Les combattants de la « mort certaine ». Les sens du sacrifice à l’horizon de la Grande Guerre
Résumé
Témoignages et analyses historiques assimilent souvent les épreuves des combattants de la Grande Guerre à des sacrifices. Rien ne les relie, à première vue, aux formes répertoriées de la mort volontaire (kamikazes ou attentats-suicides). Pourtant il existe des éléments qui permettent d’envisager, à la marge, par exemple dans le cadre français de l’expérience du premier conflit mondial, une certaine proximité entre discours du sacrifice de soi et mort volontaire. Une analyse des conceptions d’auteurs militaires notables avant 1914 restitue leur vision radicale du sacrifice de soi à la guerre, qui aboutit à valoriser la « mort certaine ». Une enquête complémentaire fait apparaître, au début de la Grande Guerre, quelques cas de « mort certaine », cas-limites peu nombreux mais significatifs qu’il importe de ne pas négliger dans une réflexion comparatiste sur le sens et les usages du sacrifice de soi.
Testimonies and historical analyses often identify the experiences of the combatants of the “Great War” to sacrifices. Nothing links them, at first looks, to the defined features of voluntary death (kamikazes or suicide-bombings). However some elements allow, at the margins, for example in the frame of the French experiences of WWI, to see common traits between the discourses on self-sacrifice on the one hand, voluntary death on the other. An analysis of the conceptions of military authors before 1914 allows reconstructing their radical vision of self-sacrifice in war leading to a valorisation of “certain death”. A complementary investigation reveals, at the beginning of the “Great War”, some cases of “certain death”. Although limited in number, these borderline-cases are significant. They shall not be overlooked in the comparative approach of the different senses and practices of self-sacrifice.
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Texte intégral
1La notion de sacrifice a été employée par les autorités, les combattants et les populations civiles pour tenter de donner sens à l’épreuve de la Grande Guerre. L’historien y recourt pour définir certaines convictions essentielles des hommes du front :
- 2 Boniface X., « Croyances et convictions », Lagrange F. (dir.), Inventaire de la Grande Guerre, (...)
« Nombre de croyants exaltent l’héroïsme du sacrifice, avec pour les catholiques, le désir d’imiter le Christ. De la même manière que celui-ci a souffert sa Passion pour le salut de l’humanité, le soldat chrétien meurt à la guerre pour sauver son pays 2 ».
- 3 Stroumsa G.G., La Fin du sacrifice, les mutations religieuses de l’Antiquité tardive, Paris, (...)
- 4 Sur la différenciation entre sacrifice et suicide, voir Pinguet M., La Mort volontaire au Japon, (...)
2Il existe de nombreuses variantes, parfois complètement laïcisées, de ce motif. Le sacrifice des combattants de la Grande Guerre n’a apparemment rien en commun avec la mort volontaire des kamikazes (et moins encore avec les « hommes ou femmes-bombes 3 » de la seconde moitié du xxe siècle ou du xxie siècle commençant). La Grande Guerre semble même un cas limite, où, dans les liens ambigus entre sacrifice de soi et suicide, tout va au sacrifice et rien au suicide 4. Nous voudrions, dans le cadre français de l’expérience de la Grande Guerre, dépasser cette impression initiale en examinant plus avant les éléments éventuels reliant sacrifice (de soi) et mort volontaire.
3Nous procéderons en deux temps : d’abord une analyse des réflexions, antérieures à 1914, d’auteurs militaires notables sur le rôle du sacrifice à la guerre, ensuite l’examen des rares cas connus concrets de sacrifice de soi confinant à la mort volontaire au cours de la Grande Guerre. La difficulté de l’enquête – les sources sont disparates et dispersées – et les limites propres d’un article n’autorisent qu’un sommaire travail de défrichement.
Les théoriciens de la « mort certaine » avant 1914
4La pensée militaire française des années précédant la Grande Guerre a été l’objet de plusieurs études 5 qui montrent la vivacité des débats et la pluralité des opinions. Deux auteurs se distinguent par leur vision radicale du sacrifice : le général Cardot et le lieutenant-colonel Montaigne.
- 5 Commandant Goya M., La Chair et l’Acier, l’invention de la guerre moderne (1914-1918), Paris, (...)
- 6 Lucien Cardot (1838-1920). Saint-cyrien, il participe à la guerre de 1870-1871, il est blessé le (...)
- 7 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, t. II, L’âge planétaire, Gallimard, 1976, pp. 28, (...)
- 8 M.I. Dragomirov (1830-1905) a été directeur de l’Ecole de guerre russe de 1878 à 1889. Ses (...)
- 9 Voir son dossier d’inspection, par exemple en 1900, dossier SHAT 10 YD 586.
- 10 Général Cardot, Hérésies et apostasies militaires de notre temps, Paris/Nancy, Berger-Levrault (...)
5Lucien Cardot 6 est une figure importante avant 1914. Introducteur de Clausewitz à l’Ecole supérieure de guerre (ESG), il en propose une interprétation – discutable – qui a marqué ses auditeurs français 7. Il martèle la définition clausewitzienne de la guerre, duel de deux volontés, et accorde une place prépondérante aux forces morales. Ayant suivi les manœuvres russes en 1882 et en 1895, Cardot devient l’admirateur de l’armée russe et de ses méthodes. Il se réfère fréquemment au général et théoricien militaire russe M.I. Dragomirov 8. Le style de Cardot peut surprendre, mais celui-ci est pris au sérieux par ses collègues et bien noté par ses chefs 9. Discutant les orientations de l’armée française, Cardot écrit un ouvrage polémique : Hérésies et apostasies militaires de notre temps 10. La question du sacrifice et de son rôle décisif à la guerre y est posée.
- 11 Joseph de Maistre est souvent cité, voir Cardot, op. cit., par exemple p. 230, p. 310 et p. 438.
- 12 Ibid., p. 89.
- 13 Ibid., pp. 453-454.
- 14 Qu’il qualifie de « mon cher maître, Dragomirov », ibid., p. VI.
