Cigaville : quand le maintien de l'ordre devient un métier d' expert
Résumé
Les sociétés démocratiques ont pour caractéristique essentielle de s’ouvrir au conflit, de tolérer l’existence d’un espace de désordre. Ce qui soulève deux problèmes : qu’advient-il du fameux « monopole de le violence physique légitime »? Et comment un tel Etat, avec ses moyens classiques, peut-il être capable de gérer une violence sociale elle aussi reconnue ? L’analyse du centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile révèle la tentative de dépassement de cette contradiction : antinomie entre la volonté de façonner des agents capables de défendre le pouvoir politique jusqu’au sacrifice de leur vie et la recherche d’un répertoire sans cesse plus adapté à contrer « un citoyen momentanément égaré ». Les instructeurs de la gendarmerie prescrivent ainsi une pédagogie de la force - ce qu’on appelle la violence requise - visant à constituer un soldat de l’intérieur qui personnalisera le principe de conservation étatique. Ils imposent conjointement une pédagogie de la retenue - qu’on désigne par l’expression de violence contenue - centrée sur une stratégie de modération optimale à l’égard des « agresseurs ». La répression s’est ainsi transformée en un « maintien de l’ordre » qui vise à ordonner le désordre admissible dans le double but de ne pas produire un désordre supérieur à celui qui est enclenché par les contestataires, et de réguler, ou mieux de régulariser, une lutte ainsi fonctionnalisée.
Entrées d'index
Mots-clés
contrôle des foules, Militaires, police, Gendarmeries et maintien de l'ordre, villes/ sociologie urbaineGéographique
FranceNoms/Organismes
gendarmerie nationalePlan
Texte intégral
- 1 On profitera donc de l'évocation des expressions de sociabilité observées à Saint Astier pour (...)
- 2 Education physique, sport, parcours, conférences sur "les matériels", "la foule et le (...)
- 3 On ne retient ici de l'analyse institutionnelle que le méthode sélective des moments créateurs (...)
- 4 La relégation des forces armées du terrain de la lutte sociale et la création en 1921 des (...)
Il est possible de saisir les principes majeurs du maintien de l'ordre dans une "société démocratique" à partir, comme dit Mauss, d'un "fait social total" : On entend par là le fait que le centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile, situé à Saint Astier, en Dordogne, est un condensé des principes essentiels du maintien de l'ordre, une sorte de revue de la panoplie "répressive" et des conditions d'application qui l'orientent. On peut ainsi faire l'économie d'une recension exhaustive des pratiques d'apprentissage puisque Saint Astier métonymise l'ensemble des répertoires de formation, actualisés et virtuels, de la gendarmerie mobile. Par ailleurs, Saint Astier donne à voir le monde de la gendarmerie mobile dans ses aspects les plus divers : métier, sociabilité de "cantonnement", loisirs, rivalités, cérémonies1. Le centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile (CGPF), accueille tous les escadrons à intervalles réguliers (tous les deux ans généralement) pour un "stage" qui dure entre 10 et 15 jours. Pendant ce déplacement, c'est une sorte de révision générale des unités qui est effectuée par des cadres instructeurs permanents. Elle prend en compte l'ensemble des aspects jugés pertinents qui définissent à la fois "l'escadron opérationnel" et le gendarme mobile "capable de faire face à toutes les situations"2. Le symbole de cette instruction complémentaire est représenté par le "figuratif" du centre qui constitue une ville en miniature montée de toutes pièces pour les besoins de "l'évolution des formations". Saint Astier représente un concentré des rôles essentiels des forces de l'ordre, dont on retracera l'histoire "institutionnelle"3. Cette synthèse active du maintien de l'ordre révèle en fait une contradiction, puisque ce centre est voué autant à former des fonctionnaires spécialisés aptes à utiliser la force qu'à soumettre les gendarmes aux contraintes d'un maintien de l'ordre ouvert à la gestion du désordre toléré. Les agents qui incarnent le pouvoir de coercition étatique soulèvent la délicate question d'une socialisation en accord avec les nécessités objectives d'une institution qui offre au pouvoir politique la possibilité d'avoir le dernier mot. Il est donc essentiel que le gendarme ait les moyens matériels (physiques et techniques) et psychologiques ( tout ce que l'on mettra sous l'expression de "sens du devoir") de faire face et de s'imposer aux contestataires. "Force doit rester à la loi", telle est le précepte premier du corps. Par contre, le jeu politique démocratique a façonné un champ du conflit que les forces de l'ordre ont contribué à structurer4. Les gendarmes mobiles s'opposent donc aux militaires en ce qu'ils ne doivent pas détruire un ennemi, mais contrer "un citoyen momentanément égaré". L'instruction des personnels vise donc autant à façonner des individus qui ne doivent pas défaillir dans l'usage du "niveau" de force minimale à opposer aux manifestants, qu'à produire des dispositions de retenue, de "maîtrise de soi". La violence requise et la violence contenue représentent ainsi les deux faces de la police des foules.
SAINT-ASTIER : l'UNIFICATION DU MAINTIEN DE L’ORDRE
- 5 Voir notamment James Sarazin, Le Système Marcellin, Calmann-Lévy, 1974, p 69.
- 6 Conférence du Lieutenant-colonel de gendarmerie R...à Nice, à des officiers des CRS en 1990, (...)
- 7 Op. cit.
