L'altermondialisme au prisme de l'exceptionnalisme : les effets du 11 septembre 2001 sur le mouvement social européen - partie 2/2
Résumé
A la suite des attentats du 11 septembre 2001 de nombreux Etats dont la France ont adopté une série de mesures dites d'exceptions pour prévenir et lutter contre les menaces terroristes. Progressivement, dans les discours comme dans les pratiques, elles se sont élargies pour englober des formes de contestation et des espaces sociaux auxquels elles n'étaient ni préalablement ni officiellement destinées. On peut alors se demander, notamment à travers l'exemple du mouvement antiglobalisation, dans quelle mesure cette exception peut-elle renforcer ou au contraire fragiliser la cohésion sociale ? On peut alors émettre l'hypothèse que cette exception peut se lire au sens de pratiques illibérales exercées dans un régime libéral au nom de la protection des libertés. Ceci s'appuie notamment sur l'adoption de multiples lois dans divers domaines, dans plusieurs pays européens, au cours des dernières années. En s'appuyant sur l'étude des textes législatifs produits, des documents émanant du mouvement antiglobalisation et des entretiens avec différents acteurs, cette étude aura pour but d'étudier le mouvement antiglobalisation au prisme de l'exceptionnalisme et de la cohésion sociale, en insistant plus particulièrement sur l'émergence de nouvelles pratiques policières et aux atteintes aux lois fondamentales constitutives de la démocratie et aux libertés publiques que cela à produit.
Following the attacks of September 11 2001, many States whose France adopted a series of measurements known as of exceptions to prevent and fight against the terrorist threats. Gradually, in the speeches as in the practices, they widened to include forms of dispute and spaces social for which they neither beforehand nor were officially intended. Then, in particular through the example of the antiglobalization movement, we can wonder to what point can this exception reinforce or on the contrary weaken the social cohesion ? One can then put forth the assumption that this exception can be read within the meaning of illiberal practices exerted in a liberal mode in the name of the protection of freedoms. This is based in particular on the adoption of multiple laws in various fields, in several European countries, during last years. While being based on the study of the produced legislative texts, of the documents emanating of the antiglobalization movement and the discussions with various actors, the purpose of this research will be to study the antiglobalization movement with the prism of the exceptionnalism and social cohesion, while insisting more particularly on the emergence of new police practices and the attacks with the fundamental laws constitutive of the democracy and public freedoms that produced.
Texte intégral
« Considérant le contexte international, notamment les menaces terroristes réaffirmées par plusieurs attentats dans le monde depuis le 11 septembre 2001 et les récents évènements en IRAK depuis le début de l'année 2003,
Considérant les expériences précédentes lors de telles réunions internationales, notamment les Sommets de GÊNES, SEATTLE, GÖTEBORG ou QUÉBEC,
Considérant les menaces proférées à l'encontre de certains participants au Sommet des Chefs d'Etat à EVIAN-LES-BAINS, telles qu'elles s'expriment notamment sur les sites Internet anti ou alter-mondialistes, depuis le 1er janvier 2003,
Considérant les menaces visant à empêcher ou à perturber le Sommet lui même, exprimées sur les mêmes sites,
Considérant la nécessité impérative d'assurer en tout lieu et à tout moment la sécurité des Chefs d'Etat et des délégations participant au Sommet,
Considérant la nécessité de prévenir les atteintes à l'ordre public, à la sécurité des personnes ou à l'intégrité des biens publics ou privés, menacés si l'on en croit les textes émis sur divers sites Internet,
Considérant que doit être également assurée la possibilité à toutes les opinions de s'exprimer publiquement, dans le respect de la loi républicaine et du bon déroulement du Sommet,
Considérant qu'il est indispensable à cette fin d'apporter des restrictions exceptionnelles aux déplacements des personnes, à la circulation des véhicules et à l'exercice normal de certaines activités,
Considérant que ces restrictions doivent être limitées dans le temps et dans l'espace, et strictement déterminées dans leur nature, tant au regard des risques à prévenir que des droits des populations concernées et de la nécessité d'éviter des perturbations trop importantes pour la vie quotidienne,
Considérant que la zone 0 est le lieu d'hébergement et de tenue du Sommet et qu'elle doit être placée sous protection maximale compte tenu des menaces exposées ci -dessus,
Sur proposition du Secrétaire Général de la Préfecture de la Haute-Savoie,
ARRÊTE
Article 1er : Est créée sur les communes d'Evian-les-Bains et de Neuvecelle, une zone de sécurité maximale, dite « zone 0 », dont le périmètre est défini en annexe du présent arrêté.