- 15 Général Dragomiroff, Manuel de préparation des troupes au combat, Préparation de la compagnie, (...)
- 16 Cardot, op. cit., p. XVIII.
- 17 Le capitaine Gilbert, polytechnicien ayant quitté l’armée pour raisons de santé, est devenu (...)
- 18 Capitaine G. Gilbert, La Guerre sud-africaine, Berger-Levrault, 1902, préface du général Bonnal, (...)
- 19 Le Général Langlois a été professeur à l’ESG, membre du Conseil supérieur de la guerre (...)
- 20 Général Langlois, Enseignements de deux guerres récentes…, Lavauzelle, s.d., p. 148. Le terme (...)
6Dans des propos à tonalité réactionnaire 11, Cardot en vient à définir la vérité cardinale, selon lui, de la guerre : « Il faut trouver le moyen de conduire les gens à la mort, sinon, il n’y a plus de guerre possible ; ce moyen, je le connais ; il est dans l’esprit de sacrifice, et non ailleurs 12 ». Il a recours à des tournures fort crues : « L’homme qui veut faire la guerre doit faire le sacrifice de sa peau, et tant que ce sacrifice n’est pas accompli sur sa personne, tant que sa propre peau est intacte, il ne peut pas s’en aller 13 ! ». Il suit de près les idées de Dragomirov 14 : « Nous ne devons pas oublier que notre mission est de tuer, en nous faisant tuer. […] Il faut donc savoir tuer, tout en étant prêt à périr soi-même 15 ». Pour Cardot (et Dragomirov), faire la guerre, c’est aller à la mort. Le faire accepter aux hommes implique une logique du sacrifice, d’inspiration religieuse 16. Si Cardot n’est pas isolé dans l’éloge du sacrifice, ses collègues sont ordinairement plus retenus dans la formulation. Ainsi, le capitaine Gilbert 17 prône le sacrifice, mais au nom d’une collectivité presque abstraite, en l’occurrence, la nation, et ne se situe donc pas explicitement dans une perspective religieuse : « […] enfin et surtout elle [la guerre] exige le sacrifice constant, total, absolu de l’individu à la collectivité 18 ». Le général Langlois 19 pense de même, mais enrobe davantage son expression : « De tous temps la guerre s’est payée cher et c’est avec le moral qu’on lutte, avec le moral qu’on gagne, en attaquant, pourvu que l’offensive prenne la forme qui convient à des conditions nouvelles 20 ».
7Ces nuances dans les propos n’empêchent pas un accord fondamental : que le moteur soit la religion ou le patriotisme (ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre), la caractéristique d’une bonne troupe est son aptitude à aller au sacrifice. Les pertes prouvent un moral élevé, comme l’affirme Cardot :
- 21 Cardot, op. cit., p. 452.
« Les pertes ? – c’est bien, en effet, le prix dont on paye chaque pas en avant, car on n’avance qu’à coups d’hommes ; vaincre, c’est avancer et tout dépend du prix qu’on voudra y mettre. Ce sont les braves semés sur la route qui, en effet, ouvrent le chemin aux autres… 21 ».
- 22 Ibid., p. XXXVI.
- 23 Ibid., p. LXI.
8Sur le plan tactique, l’évitement du choc avec l’ennemi est contraire à la nature de la guerre 22, à « notre vieille religion de l’honneur et du sacrifice généreusement offert […] 23 ! ».
- 24 Alain a critiqué cette dimension esthétique de la guerre, voir Alain, « Du beau », Mars ou la (...)
9Cette vision de la guerre, avec son volet esthétique et incantatoire 24, ne cesse de rappeler le rôle central du sacrifice. Cardot élabore un schéma dans lequel celui des deux adversaires qui a le plus de volonté, qui a le moins peur de la mort et qui le montre en prenant l’initiative (autrement dit qui attaque), gagne :
- 25 Cardot, op. cit., p. 104.
« Et quel est notre acte ? La destruction – beaucoup plus exactement la démoralisation de l’adversaire – donc, et tout d’abord, produisons au grand jour cette force morale qui remplit nos cœurs ; affirmons hautement à l’ennemi que notre mépris du danger et de la mort, que notre esprit de sacrifice l’emporte… 25 ».
- 26 Ibid. p. 457.
- 27 Dragomiroff, op. cit., p. 136.
- 28 Ibid., p. 137.
10Le plus résolu, le plus disposé au sacrifice, et donc à la mort, l’emporte absolument par effet simple et radical d’une confrontation d’intensité des volontés : « […] la guerre c’est le sacrifice ; la victoire appartient au plus brave, au plus résolu, à celui qui sait le mieux se faire tuer, à celui qui l’emporte dans la sublime surenchère du sacrifice 26 ! », paraphrase exaltée d’aphorismes de Dragomirov : « Ne crains pas de périr, si difficile que soit l’affaire ; tu es sûr de battre l’autre 27 » ; « […] On n’arrive au but que lorsqu’on est décidé à périr plutôt que d’en avoir le démenti 28 ».
11Au final, la représentation que Cardot se fait de la guerre comme phénomène moral et sacrificiel acquiert la force d’un dogme. La supériorité morale donne la victoire, l’obtention de la première et de la seconde implique une acceptation enthousiaste du sacrifice de soi. La mort recherchée est l’horizon du bon soldat et du bon officier.
- 29 Peu d’informations sur Jean-Baptiste Montaigne : saint-cyrien, breveté, né en 1857. Voir Cru (...)
- 30 Voir son appréciation, très élogieuse, des conférences de Cardot à l’ESG : (...)
- 31 Notamment Montaigne, Etudes sur la guerre, op. cit. et Vaincre, Esquisse d’une doctrine de la (...)
12Sans avoir l’importance de Cardot dans l’institution militaire, le lieutenant-colonel Montaigne 29, qui en est intellectuellement proche 30, rencontre un certain écho, ses publications étant assez nombreuses peu avant 1914 31. Lui aussi traite de l’usage militaire du sacrifice, par exemple durant la guerre russo-japonaise de 1904-1905 (négligée par Cardot).