- 8 Les années 1970 voient apparaître des mobilisations écologistes puis paysannes qui se (...)
- 9 Rapport du chef d'escadron directeur du CPGM, 7 novembre 1977, considérations initiales de (...)
- 10 Ibid.
- 11 Décision ministérielle n° 55 080 du 26 novembre 1976, in "Dossier de stage", document (...)
- 12 Le terme de modalisation, qui constitue une transformation d'une partie du réel social ou (...)
- 13 Mai 1968, Creys-Malville, Plogoff, et plus récemment l'événement de Bourg d'Iré à l'occasion (...)
- 14 Un plastron est une modalisation possible des manifestants. En effet les gendarmes qui se mettent (...)
- 15 Lors de mon déplacement, un reportage a été effectué. Ces reportages concernent la presse (...)
- 16 Pour les élèves-commissaires qui consacrent depuis peu quelques jours de leur formation à la (...)
La préparation des militaires de la gendarmerie aux missions de défense civile commence véritablement après mai 68. C'est en effet au lendemain de cette expérience limite du maintien de l'ordre que les problèmes de régulation du désordre contestataire se sont fait jour. Nul doute qu'après la "grande peur" des classes dirigeantes, le maintien de l'ordre soit devenu une priorité5. "Si l'un des premiers effets de mai 68 a été de reconstituer les dix escadrons dissous les années antérieures, l'effet majeur a été de créer une commission chargée de tirer les enseignements de ces soixante jours qui ont ébranlé la France"6. Et l'auteur de préciser que la nouvelle période est celle de la "revalorisation de la gendarmerie mobile par rapport à la gendarmerie départementale". Les "événements" rendent justifiée l'ouverture d'un centre spécial d'entraînement pour "moblots". La direction de la gendarmerie, décide de monter un Centre de Perfectionnement de la gendarmerie mobile qui s'ouvre en avril 1969 et fonctionne jusqu'en novembre 1970. Les équipes légères d'intervention sont expérimentées, sorte de commandos chargés d'attraper les "meneurs" les plus violents qui "font dégénérer les manifestations". Une sophistication des équipements est réalisée, notamment avec l'invention de casques spécifiques, de boucliers, de fourgons-pompes, de grenades lacrymogènes aux effets variés. Le danger passé, la priorité est laissée à l'instruction des gendarmes auxiliaires, institution que l'augmentation des effectifs de la gendarmerie, suite aux luttes de mai-juin 1968, a justement rendue possible en préparant, dès le service militaire, le recrutement du personnel. En l'absence de centre unique, la "réflexion" se poursuit "dans les escadrons"7, nombre de groupements disposant de terrains suffisamment grands pour prolonger les manoeuvres. Mais les difficultés nouvelles du maintien de l'ordre en milieu rural, illustrées notamment par les affrontements de Creys-Malville en juillet 1977 -c'est l'apparition du "maintien de l'ordre rural" 8 - conduisent les officiers à "réactiver" le Centre de Perfectionnement. Ce sont donc encore une fois des pratiques nouvelles de contestation, face auxquelles les forces de l'ordre semblent sur le point de n'être plus "opérationnelles", qui commandent la réouverture du "village de Cigaville". L'ouverture de ce centre était une innovation dans le corps. Elle posait d'autant plus de problèmes d'organisation qu'il devait s'agir non seulement d'un lieu de centralisation de toutes les expériences des unités mais aussi d'un espace d'expérimentation permanente. Cette nouveauté allait heurter les dispositions acquises : "A leur arrivée, les escadrons considéraient les stages comme un déplacement supplémentaire et montraient une certaine réticence à se comporter comme une école"9. Et, bien sûr, les premiers stages montrèrent que l'unification des pratiques autour des registres "modernes d'intervention" était une nécessité. Mais elle était loin d'être acquise, ce qui montrait bien la valeur du centre : "Aucune unité n'avait travaillé avec ce type d'engin (les Véhicules blindés à roue de la gendarmerie ou VBRG, fréquemment utilisés lors des luttes paysannes qui font intervenir à des buts "offensifs" les tracteurs, et plus rarement contre les transporteurs routiers). Beaucoup de gendarmes le voyaient pour la première fois. Compte tenu du peu d'entraînement des escadrons à travailler avec ces véhicules, il apparaît fort difficile de pouvoir définir actuellement une doctrine d'emploi. La période actuelle est une période de découverte"10. Les critiques pouvaient d'autant plus se faire jour que le centre avait justement pour fonction de traiter des "dysfonctionnements" qui ne pouvaient cesser immédiatement après les moments de crise qui l'avaient fait naître. Cette difficulté d'accepter le principe du "recyclage" reflétait un conflit entre l'inclination à l'autonomie des unités et la définition homogène d'une doctrine d'intervention plus ou moins imposée par les cadres de Saint Astier, tenus eux-mêmes de rendre compte de leur action au commandement des écoles situé à Maisons-Alfort. En fait, la mémorisation des épreuves de maintien de l'ordre rejouées à "Cigaville" allait d'autant mieux se banaliser que les exercices prenaient largement appui sur les expériences passées des escadrons et sur les demandes des officiers d'unités. Ainsi en est-il de la configuration même des lieux d'emploi. Le "figuratif" n'avait pas été conçu dans la première phase succédant à Mai 68. Autrement dit, il n'est pas sorti clé en main dans un projet mûri en commission ; il résulte au contraire d'une réflexion empiriste tributaire d'une formulation des besoins dégagés de l'usage même du centre. "Saint Astier" est la somme des initiatives des cadres instructeurs, des suggestions des officiers de passage, des moyens budgétaires