini par rapport à une civilisation fondamentalement étrangère qu’il a inventé et étudié, “l’Orient”. La supériorité de l’Occident, centrale dans tout Orientalisme, n’est pas niée dans le “Clash”. Bien au contraire c’est, en partie, à cause de l’écrasante supériorité de l’Occident que nous risquons une révolte du “Rest” débouchant sur un choc de civilisations.
- 38 Mahbubani (K.), op. cit. : “Huntington a raison : la puissance est en train d’être (...)
Or, l’emprise que cet Orientalisme exerce sur nos représentations est tellement forte que l’idée qu’il y ait des civilisations qui nous soient essentiellement étrangères et par là menaçantes ne paraît pas choquante. Du moment que cet “Orient” est présent dans nos appellations géographiques (Moyen-Orient, Extrême-Orient), son existence prend la certitude d’une entité physique. De plus, l'altérité civilisationnelle semble d’autant plus incontestable que parmi ceux qui acceptent la thèse de Huntington se trouvent des “Orientaux”38.
- 39 “The West is Best”, op. cit., p. 25. Pour le reste de son court article, Piel, (...)
Pour nous prémunir d’une telle vision du monde on pourrait citer, pour finir, la première phrase de l’article de Gerald Piel39qui insiste bien sur l’aspect nebuleux des civilisations : “Nous devons être terrifiés des civilisations inventées par Samuel P. Huntington pour la même raison que Nils Bohr nous mettait en garde des fantômes : nous les voyons, et nous savons qu’ils ne sont pas là !”.
Percival Manglano est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n° 19-20 (1995) pp.225-238
Référence électronique
Percival Manglano, « Chronique bibliographique : Laffaire Huntington », Cultures & Conflits, 19-20, 2003, [En ligne], mis en ligne le 15 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index485.html. Consulté le 08 septembre 2008.
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