13Montaigne cite Dragomirov, sans étendre son admiration à l’armée russe. Il juge que ses revers proviennent d’un manque d’intensité dans le sacrifice, domaine où les Japonais ont excellé :
- 32 Montaigne, Vaincre, op. cit., pp. 125-126.
« ‘‘Le soldat japonais combat pour une cause sainte, l’avenir de la patrie ; il a derrière lui la presse, la nation tout entière ; les siens l’engagent à se sacrifier pour son pays’’. […] Aussi, avant de rejoindre l’armée, le soldat japonais a fait le sacrifice de sa vie, et il dit aux siens, en les quittant, non au revoir, mais adieu. Dans son fanatisme patriotique, il ne rêve pas de retours triomphants et d’acclamations enthousiastes, il rêve de mourir pour la patrie 32 ».
14Cette complète acceptation par les soldats et les officiers nippons d’une mort quasi certaine stimule leur désir de victoire et fait jouer à leur profit la dynamique morale du sacrifice. Montaigne est fasciné par cet enthousiasme – jamais assimilé à un suicide – qu’il illustre d’anecdotes :
- 33 Ibid., p. 126, suite de la note 1 p. 125.
« Paroles du colonel Acki avant l’assaut de Port-Arthur : ‘‘Notre brave colonne d’assaut ne doit pas seulement être prête à mourir ; elle doit être certaine de mourir’’. Les hommes de la mort certaine, cette appellation plut au régiment 33 ».
- 34 Admiration similaire pour les Japonais chez Ludendorff, le véritable chef de guerre allemand (...)
15Les combattants ne sont pas seuls ; ils sont portés dans leur élan vers la mort par la société entière dans la même ferveur patriotique. Ici s’amorce un décalage entre Cardot et Montaigne : le premier relève d’une sensibilité catholique traditionnelle. Le second, à partir du cas japonais, évolue vers une religion patriotique englobante, qui s’émancipe des références chrétiennes et possède une sorte d’avant-goût totalitaire 34.
16Montaigne voit dans le comportement nippon une source d’inspiration :
- 35 Montaigne, Vaincre, op. cit., pp. 127-128.
« […] cette fureur d’immolation du soldat japonais est une apparition qui aurait dû frapper de stupeur nos cerveaux qui ne pensent qu’à la paix, de honte nos cours qui ne battent plus que pour le plaisir. […] Le ferment actif du courage, c’est la passion. Les Japonais ont vaincu parce qu’ils étaient religieux et qu’ils aimaient la patrie 35 ! ».
17L’expression « fureur d’immolation » connote sombrement le registre du sacrifice. Le ton se fait polémique, l’intention de Montaigne est claire : la logique japonaise de la « mort certaine » n’est pas pour lui qu’un simple phénomène exotique, il le propose au contraire comme modèle aux Français – même s’il reste assez flou sur ses modalités d’adaptation.
- 36 1851-1944. Saint-cyrien, breveté, désigné sous-chef d’état major de l’armée en 1911 pour (...)
- 37 Général Yves Gras, Castelnau ou l’art de commander, Paris, Denoël, 1990.
- 38 La formule est d’un témoin, René Brice, voir Gras Y., ibid., p. 143.
18Le dernier élément à examiner concerne non pas un théoricien mais un futur praticien, et du plus haut niveau : le général de Castelnau 36. Une récente biographie 37 relate dans le détail ses propos oraux, connus sous le nom révélateur d’» homélie de la mort 38 ». Le 2 juillet 1914, à la IIe Armée, Castelnau critique un exercice militaire qui vient d’avoir lieu. Il interroge un officier supérieur sur ses dispositions :
- 39 Phrase célèbre qu’on trouve, légèrement modifiée, dans Nobécourt J., Une histoire politique (...)
« Tout à coup, l’interrompant, il [Castelnau] s’écria : “Mais enfin, colonel, où voulez-vous mourir ?” Interloqué, le colonel esquissa un sourire et répondit : “Mais, mon général, je n’ai pas du tout l’intention de mourir” [Castelnau reprend] : “Il ne s’agit pas de cela. Je vous demande : où voulez-vous mourir ? En d’autres termes : où avez-vous assis votre ligne principale de résistance, celle que vous défendrez jusqu’à la mort ?” […] “L’honneur militaire n’est pas l’honneur mondain. Il ne se satisfait pas au premier sang. Le devoir qu’il nous impose n’a qu’une limite, c’est la mort… […] Dans toute action défensive, il y a une ligne qu’il n’est pas permis de dépasser… Derrière est le gouffre où sombre notre honneur. Cette limite d’extrême résistance, c’est l’endroit où on se fait tuer. On peut mourir n’importe où, on ne se fait tuer que là. Le choix de cette position est d’une importance capitale, car elle constitue la clé de chaque bataille”. “[…] Il y a plus encore : il faut savoir comment mourir. La mort d’un soldat ne doit pas être un vain sacrifice, une sorte d’acte passif rappelant la résignation du gladiateur terrassé, s’offrant lui-même au couteau. Cette suprême ressource du combattant, je la vois comme l’explosion de toutes ses forces, le feu à la poudrière. Lorsqu’il n’y a plus qu’à mourir, il reste encore à mourir puissamment, et pour cela, il faut organiser solidement et judicieusement la position de résistance sur le terrain choisi […]” 39 ».
19Et Castelnau de conclure :
- 40 Gras Y., op. cit., pp. 142-143.
« “Le colonel Aimé avait raison de me répondre qu’il ne voulait pas mourir. Ce qu’il voulait, c’était vaincre. La mort ne sauve que l’honneur, la victoire sauve le pays. Mais la ferme décision de mourir plutôt que de reculer donne la mesure de notre force morale, de cette force qui fait seule la valeur d’une troupe. Cultivons-la, messieurs, dans notre cœur, dans le cœur de nos soldats, cette qualité qui engendre les héros et qui, à l’heure de la bataille, assurera la suprématie de nos armes” 40 ».