alloués et des imprévus contestataires. Entre 1968 et 1970, des travaux de déboisement avaient permis de disposer d'un "plateau d'évolution aménagé", autrement dit d'avenues artificielles élaborées avec des panneaux en ciment et un sol "urbain". La construction d'un "village" est pourtant sollicitée dans les rapports que les officiers d'unités communiquent à leur hiérarchie à la fin de leur stage. Certains proposent un "village de bois". Finalement, peu avant la réouverture du centre en 1977, une décision ministérielle entérine le projet de simulation d'un espace urbain : "Un figuratif d'agglomération rassemble un réseau de places, de symboles d'édifices et de rues suffisamment dense pour permettre toutes les manoeuvres concevables en zone urbaine. Une ébauche d'usine sert en outre au déroulement des différentes opérations que les forces de l'ordre sont appelées à mener dans ce genre d'établissement"11. Par la suite, des aménagements ont été opérés sans remettre en cause la modalisation ainsi définie12 : les voitures (qui sont incendiées lors des assauts des plastrons ou qui sont heurtées dans un "nettoyage de barricade" par le blindé-lame) ont été récupérées dans des "casses" ou offertes par des gendarmes ou des particuliers ; des commerçants ont été satisfaits de faire de la publicité gratuite en installant des enseignes ; des officiers ont proposé des outils supplémentaires, tels qu'une illustration sonore du bruit symptomatique des manifestations, au moyen d'un mégaphone. Enfin, la définition des "stages" - qui se sont resserrés de 20 jours à la fin des années 1970 à 10 depuis le milieu des années 80 - a correspondu à la volonté de conserver les traces du passé et de s'en servir comme mémoire, retransmise à toutes les unités. Le cycle d'instruction est ponctué par des conférences sur les "tactiques de l'adversaire" éprouvées par certains escadrons et analysées au profit des unités en stage, par des films sur les grands moments de contestation13. C'est ce souci de conservation des rigueurs du passé lointain comme du passé proche d'ailleurs, qui a pour effet d'instituer un décalage entre les scènes jouées et la réalité des conflits sociaux à un moment donné. Mais surtout, la mémoire des affrontements se conserve dans la série des "exercices tactiques" que les unités rejouent en actes, avec la complicité des "plastrons"14 ("dispersion foule calme puis houleuse", "évacuation d'un local de nuit", "interdiction d'accès à un édifice public", "charge et réduction de barricades", "action de décrochage", etc.). Autrement dit, les forces de l'ordre évoluent dans des situations de confrontation qui commencent avec la gestion de manifestations pacifiques et culminent avec des "rétablissements de l'ordre" ; ils autorisent le recours à des armements plus dangereux (grenades à souffle dites "OF", action des VBRG, droit de marquage physique plus étendu). Variations graduelles des répertoires qui permettent l'adaptation générale des répertoires des forces de l'ordre aux répertoires des contestataires. On peut ajouter que les instructeurs du centre collectent aussi l'ensemble des comptes-rendus d'intervention que chaque commandant de compagnie est obligé de rédiger à la suite d'un déplacement effectué dans le cadre de ce qu'on peut appeler la police des foules. Il faudrait pouvoir retrouver systématiquement les récits que les officiers échangent lors de leurs séjours et qui font partie intégrante du processus de circulation des informations. Il semble que ce centre d'entraînement en soit venu à constituer une mémoire propre, un monument en soi, digne d'intérêt et de célébration. Le centre de perfectionnement tend à construire une sorte d'idéal de professionnalisme de la gendarmerie mobile, et finalement une image valorisante. Au tout début, les officiers de la gendarmerie recherchaient la discrétion la plus totale. Aujourd'hui, il n'est pas rare de voir des journalistes se déplacer à "Cigaville" pour prendre quelques photos15. Le centre est devenu aussi un lieu de démonstration des méthodes de la gendarmerie, en faveur d'autres corps de police16.
LA VIOLENCE REQUISE
- 17 Qui au pire se fait dans l'unité, comme c'est le cas pour certaines CRS qui, ne disposant pas (...)
- 18 Archives des CRS, documents statistiques, cotes 89 06 72 art 1 et 89 04 66 art 7, années 1973 à (...)
Cette expression veut suggérer le fait que l'intériorisation des techniques de corps (au sens individuel et collectif) n'est jamais acquise, en ce qui concerne les pratiques de maintien de l'ordre. L'existence de Saint Astier montre que la formation initiale dispensée dans les écoles de base des sous-officiers et des officiers ne suffit pas à préparer les gendarmes à leur future mission dans un escadron. C'est ainsi que l'on fait l'hypothèse d'une instruction permanente17 qui permettra, à chaque individu, selon sa position dans l'unité, de conserver le "niveau" de force suffisant pour faire face aux exigences du maintien de l'ordre. Deux facteurs majeurs expliquent ces "déficiences structurelles". La première réside dans le décalage entre la multiplicité des répertoires formels d'intervention et les aléas des types d'action. Un escadron peut ne pas avoir rencontré tel scénario -par exemple une évacuation d'usine - depuis plusieurs mois voire plusieurs années. Le second facteur aggrave le premier. En moyenne, depuis les années 1970 jusqu'à aujourd'hui, les unités consacrent entre 25 à 30 % (selon les années) de leur activité totale aux charges de maintien de l'ordre18. En conséquence, l'exigence d'unification des pratiques astreint chaque unité à maîtriser l'usage de l'ensemble d'un répertoire qu'elle n'utilise jamais totalement en déplacement.