Article 2 : Dans la zone de sécurité maximale , dite « zone 0 », et sous réserve des dispositions de l'article 4 du présent arrêté :
2.1- est interdite la présence de toute personne n'ayant pas sa résidence habituelle dans le périmètre de la zone ;
2.2- est interdit le déplacement de toute personne en dehors des cheminements spécialement autorisés ;
2.3- est interdit le stationnement de tout véhicule en dehors des garages et parkings privés ;
2.4- est interdite la circulation en véhicule motorisé du personnel des établissements hôteliers sur les voies publiques ou privées.
- 1 Arrêté n°2003-G8-01 créant une zone de sécurité maximale et portant restrictions aux (...)
Article 3 : Les interdictions édictées à l'article 2 seront applicables à compter du 29 mai 2003 à 00h00, jusqu'au 03 juin 2003 à 17h00.1 »
- 2 Salvatore Palidda, art. cit.,.
- 3 Cité par le Colonel Cavalier au séminaire de recherche sur « les perspectives sécuritaires (...)
- 4 Ibid.
Pour le sociologue italien Salvatore Palidda « nous ne sommes plus devant la formule classique du maintien de l'ordre public, mais nous sommes face à un appareil répressif qui militarise complètement le terrain, comme en temps de guerre2 ». Ceci est confirmé par le Général Lorieux qui lors d'une réunion de défense, déclare « tirer des enseignement des opérations extérieures et notamment du contrôle des foules pour pouvoir développer des capacités à confier aux armées sur le territoire national3 ». Cette vision est dénoncée par le Colonel Cavalier pour qui « il y aurait un danger à conceptualiser, à théoriser au travers d'une vision prismée qui amalgame terrorisme, criminalité, revendication sociétale4 ».
- 5 Francesco Martone, de Seattle à Gênes, gazé avec le CS, carta n°2, Janvier 2002.
De plus nombreux sont ceux qui dénoncent l'utilisation, voire l'expérimentation d'armes de guerre lors des rassemblements altermondialistes. Ainsi à Gênes du gaz CS précédemment employé en Corée en 1987 été utilisé alors que suivant la commission médicale coréenne « l'utilisation de gaz CS et d'autres gaz lacrymogènes ayant des effets cliniques comparables équivaut à une opération de guerre chimique contre les populations civiles5 ».
- 6 Il Manifesto, 27 novembre 2001.
Dès lors, tous les individus même les mieux intentionnés envers la police dénoncent cette militarisation ainsi que l'arbitraire des tracasseries qui consiste à entraver la circulation la plus élémentaire déjà difficile pour les non résidents, et leur donne l'impression d'être dans une ville assiégée, où pour un temps on tente de réécrire les règles démocratiques. Ainsi, dans Il Manifesto, le philosophe Georgio Agamben dénonçait qu' « à Gênes, on a vu comment on a pu élever les grilles et des portails et transformer le tissu urbain vivant en un espace mort qui rappelle celui des villes pestiférées et des camps de concentration6 »
- 7 G8 : la commune de Gênes se constitue partie civile dans le procès pour dévastation, Indymedia (...)
Il semble que cette stratégie de parcellisation de l'espace dont l'utilité reste à démontrer génère des tensions et est responsable d'altercations qui pourraient être aisément évitées. Ainsi, la française Valérie Vie arrêtée alors qu'elle pénétrait le poing levé dans la zone rouge déclare « qu'il était symboliquement nécessaire de passer la zone rouge7 »
De plus, cette méthode génère parfois une dispersion involontaire des cortèges, lorsque par exemple la présence policière a pour effet de modifier le parcours initialement annoncé (ce fut notamment le cas à Gênes le vendredi et le samedi).
Or, cette dispersion, qui se traduit par un éclatement en groupes plus ou moins importants, rend les opérations de maintien de l'ordre d'autant plus difficiles car elle nécessite un grand nombre de policiers dotés d'une forte mobilité et interdit l'autosurveillance par la majorité des altermondialistes qui dénoncent le recours à la violence.