20Comment ne pas être sensible à la comparaison de l’ultime effort du combattant avec une « explosion de toutes ses forces, le feu à la poudrière » ? Il s’agit d’une image et il faut certes éviter l’anachronisme, ces mots n’en acquièrent pas moins, en ce début de xxie siècle, une résonance troublante.
- 41 Castelnau reste très discret, en public, sur cet arrière-plan religieux : peut-on y voir un (...)
21Tels Cardot et Montaigne, Castelnau valorise le sacrifice de soi : vaincra le plus résolu à mettre son existence en jeu, sans espoir de survivre (parmi les officiers comme parmi les soldats). Castelnau introduit un autre paramètre ; la « mort certaine » s’inscrit dans le contexte d’une action défensive ultime, différant profondément de la dynamique offensive de Cardot et de Montaigne. La détermination à se sacrifier n’est plus le seul moteur, la capacité à choisir le bon moment, celui qui donne le maximum d’efficacité à sa mort, est non moins important. Il y a combinaison d’une dimension presque religieuse, inconditionnée 41, et d’une conjecture rationnelle sur l’utilité tactique. Le sacrifice ne doit pas être vain.
- 42 Un témoin de « l’homélie de la mort » en convient explicitement, voir Gras Y., op. cit., p. (...)
22La réaction du colonel interlocuteur de Castelnau prouve qu’une conception radicale du sacrifice est loin d’être acceptée par tous 42. On peut se demander si son influence s’exerce au-delà de la sphère, capitale mais étroite, des spéculations de théoriciens et de grands chefs assez éloignés des réalités du terrain. Le milieu militaire dans lequel évolue Castelnau n’apparaît pas imprégné de l’enthousiasme auto-immolateur (sur le modèle nippon) cher à Montaigne. Castelnau lui-même atténue au final la rudesse de son message.
- 43 Il faudrait comparer à l’échelle européenne. On sait déjà par Dragomirov qu’il y a (...)
23Ces aperçus de l’idéologie du sacrifice de soi chez certains responsables militaires français 43 avant 1914 contiennent plusieurs enseignements :
24- le thème n’est pas une création rétrospective. Il est lié à une vision de la guerre comme duel moral de deux volontés. La victoire va à l’armée préparée à l’effort le plus extrême, à celle qui compte le plus de combattants prêts à sacrifier leur vie. D’éminentes personnalités militaires adoptent cette conception et veulent la populariser. La « mort certaine » – acceptée, choisie, anticipée, plutôt que « volontaire » au sens strict – n’est jamais assimilée à un suicide, le registre lexical et sémantique est celui du sacrifice.
25- il n’existe pas de discours unitaire du sacrifice de soi. Cardot l’adosse à une religiosité chrétienne typée. Montaigne sacrifie l’individu au pays dans le contexte d’une religion patriotique totalisante, potentiellement assez éloignée du christianisme. Cardot et Montaigne insistent sur l’intensité de la volonté de se sacrifier comme clef de la victoire. Castelnau intègre un calcul rationnel sur le rendement tactique défensif escompté du sacrifice de soi.
26- aucun auteur, malgré les connotations et références religieuses, n’envisage la « mort certaine » sous l’angle des avantages spirituels personnels de celui qui va mourir. Les bénéficiaires du sacrifice sont en priorité les autres : les « camarades » ou « frères » soldats, l’armée, la patrie. Ce sacrifice altruiste n’est pas mis en relation avec le salut individuel.
- 44 Durkheim E., Le Suicide, 1897, 12e éd., coll. « Quadrige », Paris, PUF, 2004.
27Il est instructif de comparer ces orientations avec celles, contemporaines, de la jeune pensée sociologique. Dans Le Suicide, publié en 1897 44, Durkheim adopte du phénomène une définition large qui fait sa place au militaire :
- 45 Ibid., p. 4.
« Le soldat qui court au-devant d’une mort certaine pour sauver son régiment ne veut pas mourir, et pourtant n’est-il pas l’auteur de sa propre mort au même titre que l’industriel ou le commerçant qui se tuent pour échapper aux hontes de la faillite 45 ? ».
- 46 Ibid., pp. 233-263. Les deux autres types sont le « suicide égoïste » et le « suicide (...)
- 47 Ibid., p. 236.
28Aussi, parmi diverses catégories, Durkheim établit-il celle du « suicide altruiste 46 » : « si l’homme se tue, ce n’est pas parce qu’il s’en arroge le droit, mais, ce qui est bien différent, parce qu’il en a le devoir 47 ». La référence militaire est explicite :
- 48 Ibid., p. 254.
« La première qualité du soldat est une sorte d’impersonnalité que l’on ne rencontre nulle part, au même degré, dans la vie civile. Il faut qu’il soit exercé à faire peu de cas de sa personne, puisqu’il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu’il en a reçu l’ordre 48 ».
- 49 Ibid., pp. 238 et 239. Durkheim parle également de « suicide héroïque », p. 262.
29Durkheim affine sa typologie en distinguant un « suicide altruiste obligatoire » – bien ajusté au contexte militaire – et d’autres formes au « caractère plus facultatif 49 ». Le contraste entre Durkheim et les théoriciens militaires est extrême : pour le premier, le sacrifice de soi à la guerre est une variante du suicide ; pour les seconds, l’autosacrifice n’est jamais rapporté, ni de près ni de loin, au suicide. On mesure à cette aune combien l’observation et l’interprétation de cas réels s’avèrent délicates.
Approches mémorielles éparses de morts problématiques
30Si les textes théoriques sont repérables et plutôt abondants, la recherche de témoignages sur des cas concrets et documentés de sacrifice de soi durant la Grande Guerre pose problème : point d’études systématiques sur le sujet. Témoins de Jean Norton Cru 50, ouvrage déjà ancien, ne nourrit guère le dossier. Les carnets, journaux personnels, mémoires mais aussi les ouvrages de fiction à analyser constituent une masse énorme, exigeant une longue et méthodique investigation. Faute de temps et de place, force est de se limiter à une approche impressionniste et suggestive 51.