- 19 "Chaque escadron contribue au fonctionnement du CPGM en mettant à sa disposition 8 gendarmes (...)
- 20 Les actions de renfort de la gendarmerie départementale, d'instruction militaire, de surveillance (...)
- 21 Rapport du chef d'escadron commandant le groupe 2/2, 18 février 1970, Leblanc, cote E 451.
- 22 Ibid.
- 23 Discussions informelles avec des gradés sur les lieux d'exercice, Saint-Astier. Je me souviens (...)
- 24 Les escadrons "jeunes" se distinguent des plus anciens par le fait que, dans les premiers (...)
- 25 Entretien avec un capitaine commandant un escadron, Saint-Astier.
- 26 De contrôle interne de la valeur respective des escadrons.
- 27 vécue par les plus anciens commandants comme l'arrivée d'une "sophistication qui devient (...)
- 28 L'instruction 7001 de 1975 , qui est le terme de toutes les innovations qui ont suivies Mai 68 (...)
- 29 La décision ministérielle du 26 décembre 1976, qui définit les missions du CPGM, reconnaît (...)
Une force qui se refait une forme La priorité donnée à la "récupération" des forces individuelles (éducation physique, sport...) et collectives (connaissances techniques et manoeuvres pratiques) s'illustre tout d'abord dans l'organisation même de la vie quotidienne dans le centre. Depuis sa création, tout a été fait pour en faire le lieu idéal d'"une remise en condition". Après mai 68, la première génération de recyclés a connu une transposition à Cigaville des règles internes aux unités. Chaque escadron devait se prendre en charge19. Dans sa nouvelle formule, inaugurée en 1977, le centre prend la forme d'une organisation de "stages" sur le modèle de l'entreprise. Tous les aspects de garde, d'entretien sont pris en charge par la structure d'accueil et les personnels ne seront plus distraits par les nécessités de la "logistique". C'est un engagement total des gendarmes dans les exercices qui devient possible. En fait, ce lieu se distingue aussi de la vie ordinaire au cantonnement en ce qu'il ne fait pas alterner les temps de "M.O." et le reste20. Pendant une quinzaine de jours, c'est enfin la sociabilité propre à la gendarmerie mobile qui s'exprime, en marge des profanes (la famille, les "civils"). Ce milieu offre à l'inverse un "concentré de rôles" lié au maintien de l'ordre et qui se tient dans un emploi du temps sans failles. Tous les rapports (N = 27) notent que "au plan psychologique, le séjour a raffermi la cohésion des unités et a permis à chacun de se mieux connaître"21. Situation unique, tout le groupement est présent, du gendarme au lieutenant-colonel. Les trois escadrons qui le constituent se retrouvent avec l'état-major qui les coiffe ; et tous évoluent ensemble sur les circuits. Moment rituel où tout le groupe se rapproche physiquement, spatialement, relationnellement. La force des unités, c'est d'abord leur unité, une hiérarchie pleinement reconnue, une communauté qui s'affirme aussi par delà la différenciation des postes et des grades à travers des moments fusionnels : "L'une des meilleures images du séjour est ce tour d'honneur de l'escadron victorieux, saxophone en tête, passant devant l'unité battue, qui applaudissait généreusement les camarades porteurs de la coupe (...) L'une des meilleure images du séjour est l'arrivée de la marche chronométrée du 7 Km où gradés, anciens et jeunes gendarmes, trouvaient encore les ressources pour entonner "La Madelon" à l'entrée de la dernière ligne droite. L'autre bonne image est celle des personnels à la piscine où du jeune gendarme au commandant de groupe, ils sautaient à la queue leu leu depuis le plongeoir de trois mètres"22. De façon plus générale, la dureté des épreuves physiques et des manoeuvres, le nombre élevé d'exercices de confrontation, servent à induire un processus de solidarité collective dans la résistance commune aux violences endurées : "Plus on prend de coups et plus on est solidaires" ; "Quand ça commence à chauffer, c'est là qu'il y a le plus d'entraide. On se soutient plus et on tient mieux"23. Dans les premiers temps de son incorporation, la nouvelle recrue appréhende son nouveau métier, notamment lorsqu'il s'agit de rester en position de "barrage fixe fermé", sans bouger ni reculer alors que les manifestants lancent des projectives à propos desquels chacun sait qu'ils feront des blessés24. Le rôle du "chef" est alors de "rassurer", "de montrer l'exemple", de "repérer les fragiles" : "Quand il y a des blessés ou que l'attente devient interminable, tout le monde se tourne vers le chef. c'est lui doit avoir la présence d'esprit de ne pas se couper de ses hommes. Il doit montrer qu'il n'a pas peur. il faut qu'il montre son autorité"25. La recherche des conditions optimales de performance qui place les gendarmes déplacés à St Astier dans un univers relativement inversé où de nombreux agréments leurs sont octroyés (prise en charge administrative, installations de détente, relâche de la rigueur hiérarchique), reflète l'ambiguïté d'une institution de contrôle26 qui, sans prendre la fonction explicite d'une inspection, correspond en pratique à une évaluation de la valeur "opérationnelle" de chaque escadron. La création de St Astier, au lendemain de crises du maintien de l'ordre, signifiait à chaque fois une volonté de reprise en main des formations, une stratégie d'homogénéisation vers le haut. L'unification des usages possibles des escadrons27 imposait la création d'un contrôle systématisé du label : "gendarmerie mobile", qui se concrétise dans une "doctrine d'emploi" de plus en plus fouillée28. Elle fût d'ailleurs, pour partie, impulsée politiquement29.