En effet, nous avons pu constater, lors des observations participantes, que les groupes de « casseurs » n'interviennent pratiquement jamais dans le cadre même du cortège et agissent à la périphérie de celui-ci, là où le cortège ne peut s'interposer pour les empêcher d'opérer. Ainsi, en divisant les manifestants la police rend plus aisés les actes de saccage et les groupes de « casseurs » sont d'autant plus difficiles à repérer et à appréhender. A Gênes nous avons pu constater que la police circonscrivait l'espace où agissait les casseurs mais ne faisait rien pour stopper leurs actions, si ce n'est de les filmer. Or, leur petit nombre et l'éloignement du cortége à ce moment là permettait de toute évidence leur appréhension sans risque pour les manifestants pacifiques. On ne peut que s'interroger sur cette pratique mise en images par la presse et qui permet aux politiques de dénoncer les actions des casseurs.
C- Criminalisation ou pénalisation : un nouveau traitement judiciaire de la contestation sociale
Ce rôle et cet usage de la violence sont concomitants à un autre phénomène, qui lui est pour partie lié. En effet, on assiste depuis quelques années, et la tendance va en se développant, à un phénomène dit de « criminalisation » du mouvement social. En nous fondant sur les différentes analyses possibles, nous examinerons en quoi il s'agit plutôt d'une pénalisation que d'une criminalisation. Ceci nous conduira ensuite à voir comment une des conséquences de ce phénomène consiste à inscrire, implicitement ou explicitement, le mouvement altermondialiste dans le champ des nouvelles menaces.
La pénalisation du mouvement altermondialiste, et plus généralement du mouvement social, peut être examinée selon différents points de vue. Nous présenterons seulement ici l'analyse que font les magistrats sur la question.
Nous avons mené une série d'entretiens avec des magistrats indépendants ou représentants syndicaux. Dans tous les cas à la question « assiste-t-on à une criminalisation du mouvement altermondialiste ? » leur réponse est toujours négative.
Certes ces représentants de l'autorité judiciaire ne nient pas que depuis quelques années on assiste à une augmentation très nette des affaires et à un alourdissement des peines impliquant des individus ayant pris part à des manifestations de lutte contre la mondialisation ou plus largement appartenant au mouvement social. C'est notamment le cas de la française Valérie Vie, accusée de « destruction de biens publics appartenant à la collectivité, violence à agents et résistance aux forces de l'ordre » à Gênes et qui encourt une peine de prison pouvant aller de 6 mois à 5 ans.
Toutefois, il semble impossible de trouver dans le traitement judiciaire une spécifité propre à l'altermondialisme tant celui-ci est indissociable du mouvement social. Néanmoins, pour les magistrats interrogés si l'on ne peu parler de criminalisation on constate en revanche une pénalisation accrue des populations participant à ce type de manifestations. Cette pénalisation semble s'expliquer par un changement des mentalités judiciaires liées à une modification de sleur fonctionnement et de leurs pratiques.
Aujourd'hui dans une période de valorisation de la politique de la tolérance zéro, les magistrats sont soumis à de nouvelles contraintes qui ont pour effet de produire une forte mécanisation de l'acte judiciaire.
En effet, jusque vers le milieu des années 1990, la justice opérait une forme de triage des dossiers dont beaucoup ont été classés sans suite. Aujourd'hui pour répondre à la politique de tolérance zéro, toutes les affaires font l'objet d'un jugement. Ici, seul le fait entériné est pris en compte. Aussi les magistrats ont-ils une approche rationaliste des faits qui conduit à leur décontextualisation.
Cette mécanisation de l'appareil judiciaire modifie notablement l'attitude des magistrats à l'égard des individus arrêtés lors des manifestations. Là où jusqu'à récemment ils tenaient compte des circonstances, en donnant la primeur à l'exercice d'un droit fondamental, en l'occurrence le droit de manifester, ils ne retiennent aujourd'hui que le fait. Ainsi, le militant n'est pas appréhendé et déféré pour avoir manifesté mais pour, par exemple, avoir jeté des tracts sur la voie publique ou graffité des murs. Cette attitude n'est pas politique et ne nécessite pas de textes de lois nouveaux. On ne peut donc pas à proprement parler de criminalisation.