- 52 Davion F., Les Suicides durant la Première Guerre mondiale, mémoire de maîtrise sous la (...)
31Un récent travail universitaire sur Les Suicides durant la Première Guerre mondiale 52, reprenant la typologie de Durkheim, note seulement trois cas de « suicides altruistes » :
- 53 Barthas L., Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918, introduction et postface (...)
« Le capitaine […] protesta contre cette attaque organisée en dépit de tout bon sens et vouée à un échec certain, mais, mis en demeure d’obéir, il s’élança et tomba foudroyé après avoir fait quelques pas 53 ».
- 54 Genevoix M., Ceux de 14, La boue, 25 décembre [1914]-5 janvier [1915], 1re éd., Paris, (...)
« On nous a dit que le capitaine Ancelin, sûr d’être tué, s’était pourtant une seconde fois jeté contre les fils de fer intacts, parce qu’il en avait reçu l’ordre : on nous a dit aussi qu’il était un officier admirable, et mieux encore, un homme de cœur 54 ».
- 55 Expression ambiguë.
- 56 Les Carnets de l’aspirant Laby, Médecin dans les tranchées 28 juillet 1914–14 juillet 1919, (...)
« A la 17e compagnie, le lieutenant Sibille, voyant qu’on est obligé de battre en retraite, s’élance seul avec son revolver et des grenades et se fait tuer 55 au milieu des Boches 56 ».
- 57 Quasi inévitable seulement : le hasard aurait pu ne les laisser que (très) gravement blessés, (...)
- 58 Voir Durkheim E., op. cit., p. 238, sur le « suicide altruiste obligatoire ».
32Tirés de trois ouvrages différents, ces exemples de sacrifices de soi, situés au début du conflit, se ressemblent. Ils concernent le même type de population : des officiers allant à une mort quasi inévitable 57, fin consentie, mais non, à strictement parler, volontaire. Par deux fois, est explicitement rappelé l’ordre supérieur qui motive leur décision 58. Trois points peuvent donc être relevés, concernant les penseurs militaires d’avant 1914 :
-
- l’influence du comportement de ces officiers sur leurs troupes demeure incertaine. L’effet d’entraînement moral paraît limité, voire nul. L’exemple du chef ne suscite pas de mimétisme sacrificiel collectif.
-
- aucun récit n’évalue l’impact sur l’ennemi de l’action de ces officiers. Le profit tactique du sacrifice n’est pas envisagé.
- 60 Davion F., op. cit., pp. 106-107, reproduit un document iconographique étonnant – sans le dater (...)
33La taille réduite de l’échantillon 60 ne permet pas d’aller plus loin. La mémoire de certains morts célèbres de la Grande Guerre ouvre d’autres pistes.
- 61 Lanson G., Histoire illustrée de la littérature française, Paris, Hachette, 1923, t. 2, p. (...)
34C’est ainsi que Paul Léautaud et Daniel Halévy s’interrogent sur la mort exemplaire 61 de Péguy :
- 62 Proche de Péguy, notamment en 1901-1905, Laurent S., Daniel Halévy, Paris, Grasset, 2001, pp. (...)
- 63 Léautaud P., Journal littéraire, t. 1, « novembre 1893–juin 1928 », Paris, Le Mercure de (...)
« Nous venons à parler de Péguy. Je lui dis carrément qu’il m’a toujours agacé, et que sa mort aussi m’agace, en bravache, s’offrant volontairement, etc. Mort aussi niaise qu’inutile. Daniel Halévy 62 me dit qu’il y a tout lieu de croire qu’il y a eu dans cette mort quelque chose d’un suicide. Après cela, il n’a pas du tout l’air de mésestimer la mort sur un champ de bataille 63 ».
- 64 Boudon V., Avec Charles Péguy, De la Lorraine à la Marne, août-septembre 1914, préface de (...)
- 65 Jean Norton Cru (op. cit., pp. 96-97) critique Boudon pour son « ignorance naïve » du combat (...)
35Cet échange qui conduit à relire le témoignage connu de V. Boudon 64 sur la fin de Péguy 65, le 5 septembre 1914 dans l’après-midi à Villeroy. L’artillerie française a localement pris l’avantage et les fantassins français amorcent une contre-attaque, épisode du vaste mouvement menant à la victoire de la Marne :
- 66 Boudon V., op. cit., pp. 144-147.
« “Couchez-vous ! hurle Péguy, et feu à volonté”, mais lui reste debout, la lorgnette à la main, dirigeant notre tir, héroïque dans l’enfer. […] Péguy est toujours debout, malgré nos cris de : “Couchez-vous !” glorieux fou dans sa bravoure. […] Et il se dresse, comme un défi à la mitraille, semblant appeler cette mort qu’il glorifiait dans ses vers. Au même instant, une balle meurtrière brise ce noble front. Il est tombé, sur le côté, sans un cri, dans une plainte sourde, ayant eu l’ultime vision de la victoire tant espérée et enfin proche […]. [L]es fumées des incendies qui rougeoient, alors que les canons hurlent à la mort, montent comme un encens de cette terre de sacrifice… 66 ».
- 67 « Couchés dessus le sol à la face de Dieu », tiré du poème « Prière pour nous autres (...)
36Péguy veut maintenir ses hommes dans l’action malgré les pertes. A cette fin, il s’engage clairement sur la voie d’une mort quasi certaine (il n’est pas seul : Boudon décrit, au même moment, dans des termes presque identiques, la mort d’un autre officier, le lieutenant de Cornillère) : n’ordonne-t-il pas à ses hommes de se coucher pour éviter le feu ennemi alors qu’il refuse de le faire lui-même ? Boudon, bien que très favorable à son chef, ne cache pas une certaine distance – admirative – envers ce comportement, tout en soulignant, y compris dans d’autres passages, le souci constant de Péguy de motiver ses subordonnés. La valeur exemplaire du sacrifice de soi paraît ici mieux attestée que dans les trois cas précédents. Le texte de Boudon se conclut d’ailleurs un peu plus loin par la citation du fameux poème de Péguy « Prière pour nous autres charnels 67 », enraciné dans la thématique du sacrifice et de la guerre juste. Un autre effet se dégage à la lecture complète de l’ouvrage de Boudon : la mort de Péguy reçoit une sorte de sanctification stratégique car elle s’inscrit dans le cadre de la victoire de la Marne. Son sacrifice s’en trouve – plus ou moins consciemment – rehaussé.