- 30 Sans pouvoir s'étendre sur la question des répertoires d'action des forces de l'ordre, on en (...)
- 31 Une division du travail répressif très rigoureuse sépare les fonctions des boucliers, face aux (...)
- 32 Les affrontements les plus durs contribuent à produire la valeur effective de l'unité, (...)
- 33 Entretien avec le Lieutenant-colonel chargé de l'animation d'une équipe d 'officiers et de (...)
- 34 Du fait des vents contraires, d'une charge qui conduit l'escadron dans le nuage destiné aux (...)
- 35 Dont l'effet de souffle a terrassé pourtant plus d'un lors des exercices, mêmes si les mesures (...)
- 36 Entretien avec un chef d'escadron, Saint-Astier.
- 37 Entretien avec un colonel au colloque international de la gendarmerie, juin 1991.
- 38 Qui semblent aussi provenir de mécanismes extérieurs à St Astier. En effet, il semblerait que (...)
- 39 "L'entraînement n'est plus ce qu'il était. Il y a quelques années, les gars préféraient (...)
- 40 Le colonel qui contrôlait l'opération émit les critiques suivantes, lors du débriefing qui (...)
- 41 En faisant alterner par exemple le maintien de l'ordre urbain et le maintien de l'ordre rural, ou (...)
- 42 Entretien avec le Lieutenant-colonel commandant les stages à Saint-Astier.
Les pratiques d'insensibilisation à la violence
Disposer d'une violence mobilisable selon un niveau d'intensité donné ne signifie pas que les personnels sont formés à donner des coups de matraques. Etrangement, cela ne s'apprend pas. La force de frappe proprement dite est une opération individuelle qui n'est pas enseignée ou révisée dans les situations de simulations du centre. Le travail de correction vise uniquement les formations (différents types de barrage), les évolutions des unités30, et principalement la résistance aux ripostes des contestataires ainsi que les manoeuvres de dégagement ou de dispersion. Les épreuves destinées à tester la solidité des unités, à la consolider voire à l'améliorer prennent, bien sûr, appui sur une fiabilité globale des escadrons, et cela d'autant plus qu'ils sont déjà passés à plusieurs reprises au centre d'instruction. En cela fait total, la formation dispensée laisse voir tout un ensemble d'acquis, jamais pris en compte directement à Cigaville comme base d'exercice, mais sans lesquels la révision des dispositifs d'intervention n'aurait aucune chance d'être efficace. Il s'agit de la sociabilité de résistance collective propre à l'escadron. Ces cent hommes occupent chacun une place déterminée31, et côtoient toujours les mêmes partenaires lors de leurs déplacements. L'interconnaissance des "assiégés" a pour conséquence le fait que chacun anticipe les réactions de ses voisins, et sait sur qui compter. De même, chaque escadron arrive à Saint Astier avec un personnel déjà plus ou moins formé, armé de la considération qu'il s'attribue, à la suite de ses "épopées"32. On pourrait même se demander si, avec le déclin relatif des luttes violentes dans les années 1980, Saint Astier ne devient pas la figure substitutive des références marquantes qui font tenir les gendarmes dans les moments difficiles. Le capital d'expérience accumulé dans les conflits est à la fois utilisé et testé à Cigaville. Certaines techniques, utilisées de façon routinière dans le centre, visent à rappeler cette présence du groupe à lui-même, notamment les actions symboliques de synchronisation ; ce qui se joue à travers l'abaissement prompt et simultané des casques ou encore dans la frappe des bâtons de défense sur la partie intérieure des boucliers, lorsque les escadrons se trouvent en position de barrage, ce n'est pas seulement d'impressionner les manifestants par une telle unicité des réflexes. On peut y voir aussi un rappel "vibrant", comme une métonymisation de l'existence du groupe en chacun ; bruit régulier et rythmé dont l'effet de puissance, auquel chacun participe, le traverse et le convainc de la présence active de tous les membres de l"'unité" et le rassure ainsi sur sa force. Les passages dans le village obéissent certes à un but explicite : faire que les personnels puissent s'approprier en situation les différents répertoires d'action. Mais en fait, derrière la recherche de la maîtrise de ces outils, c'est surtout la "maîtrise de soi" qui est recherchée. Le fonctionnaire ne doit pas fuir, comme l'image sur un mode humoristique un officier chargé du recrutement : "Vous imaginez un gendarme effrayé devant des manifestants agressifs et qui, dans un mouvement de panique, grimperait à un arbre ?" 