En effet le terme ne peut être employé car jamais les préfets n'interdisent une manifestation, ils se contentent de l'encadrer par les moyens traditionnels (force de l'ordre) et par des moyens presque incongrus, les services de nettoyage, en faisant surveiller les pourtours. Ainsi, on ne touche pas à l'espace sacré de la manifestation mais on l'enserre, on l'encadre et par là même, on pénalise.
- 8 Entretien avec le secrétaire du Syndicat de la magistrature.
Concernant les dossiers traités à l'issue du sommet Européen de Nice, « les magistrats ont jugé comme s'ils n'étaient pas au courant que les actes avaient été commis lors des manifestations8 ». Ainsi, si dans les années 60-90, lors d'une grève, l'occupation des locaux comme la séquestration d'un patron étaient jugées non comme un délit pénal (occupation, séquestration) mais comme un acte politique commis dans l'exercice d'un droit fondamental (la grève) aujourd'hui cette grille de lecture est inversée et seul le fait et rien que le fait compte. C'est l'abandon de la primeur donnée à l'exercice des droits fondamentaux.
Le même processus est visible dans les procès fait à José Bovè concernant les OGM. Il a certes été reconnu que, par son action, M. Bové recherchait un plus grand bien et la protection de la collectivité mais à aucun moment l'infraction politique n'a été retenue. La décontextualalisation permet la pénalisation au final politique mais sans qu'il soit nécessaire de le dire et encore moins de l'écrire.
- 9 Entretien avec le secrétaire du Syndicat de la magistrature.
Ainsi, les tribunaux n'ont pas besoin de répondre à une infraction politique pour punir les prévenus. « On ne juge plus un individu mais un acte, et un acte en soi n'a pas une signification mais seulement une qualification juridique9 ».
Le magistrat en qualifiant l'infraction et en la décontextualisant participe du maintien de l'ordre et de la pénalisation du mouvement car toute activité politique et sociale (exemple la manifestation) relève du pénal quand on exclut de manière systématique la finalité de l'acte. Ainsi, on sape les libertés fondamentales sans qu'il soit nécessaire de produire des textes politiques en ce sens, il suffit seulement de recourir aux textes existants.
On ne peut donc pas parler de particularisme de l'action judiciaire à l'égard du mouvement social mais seulement d'un retour à des pratiques antérieures. Aujourd'hui le sens de l'acte n'existe plus, il n'est plus pris en compte. Cette approche technicienne de la justice a pour effet de regarder seulement l'acte et d'y donner une réponse.
- 10 Pour la première fois depuis de nombreuses années, les avocats ont manifesté dans différentes (...)
Toutefois, la pénalisation du mouvement altermondialiste et plus généralement du mouvement social ne s'explique pas uniquement par cette mécanisation de la justice. Il faut aussi y ajouter d'une part les conséquences du pouvoir accru de la police par rapport à la justice et d'autre part celles de la confusion qui semble se faire chez les procureurs entre le maintien de l'ordre et le droit. Dans ce domaine il n'est qu'à voir les débats nés en France autour de la loi Perben II10.
En effet, si la mission des procureurs est de limiter les troubles à l'ordre public et non plus de juger des infractions déterminées, on bouleverse la mentalité judiciaire et sa fonction dans la société. Or, l'attitude de la police semble confirmer cette évolution. Aujourd'hui, la police ne cherche plus judiciairement la raison de l'infraction elle se contente de la constater. D'ailleurs dans le cadre des traitements en temps réel comment pourrait-il en être autrement ?
Ainsi, la pénalisation du mouvement social n'est pas le résultat d'un acte politique (même si des choix politiques y président) mais de changement dans la manière de juger et de l'inversion des rapports police/justice.