- 68 La promotion de 1963-1965 de l’Ecole spéciale militaire a pris le nom du « Serment de (...)
- 69 Le rapport complexe entre réalité et représentation incite mutatis mutandis à la comparaison (...)
- 70 Paluel-Marmont, En casoar et gants blancs, préface du général Gouraud, La nouvelle société (...)
- 71 Albert P. Paluel-Marmont, 104e promotion 1919-1920, Des croix de guerre, « homme de lettres », (...)
- 72 Ancien saint-cyrien, collaborateur de Lyautey, Gouraud (1867-1946) a commandé aux Dardanelles en (...)
- 73 La valeur documentaire stricte du livre est difficile à évaluer. Le texte est repris pour partie (...)
37Une autre piste mémorielle, bien présente dans les milieux militaires 68, mène aux saint-cyriens ayant juré d’aller au combat « en casoar et gants blancs 69 ». La source imprimée la plus accessible est l’ouvrage En casoar et gants blancs 70 de Paluel-Marmont 71, paru en 1928, préfacé par le général Gouraud 72. Etabli à l’aide de divers témoignages et lettres 73, ce recueil de faits d’armes de saint-cyriens vise ouvertement à l’édification de la jeunesse. Il comporte dix-huit récits : le premier rappelle le serment, les quinze suivants les actions héroïques, durant la Grande Guerre, de saint-cyriens des promotions 1912-1914 de Montmirail et 1913-1914 de La Croix du drapeau, les deux derniers évoquent des épisodes ultérieurs dans les colonies.
- 74 Paluel-Marmont A., op. cit., pp. 13-30.
- 75 Boÿ J., « La naissance des traditions de l’ESM et leur évolution jusqu’à nos jours », Cah(...)
38La première nouvelle, « Le Baptême au crépuscule 74 », décrit l’Ecole spéciale militaire à l’extrême fin du mois de juillet 1914. A cause de la tension internationale, les autorités de l’Ecole suspendent les traditions saint-cyriennes. Le « triomphe » (qui marque la fin du séjour à l’Ecole d’une promotion) de la Montmirail est annulé. Le « baptême de promotion » (à l’occasion duquel une promotion reçoit officiellement son nom, ses membres passant alors, suivant les usages, de l’appellation d’» hommes » à celle d’» officiers » 75) de La Croix du drapeau se déroule dans la discrétion, à un horaire inhabituel, en soirée. A son issue survient le serment :
39Retenons les deux éléments suivants :
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- 77 Une légende, dénoncée par le colonel Michel Camus, Histoire des saint-Cyriens, Lavauzelle, 1980, (...)
- 78 Les Saint-cyriens, vocation et destinées, op. cit., p. 27 et p. 130, précisions apportées par le (...)
- 79 Fassy G., « Les jeunes saint-cyriens dans la Grande Guerre », CERMA n°4, op. cit., p. 182.
- ceux qui ont prêté serment ne sont pas très nombreux 77, une vingtaine 78, d’après des estimations récentes (la promotion de Montmirail compte 477 membres, La Croix du drapeau, 522 79).
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- 80 Général Jean Boÿ, op. cit., CERMA n°4, op. cit., pp. 119-120.
- l’ensemble du récit ne confère pas à cette décision un caractère aberrant (dû au culte du « panache », etc.). Elle apparaît, du point de vue des (jeunes) saint-cyriens, comme une compensation à l’escamotage de leurs rites, à la suite de l’actualité exceptionnelle. La compression des cérémonies d’usage appelle un rééquilibrage : le port, lors du premier assaut, de signes traditionnels saint-cyriens (une fois sortis de l’ESM, les jeunes officiers portent l’uniforme réglementaire de l’arme dans laquelle ils servent ; on ne combat théoriquement pas en gants blancs, ni encore moins avec le casoar appartenant au « Grand Uniforme 80 »de l’ESM).
- 81 Sept autres cas se concluent par une mort soit sans équivoque soit non décrite.
40Il est alors possible d’analyser les quinze chroniques de saint-cyriens dans la Grande Guerre. Six d’entre elles mettent en scène le sacrifice de soi avec présomption de « mort certaine », voire volontaire 81.
- 82 Paluel-Marmont A., op. cit., pp. 31-42. Pour faciliter les comparaisons, nous numérotons ces (...)
- 83 Paluel-Marmont A., op. cit., pp. 34-35. Voir Roth F., La Guerre de 1870, Paris, Fayard, 1990, p. (...)
41Le premier récit En casoar 82 [1] porte sur Allard-Méeus, à l’origine du serment (présenté en admirateur de la légendaire charge de Reichshoffen 83). Sa fin, le 22 août 1914, est brossée en deux temps. Allard-Méeus s’expose une première fois aux balles, de toute sa haute taille, pour amener un homme apeuré à reprendre le combat. La mort n’est pas loin :
« Alors, pour électriser les siens, il s’amusa, enleva son shako, et, le tenant à bout de bras :
– Les balles, dit-il, voici comment on les attrape.Pour lui donner raison, une balle troua sa coiffure. Il éclata de rire. Ses hommes, transportés, s’élancèrent.
En avant ! cria-t-il encore.
- 84 Ibid., p. 42.
Mais son casoar vacilla au bout de sa main… Son bras croula. Allard-Méeus s’abattit 84 ».
42La prise de risque volontaire et répétée est manifeste. L’effet moral positif sur les troupes est indiqué. Le résultat tactique de l’engagement n’est pas abordé.
- 85 Ibid., pp. 43-52.