33. Etre à la hauteur des propres registres de la gendarmerie mobile, voilà le défi de St. Astier. L'apprentissage du maintien de l'ordre commence avec l'obligation de supporter d'être incommodé par les fumées lacrymogènes. Bien que dotées de masques, il est fréquent que les unités en respire34. Il n'est pas rare de voir certains gendarmes évoluer au milieu des gaz. L'ethos impose simplement de pleurer et de cracher tout en restant à son poste. L'indifférence, feinte ou réelle, avec laquelle les gendarmes-plastrons accueillent les jets de grenades lacrymogènes et surtout les grenades offensives35 montre que la valeur pratique des forces de l'ordre commence par leur capacité à supporter les effets des techniques utilisées contre les contestataires. Il faut ainsi qu'ils soient en quelque sorte à même de devenir insensibles à leur propre violence, avant de l'administrer aux autres. Selon les unités et la mentalité de l'officier qui dirige à un moment donné le centre, l'insensibilité peut constituer non seulement une défense mais un véritable principe d'honneur. L'entraînement devient alors une série de défis à travers lesquels les unités jaugent leur vaillance :"J'en suis à mon 5ème passage et il faut dire que les engagements physiques semblent moins durs actuellement qu'ils ne l'étaient au début des années 1980"36. "Il y a un fait qui mérite d'être souligné. Il y avait avant le Lt colonel L.G. qui apportait aux exercices son "animation personnelle" et, de ce fait, les affrontements étaient plus acharnés. Cela ne veut pas dire que la pédagogie y gagnait"37. L'encouragement que l'encadrement apporte à ces actions d'endurcissement38 semble avoir été la règle pendant quelques années, sans que le niveau de violence atteint ne plaise à tout le monde39. Le "sang-froid" ou le "calme" des troupes de manoeuvre ont pour fonction de faciliter l'adaptation à la violence adverse, de demeurer vigilant en vue de pouvoir s'adapter à tous les scénarios. Lorsqu'il s'agit d'un exercice de "maintien de l'ordre face à une foule pacifique", il ne faut pas que ce soient les forces de l'ordre qui introduisent un désordre supérieur à celui qui est nécessaire pour maintenir le désordre adverse dans les limites acceptées40. Inversement, lorsque les manifestants sont "virulents", les réactions des gendarmes sont testées au moyen d'indicateurs limites. Leur calme est évalué par le lancement de cocktails molotov sur les premiers rangs. En cas de prise du feu sur la tenue ignifugée, le gendarme doit demeurer impassible et attendre que la "sécurité" vienne à son secours. La résistance à la fatigue s'éprouve entre autre dans le rapport au temps, avec des cadences de travail inaccoutumées, des exercices de nuit ; la complexité des scénarios vise à évaluer l'"adaptabilité manoeuvrière" des escadrons, par le biais de changements de posture41, ou la création d'imprévus de dernière minute. De façon plus générale, Cigaville est une recherche de simulation réaliste qui vise à placer tous les gendarmes dans des affrontements relativement durs de telle sorte qu'ils ne soient pas pris au dépourvu si l'occasion se présentait. En effet, nombre de gendarmes mobiles ou mêmes d'escadrons n'ont pas connu de situations vraiment "tendues" : Les exercices de Cigaville permettent "d'appliquer les techniques dans des situations réalistes, parfois difficiles, en donnant ainsi l'occasion d'acquérir les réflexes nécessaires en étant confrontés, bien sûr toutes proportions gardées, à la violence verbale et gestuelle de la foule, aux bruits, aux fumées, à la mise à feu de barricades, au lancement de bouteilles incendiaires, à toutes sortes de projectiles. Le souci de la direction d'exercice est de calquer au maximum les exercices sur des opérations qui ont eu effectivement lieu. Et vous savez, pour beaucoup de jeunes gendarmes, tout cela constitue une découverte"42.
LA VIOLENCE CONTENUE
- 43 Cette terminologie est celle employée par les préfets lorsqu'ils attendent de la force publique (...)
- 44 Formation des formateurs, stage pédagogique, support de cours, réalisé par les instructeurs de (...)
- 45 Evoqué dans un entretien avec et par Dominique Monjardet, qui rapporte les propos de gradés et (...)
Alors que la violence requise vise à inculquer les dispositions convenables d'un gendarme mobile apte, dès lors, à se conduire avec les attitudes attendues de "fermeté" et "d'énergie" nécessaires43, la notion de violence contenue se définit comme la modalité du répertoire ayant pour but de contraindre l'emploi de cette force ainsi créée. La contradiction principale de toute "formation générale" au maintien de l'ordre vient de l'obligation de faire "des hommes aptes à l'effort"44, sans que la force ainsi créée se déploie librement, comme à la guerre où la destruction de "l'ennemi" est recherchée. A terme, "le plus dur ce n'est pas d'envoyer les hommes mais de les retenir"45. A fortiori, la force de frappe du groupe est accentuée, en situation, par les réactions d'emportement qui peuvent s'y ajouter. L'instruction permanente vise à inculquer aux "assiégés" un potentiel de résistance hors du commun, de mesure dans l'action, d'inhibition dans la propension à la vengeance. Plus particulièrement ici, on va voir comment les forces de l'ordre gèrent leur propre violence en jouant surtout sur sa représentation auprès des manifestants ; et comment, en cas d'insuccès relatif, elles intègrent les données de "l'énervement" en vue, dans la mesure du possible, de les anticiper.
- 46 Les manuels de "formation morale et civique" dissèquent longuement les institutions politiques (...)
- 47 Où l'instruction continue, notamment par le biais de conférences "morales" du commandant.
- 48 Ces expressions proviennent du manuel du gendarme au maintien de l'ordre, 1969, op cit.
- 49 Entretiens avec d'anciens gendarmes promus officiers, 40/45 ans. Saint-Astier. Le Manuel de (...)