Toutefois, à côté de cette pénalisation stricto sensu, s'opèrent d'autres processus liés aux nouvelles technologies face auxquelles le droit reste pour le moment inefficace voire inopérant. C'est le cas des questions juridiques que soulève la constitution de fichiers, l'utilisation de caméra etc. Pour les altermondialistes ces pratiques représentent des atteintes aux libertés élémentaires et participent de la criminalisation du mouvement. D'un point de vue juridique les choses apparaissent de manière beaucoup plus complexe. Sur ces thèmes le droit est balbutiant, notamment en ce qui concerne le droit à l'image. En effet, se pose ici la question de l'utilisation qui peut être faite d'images (photo ou vidéo) prises par les forces de l'ordre au cours d'un rassemblement ou d'une manifestation. Rien ne garantit qu'elles ne seront pas intégrées dans des fichiers ou diffusées largement auprès des forces de sécurité d'autres Etats que celui dans lequel elles ont été prises.
Nous sommes ici en présence de techniques préventives qui notamment dans le cas des fichiers n'ont jamais été appréhendées par le droit classique.
- 11 Conseil de l'UE exigences relatives au SIS, SIS 100, comix 742, 14094/01 du 21.11.2001.p.5.
Si un fichier ne contient aucune mention sur la race, la religion etc. il n'est pas en soi défini comme portant atteinte aux libertés fondamentales. Idem pour les caméras ; les films produits ne sont qu'un doublement de la réalité, ils ne constituent pas en soi une entrave aux droits de circuler, de manifester etc. même si bien sûr ils sont faits pour être utilisés. Nous avons ici à faire à la suspicion et non à la répression ou la pénalisation. La fiche, comme le film sont des actes préparatoires, aussi sommes nous en présence d'une forme de procès d'intention que seule la construction d'un droit à l'anonymat serait en mesure de clarifier. Cette option ne semble pas retenue par l'UE qui demande dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, « d'élargir l'accès au SIS à d'autres services publics, [ce qui ] amène logiquement à proposer l'accès au SIS aux services de sécurité et de renseignements11 ».
- 12 Cf par exemple Conseil de l'Europe, Convention sur la cybercriminalité, Budapest, 23 novembre (...)
Cette logique se retrouve dans le domaine du cyber-espace dans la mesure où un certain nombre de texte, par exemple la loi sur l'économie numérique en cours d'examen en France, visent à donner des outils aux forces de l'ordre afin de contrôler ce qui se passe dans le domaine de l'Internet, largement utilisé sous la forme de listes de diffusion ou de sites web par les militants altermondialistes. Sous couvert de lutte contre la cybercriminalité, phénomène dont on ne peut nier l'existence, les autorités nationales ou supra nationales, tentent de limiter les possibilités d'utilisation des nouvelles technologies12.
La criminalisation du mouvement dénoncée par les acteurs qui le composent repose aussi sur les heurts violents qui opposent police et manifestants lors des manifestations. Ici, encore, cette augmentation des affrontements plaide dans le sens de la non criminalisation du mouvement.
- 13 Amnesty international rapport 2003.
Prenons pour exemple le cas de Gênes et de Göteborg où cela apparaît clairement. A Gênes l'attitude de la police italienne a été d'opter délibérément pour la répression au détriment de la pénalisation. Le but des carabiniers n'étaient pas de déférer des individus devant les tribunaux, mais seulement de recourir à la force, pour la force. Ici, on assiste à une dérive autoritaire qui n'a pas besoin du pénal pour assimiler les manifestants à des ennemis. Comme des individus pour lesquels le droit n'a pas à s'appliquer même pour les sanctionner. Ici, la force prime le droit. Nous ne sommes alors en présence ni d'une criminalisation ni d'une pénalisation, mais d'une exaction de l'Etat. La police a manipulé des preuves, pratiquée des arrestations et des détentions arbitraires. Ainsi que l'a reconnu la chambre d'appel du tribunal de Naples : « Il ne faisait aucun doute que la police s'était comportée de manière violente et oppressive en violation manifeste des dispositions législatives, en particulier dans le lieu de détention, et que ce qui s'était passé avait été anormal et absolument injustifiable13 ».
- 14 Selon Alessandro Mantovani, 73 policiers ont été inculpés et déférés devant le tribunal, 30 (...)
Le plus surprenant c'est que face à ces dérives qu'ils dénoncent par ailleurs, les militants n'entament que rarement de recours juridiques, ce qui témoigne de leur perte de confiance dans l'appareil judiciaire. Ici, le cas de Gênes constitue une exception. En effet en raison de la violence mais aussi de la nature des exactions commises par les forces du maintien de l'ordre plusieurs centaines de militants de divers pays ont entamé des procédures judiciaires. Ainsi en octobre 2003, 73 policiers sont passés devant les tribunaux italiens14.