43Le deuxième récit [2] fait écho au précédent, comme le suggère son titre : « … Et gants blancs 85 ». Il raconte la mort d’Alain de Fayolle (il a prêté le serment), le 22 août également, alors que ses troupes sont prises sous le feu allemand :
« Ceux qui étaient le plus près de lui fixèrent leur regard dans le sien, comme pour implorer de ce magnifique officier de vingt ans, qui était leur chef, l’énergie nécessaire. Lui, comprit ce qu’ils demandaient.
Voici, dit-il.
De sa musette, Alain de Fayolle tira son casoar qu’il piqua sur son képi, et ses gants blancs, qu’il enfila sans hâte et boutonna. Puis, se dressant soudain, grandi de toute la hauteur de son plumet :
En avant, mes enfants !... Pour la France !
44L’aspect volontaire de la démarche de Fayolle est indubitable, le risque de mort, évident. Le sacrifice de soi doit galvaniser les hommes et ces derniers sont montrés en attente d’un geste de leur supérieur. Pas plus que pour Allard-Méeus, un gain tactique concret n’est mentionné.
- 87 Ibid., pp. 53-61.
- 88 Ibid., pp. 75-86.
- 89 Ibid., pp. 113-122.
- 90 Ibid., pp. 191-200.
45Ces deux récits sont archétypaux. Les quatre autres, dans l’ordre, sont moins démonstratifs. Trois Allemands 87 [3] raconte la mort de Le Brizec à la fin de la bataille de la Marne. Submergé par le nombre après avoir tué trois ennemis, il continue à lutter, tombe et meurt des suites de ses blessures le lendemain, 12 septembre. Dans Trois Balles 88 [4] est exposé le cas de Cotelle : prenant de très grands risques, celui-ci est blessé à trois reprises le 22 août. Ne pouvant plus se déplacer, il reste sur place, refusant le secours d’un sous-officier : on le retrouve mort le lendemain. Je ne crains rien 89 [5] relate la mort du sous-lieutenant de Blottefière, tué le 22 août par des tireurs allemands dissimulés alors qu’il s’expose. La Passerelle 90 [6] se conclut par la mort de Loriot de la Salle, aux confins de la France et de la Belgique, le 14 novembre 1914 : tenant à sortir en tête d’une tranchée, il est immédiatement fauché.
46Ces textes sont plus elliptiques, plus ambigus, l’influence du sacrifice de soi sur les troupes est moins nette que dans les deux premières relations [1] et [2]. Il faudrait développer, en affinant la part des faits et celles des représentations mais la place nous manque. Un point paraît acquis : le serment n’est pas le moteur du sacrifice (qui s’explique par les conditions du combat), il relève plutôt du décor (chacun, sauf [6], porte tout ou partie de sa tenue de l’ESM).
47Après l’étude de ces dix morts, il est possible d’esquisser une typologie provisoire du sacrifice de soi pendant la Grande Guerre selon trois critères :
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- l’acceptation d’une mort certaine (ou très probable), consentie, voire recherchée ;
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- la volonté de se servir du sacrifice de soi pour renforcer le moral des troupes (hiérarchie oblige) ;
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- le rendement tactique ou stratégique du sacrifice.
48La mort de Péguy constitue une combinaison optimale : il va au devant du danger létal, son action incite ses hommes à poursuivre le combat, les opérations auxquelles il prend part sont un maillon utile dans la chaîne d’engagements aboutissant à la victoire de la Marne. Les sacrifices saint-cyriens sont souvent inspirés (sauf [4]) par le souci de motiver les troupes, leur caractère délibéré est patent, mais leur portée tactique n’est pas claire et quatre d’entre eux ont pour arrière-plan la défaite de Charleroi. Les trois cas de Barthas, de Genevoix et de Laby, plus tardifs, présentent le dosage le plus faible : la « mort certaine » est à deux reprises le produit d’un ordre venu d’en haut, jugé discutable. L’utilité militaire de ces morts semble nulle. L’impact sur les hommes, difficile à évaluer, paraît neutre ou déprimant.
- 91 Mosse G.L., op. cit., p. 9.
- 92 Fassy G., op. cit., CERMA n°4, op. cit., p. 179. Il relève quelques faits héroïques dans les (...)
- 93 Paluel-Marmont A., op. cit., préface du général Gouraud, p. 7. Des contestations ultérieures (...)
49Ces différences sensibles ne reflèteraient-elles pas une évolution de la guerre peu favorable aux formes radicales d’autosacrifice sur le front occidental ? Déjà pendant la phase de mouvement (morts de Péguy et des saint-cyriens), les armes modernes (les mitrailleuses, etc.) tuent massivement à distance, réduisant drastiquement l’impact sur l’ennemi du sacrifice de soi. Le phénomène s’accentue fin 1914, avec la guerre de siège, usante, de petits groupes, d’escouades 91 à mobilité réduite, ou, à une autre échelle, guerre d’artilleurs à plus longue distance, qui ne se voient pas, ou mal : si même il y avait volonté d’autosacrifice, où trouver un point d’application pertinent ? La destruction de l’ennemi dépasse souvent les possibilités d’un individu, serait-il prêt à se sacrifier. Le grand nombre des victimes dévalue d’une certaine façon la mort, volontaire ou non, héroïque ou non. Il est aisé de se faire tuer, difficile de se faire tuer utilement. Il faut tenir, ce qui relève d’une autre vision de la guerre, dont Gérard Fassy constate l’émergence chez les saint-cyriens : « … pour vaincre, il faut vivre 92 ». Les morts saint-cyriennes du début de la guerre sont alors passibles de critiques : Gouraud concède que le serment « a coûté cher 93 » tout en insistant sur sa valeur exemplaire.
- 94 Livre réédité aux PUF en 2005.
- 95 Halbwachs M., Les Causes du suicide, op. cit., pp. 339-360, « La définition du suicide. Suicide (...)
- 96 Ibid., p. 340. Halbwachs conteste pareillement, contre Durkheim, que le martyr chrétien soit un (...)