- 50 Conférence prononcée par un cadre du CGPM à une promotion d'élèves-officiers à Saint-Astier, (...)
- 51 Comme le psychanalyste qui refuse de prendre au pied de la lettre les agressions qui dérivent du (...)
La force contre la violence Bien avant les tournées à Saint Astier, les gendarmes reçoivent une interprétation "légaliste" et "pacificatrice" du maintien de l'ordre46. Tout au long de leur formation initiale, puis par la suite dans les unités47, les gendarmes apprennent à accepter "le sacrifice" d'un rôle ingrat qui les amène à "un haut sentiment du devoir", autrement dit au don de soi au groupe (Mauss). Et c'est ce "dévouement mutuel", ce "loyalisme", ce "culte du devoir"48 qui en fait une force de travail étatique disponible pour des interventions pénibles, retraduites en pratique, par la suite, selon la formule : "on sert de fusible" ; "on est là pour encaisser"49. Les qualités de disponibilité sont d'autant plus intériorisées qu'elles s'ancrent dans une perception de la réalité qui définissent leurs adversaires comme irrationnels. La théorie de la foule, inculquée tant aux cadres qu'aux exécutants, leur apprend à ne plus prendre au premier degré les agressions dont ils sont l'objet. Les injures perdent leur charge provocatrice. Ce n'est plus telle personne singulière qui s'en prend à eux personnellement, mais un individu parmi d'autres et qui aurait tout aussi bien pu se défouler sur un collègue. La réduction du contestataire à une entité abstraite dépersonnalise la relation de confrontation. Elle favorise la mise en oeuvre des normes techniques d'auto-contrainte en exerçant sur le garde une influence modératrice engendrée par le recul des tendances à la vengeance. Comment en vouloir à un "citoyen momentanément égaré" ? 50. Car cette disposition au contrôle de soi est animée par la croyance en la supériorité psychologique du garde mobile sur le manifestant. "Lui" "connaît" l'état mental de "suggestion" du contestataire pris dans une foule51. Sur le plan des représentations, les gardes mobiles assument en quelque sorte le rôle d'une médecine des foules. A Cigaville, les assauts des plastrons sont accompagnés d'injures retournées dans le sens de la dérision : "Moblot, salaud, le peuple aura ta peau". Ils crient, chantent, injurient, et cette représentation théâtrale vide de sens le contenu des slogans ou des récriminations proférées à leur encontre.
- 52 Entretien avec un Lieutenant-colonel instructeur à l'école des officiers de Melun, Saint Astier.
- 53 Véritable contrôle de la région postérieure, ou, autrement dit, des coulisses, qui en dit long (...)
- 54 Critique de la descente des cars, par un Lieutenant-colonel lors du débriefing après l'exercice, (...)
- 55 Instruction 7001, op cit.
- 56 Notes prises au cours des critiques d'exercices faites par les instructeurs aux (...)
- 57 "Je n'ai jamais vu charger des barricades, mais quand on a vu une fois une charge de police à (...)
- 58 Les "bonds offensifs", réalisés sur une dizaine de mètre ont pour objectif de repousser des (...)
- 59 Entretien avec des gardiens devenus officiers, op cit. L'un d'eux, ancien gradé, racontait : (...)
- 60 Lt-colonel instructeur à l'école des officiers de Melun.
- 61 Notes prises au cours de critiques d'exercice d'élèves-officiers, Saint Astier.
- 62 A cet égard, les gendarmes mobiles ont un point d'honneur, celui de ne pas faire selon eux de (...)
- 63 Entretien avec un capitaine instructeur à l'EOGN, Saint Astier.
- 64 Une autre variante, réalisée en Nouvelle Calédonie, met en mouvement la réserve qui accomplit (...)
- 65 Impression prise sur le vif, lors d'un exercice de décrochage à Saint Astier.
- 66 Instruction 7001, op cit.
- 67 Entretien avec un Lt-colonel, instructeur à l'EOGN, Saint Astier.
- 68 Le service de la gendarmerie, N° 36, missions de maintien de l'ordre, tome III, l'équipe (...)
- 69 J'emprunte les notions de "violence colérique" et de "violence instrumentale" à Philippe Braud, (...)