50A cette approche – fragmentaire, ne portant que sur un très mince échantillon – de cas concrets de sacrifice de soi dans la Grande Guerre, s’ajoute un dernier élément, que l’on doit à Maurice Halbwachs, disciple de Durkheim. Publiant en 1930 Les Causes du suicide 94, il conteste l’assimilation qui est faite entre sacrifice et suicide 95 : « Nous approchons ici d’un ordre de faits qui ressemble au suicide. Pourtant l’opinion l’en distingue […]. Le soldat tombé sur le champ de bataille, et qui a été au-devant d’une mort certaine, n’est pas un suicidé 96 ».
- 97 Becker A., « Maurice Halbwachs et l’Alsace, de la Grande Guerre à l’université de (...)
- 98 Ibid., pp. 356-357.
- 99 Voir l’entrée dans le sacrifice de Mauss M., Hubert H., Mélanges d’histoire des religions, (...)
51Comment ne pas supposer Halbwachs influencé par les réactions sur le sujet pendant et après le conflit 97 ? Son insistance sur le caractère visible et socialisé du sacrifice, par opposition au suicide 98, n’éclaire-t-elle pas en partie le serment des saint-cyriens, sorte de rite minimal d’entrée dans le sacrifice 99 ? A l’inverse, observe Halbwachs,
- 100 Ibid., p. 357.
« Même lorsqu’un soldat se fait tuer volontairement pour son pays, […] pour que cet acte produise ce qu’on en attend il faut que la société se l’approprie, qu’elle le consacre par une commémoration qui s’entourera nécessairement de formes conventionnelles… 100 ».
52Cette absence de cérémonial n’est-elle pas nette dans les trois cas mentionnés par Barthas, Genevoix (malgré un effort du commandement) et Laby ?
53Au terme de cette enquête, il paraît utile, avec les précautions d’usage, de proposer quelques hypothèses situant ce type singulier de mort par rapport au vaste registre, englobant et complexe, du sacrifice.
- 101 Mosse G.L., op. cit., pp. 145-178.
54Des auteurs abordent la question avant 1914. Il semble y avoir eu, au début du conflit, un potentiel de « mort certaine », les rares éléments concrets glanés incitent à le penser. Mais les conditions matérielles et organisationnelles du combat, dès la brève guerre de mouvement et plus encore après, dans les tranchées, ne se prêtent guère à sa réalisation. Ce modèle d’un sacrifice de soi de forte intensité paraît lié à une élite militaire professionnelle préparant une guerre courte. La longueur du conflit, les modalités de la guerre de siège, l’immensité des effectifs et des pertes, l’ont rapidement marginalisé 101.
- 102 Becker J.J., 1914, Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la (...)
- 103 Qui débute en 1915 ; Cochet A., L’Opinion et le moral des soldats en 1916, d’après les (...)
- 104 Mauss M., Hubert H., op. cit., p. 127 : « Au fond, il n’y a peut-être pas de sacrifice qui (...)
- 105 Pédroncini G., Les Mutineries de 1917, Paris, PUF, 2e éd. mise à jour, 1983, pp. 311-312.
- 106 Déclaration ministérielle du 20 décembre 1917, Clemenceau G., Discours de guerre, Paris, PUF, (...)
- 107 Mosse G. L., op. cit., p. 9.
- 108 Hubert H., et Mauss M., op. cit., p. 127 : « Le sacrifice se présente donc sous un double (...)
- 109 En Allemagne, des refus de sacrifice de soi interviennent dans la défaite. Au niveau des chefs, (...)
55Nombre d’historiens de la Grande Guerre 102 ont, par ailleurs, constaté la force durable du consentement au conflit des populations impliquées, notamment en France. La thématique du sacrifice de soi en est une forme privilégiée d’expression. Les archives du contrôle postal 103 le montrent abondamment. Ce discours du sacrifice, par accord progressif, souvent implicite 104, entre combattants et dirigeants (militaires 105 et politiques 106), acquiert un profil nettement différent de celui de la « mort certaine » : il ne s’agit plus de mourir à coup sûr, mais d’accepter durablement le risque de mort (et de blessure, et de souffrance, et de séparation d’avec les siens, etc. Le sacrifice redéfini possède donc un centre, la mort, mais aussi une large périphérie). Les combattants français, en temps de « mort de masse 107 », estiment ce niveau de sacrifice de soi suffisant, la victoire finale (et les bienfaits espérés pour leurs proches et le pays) demeurant la garante de la validité 108 des sacrifices acceptés 109.
- 110 Becker J.J., Les Français dans la Grande Guerre, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 305 ; Aron R., Le(...)
56Il resterait à s’interroger sur la façon dont les sociétés européennes, notamment occidentales, ont réagi en profondeur, après la guerre, à l’ampleur des sacrifices endurés, toutes formes confondues. Sur le plan français, observateurs et historiens soulignent ce que le pacifisme viscéral de la population et des dirigeants, durant l’entre-deux-guerres, doit au refus de consentir de nouveau à des sacrifices comparables à ceux de la Grande Guerre 110. Sur le plan plus strictement militaire, apparaissent des conceptions très éloignées des doctrinaires d’avant 1914, destinées à se développer jusqu’à nos jours, et que résument bien les propos du célèbre général américain Patton :
- 111 Général Marc Défourneaux, Guerre des armes, guerre des hommes, ADDIM, 1994, p. 36. Le général (...)
« […] lui qui expliquait en substance à ses troupes que le devoir du soldat n’est pas de mourir pour sa patrie, mais de faire en sorte que d’autres soldats, dans l’autre camp, meurent pour la leur : vérité crue et cynique, aux antipodes du serment de 1914, mais dont nul ne saurait contester le bon sens 111 ».
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Cultures & Conflits n°63 (automne 2006) pp. 63-81
Référence électronique
François Lagrange, « Les combattants de la « mort certaine ». Les sens du sacrifice à l’horizon de la Grande Guerre », Cultures & Conflits, 63, automne 2006, [En ligne], mis en ligne le 05 décembre 2006. URL : http://www.conflits.org/index2113.html. Consulté le 08 septembre 2008.
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