Le contrôle du répertoire Le maintien de l'ordre ne repose pas exclusivement sur la dose d'abnégation du gendarme mobile. Les dispositifs et les moyens matériels qui définissent le "style" de ce corps s'articulent aux dispositions d'auto-contrainte et leur permettent de "tenir". Le maintien de l'ordre commence par une action de symbolisation de la dureté, stratégie première dans l'évitement des affrontements. L'investissement codifié de la rue se réduit d'abord à l'adoption d'un barrage de corps qui représente une forme défensive statique composée d'hommes concentrés et protégés. Dès lors, offrir l'impression d'une troupe indéfectible est une façon de compenser l'efficacité toute relative des barrages. Un comportement inflexible refroidit souvent les ardeurs : "Il ne faut jamais parler aux manifestants. Le fait de s'adresser à eux, c'est supposer qu'on prend fait et cause pour eux"52. L'effet d'intimidation appelle toute une préparation, à commencer par l'invisibilité de la mise en place du barrage53. L'uniformité des gestes commence dès la descente des cars : "Il faut que tout le monde descende d'un pas décidé en sachant où aller !" 54. Face à la foule, "l'attitude militaire irréprochable" s'impose à tous les figurants. Elle proscrit tout "relâchement", exige un "silence total", implique de "rester calme et impassible", ce qui signale la disposition d'"être toujours prêt à intervenir". Elle commande aussi d'avoir "une attitude qui en impose". En effet, "une attitude résolue peut éviter d'intervenir en impressionnant les manifestants". Plus précisément, devant des manifestants, il faut toujours "se montrer ferme, énergique ; ne manifester aucune nervosité, aucun signe d'impatience, aucune marque de fatigue ; rester indifférent aux cris, menaces, injures et même aux applaudissements"55. A un stade supérieur, lorsqu'"il n'est plus possible de tenir", qu'"il faut se dégager", "souffler un peu", "prendre de l'air"56, les forces de l'ordre chargent. C'est l'aspect le plus impressionnant57. Mais il ne faut pas oublier que, outre la rareté quantitative des charges par rapport au nombre d'interventions, le profane ne voit pas que la plupart des courses ont pour fonction non pas d'atteindre le manifestant mais d'éviter, au contraire, un contact possible qui tournerait au corps à corps58. La charge proprement dite, avec usage des "bâtons de défense", représente soit un dernier recours après avoir tenté de tenir le plus longtemps possible, soit une stratégie explicite de dispersion "par la force" sur ordre du préfet. Si la majeure partie des interventions est constituée effectivement par des stratégies défensives, le maintien de l'ordre est constitué majoritairement par des temps d'attente. Or, la formation vise à inculquer cette capacité de résistance (au temps, à la chaleur ou au froid, à l'énervement). Mais celle-ci a ses limites. Comme tout individu prisonnier d'une situation à risque, les gendarmes en arrivent à vouloir "en découdre", "pour en finir". Le cumul de la fatigue (attente dans les cars et dans les dispositifs statiques, faim, injures, blessures) introduit un passage insensible de l'assurance à la crispation : "Il y a une tension qui augmente de plus en plus", "ça devient une sorte de règlement de compte", "on est des hommes et on répond"59. Pour contrer les risques de défoulement que le maintien de l'ordre "passif" implique, les officiers ont progressivement mis au point des techniques spécifiques qui ont pour fonction de maintenir les forces dans l'ordre, dans une discipline contenue : par exemple, "il faut économiser les hommes et si vous ne le faites pas, c'est là que vous avez les mauvaises réactions"60. La formation des officiers au CPGM consiste à ce propos à leur apprendre à "alléger leur dispositif dès que la situation le permet", à "mettre le nombre précis de pelotons nécessaires"61. La notion de "réserve" constitue ainsi une notion clé du maintien de l'ordre. Il faut toujours que le personnel puisse se reposer après avoir "camphré". Le repos est perçu comme la condition d'équilibre d'agents qui doivent demeurer autant que possible "maîtres de soi", "sans esprit de vengeance", "sans réactions individuelles"62. Ainsi, lorsque les unités doivent intervenir dans un contexte "extrêmement hostile" et que l'unité a déjà subi des "pertes", le commandement tente dans la mesure du possible de relever l'escadron afin que "la charge ne soit pas une décharge"63. A Cigaville, l'opération est répétée dans le cadre d'un exercice type. La nouvelle équipe pousse à pas chassés ceux qui quittent le contact et deviennent des "réserves"64. La technique du décrochage représente un répertoire destiné à éviter un corps à corps qui induirait des conditions propices à des réactions armées de "légitime défense". "Opération pénible, mais on est pas là pour gagner"65. Enfin, la conservation d'une action collective "déterminée mais sans violences inutiles"66, impose une capacité d'appréciation différenciée de la violence des adversaires. Les interventions sélectives sont apparues après mai 68 lorsque furent créées les équipes légères d'intervention (ELI). Sorte de commandos de l'escadron, elles sert à la saisie des "meneurs" venus "pour faire dégénérer la manifestation". Dans ce cas, "on va pas s'en prendre à toute une foule alors que seul un individu isolé lance des pierres. Souvent, si un type isolé frappe, il n'est pas possible d'intervenir, les autres vont payer pour lui"67. Une doctrine spécifique68 détaille les modalités d'arrestation de ceux qui, selon les officiers, remettraient en cause le bon fonctionnement de la manifestation et de la modalité du répertoire qui l'aménage aussi. Ainsi, loin de se réduire à de l'acharnement ou à de "la violence colérique"69, ni même à une pure réaction mécanique de répression sur ordre du pouvoir politique, le maintien de l'ordre en France est devenue une affaire de professionnels. La complexité des manoeuvres et le coût temporel, financier, de préparation des escadrons à la gestion des luttes sociales et politiques, sont là pour témoigner de l'existence d'une répression (au sens d'Elias) de la répression.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°9-10 (1993) pp. 227-247
Référence électronique
Patrick Bruneteaux, « Cigaville : quand le maintien de l'ordre devient un métier d' expert », Cultures & Conflits, 09-10, printemps-été 1993, [En ligne], mis en ligne le 04 mars 2005. URL : http://www.conflits.org/index223.html. Consulté le 25 juillet 2008.
Droits
Creative Commons Licence
Ce texte est placé sous copyright de Cultures & Conflits et sous licence Creative Commons.
Merci d’éviter de reproduire cet article dans son intégralité sur d’autres sites Internet et de privilégier une redirection de vos lecteurs vers notre site et ce, afin de garantir la fiabilité des éléments de webliographie. » (voir le protocole de publication, partie « site Internet » : http://www.conflits.org/index2270.html).