En conclusion, on peut dire que nous sommes davantage, du moins en ce qui concerne les pratiques, dans une volonté manifeste de pénalisation individuelle des participants que dans une démarche de criminalisation du mouvement dans son ensemble. En effet, le mouvement altermondialiste ne connaît pas (encore) d'interdiction en tant que tel, mais ce sont bien les membres qui le composent qui sont visés par les différentes mesures.
- 15 Cf les témoignages publiés dans samizdat.net, Gênes, les multitudes en marches contre l'Empire, (...)
A l'approche des différents contre-sommets, les interdictions nominatives de quitter le territoire et les contrôles aux frontières se multiplient, allant même jusqu'à des arrestations préventives. Ainsi, à Ottawa, la seule arrestation qui a eu lieu pendant les manifestations, concernait une personne qui était accusée par la police de faits antérieurs mais qui n'avaient rien à voir avec le cortège auquel cette personne participait. Cas « extrême », certes, mais qui ne doit pas obérer, par ailleurs, les nombreuses arrestations qui sont opérées au cours des manifestations15.
III- Le 11 septembre rupture ou légitimation ?
- 16 Sur la polarisation, voir Doug McAdam, Sidney Tarrow and Charles Tilly, Dynamics of Contention, (...)
- 17 Donatella della Porta et Sidney Tarrow , Après Gênes et New York : le mouvement (...)
En première approche, si l'on se réfère à un certain nombre de discours et d'analyses, la date du 11 septembre semble constituer un tournant quant aux discours et aux pratiques des acteurs tant politiques que médiatiques par rapport au mouvement altermondialiste. Les attentats commis à l'encontre des Twin Towers marquent apparemment une rupture avec les pratiques et les discours antérieurs par rapport aux mouvements sociaux. Il se produit désormais un glissment pour les inscrire dans le champ des nouvelles menaces conduisant progressivement à ce qu' « il existe encore un autre danger : l'expérience américaine des années 1960 ainsi que l'expérience italienne des années 1970 montrent que la criminalisation des mouvements sociaux contribue à les radicaliser et à les polariser. Le fervent patriotisme déclenché par les événements du 11 septembre peut déclencher ce processus de polarisation16. Si nous ne restons pas vigilants, l'Amérique pourrait entrer dans une nouvelle vague de répression au nom de la démocratie17 ».
- 18 Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, FNSP, 1986, p. 199.
Aussi est-il nécessaire de revenir sur un certain nombre de textes afin d'examiner les dichotomies existantes entre les lois et les pratiques. Ainsi on notera à cet égard que le 11 septembre agit comme un catalyseur dans les politiques répressives, catalyseur qui s'apparente au processus de saillances situationnelles autour desquelles « s'organisent les définitions des situations efficaces, celles qui, ne serait-ce que pour une durée très limitée, s'imposent aux calculs des acteurs et orientent leur activité tactique18 ». Le 11 septembre répond donc à des conditions d'incertitude structurelle où les instruments routiniers d'évaluation et d'interprétation ne sont plus efficaces. En effet, on constate que cette attitude répressive qui avait par le passé eut du mal à s'imposer profite de ce « choc » pour se parer aux yeux de nombreux acteurs de la légitimité qui jusqu'ici lui faisait défaut. Les défenseurs des droits inhérents aux régimes démocratiques perdent de leur puissance et semble même rencontrer des difficultés morales pour lutter activement contre cette démarche. Ici, la relation avec une opinion publique alarmée par les politiques et les médias rend leur positionnement délicat car ils risquent d'être taxées d'irresponsabilité voire de complaisance avec les responsables des attentats puisque lutte contre le terrorise et devoir national se confondent dans les discours officiels et médiatiques.
Nous examinerons ensuite la façon dont le mouvement altermondialiste a progressivement été inscrit dans le champ des nouvelles menaces avant de revenir sur ce que l'on peut qualifier d'après 11 septembre 2001 en actes.
A- Les évolutions juridiques récentes
- 19 Acte du Conseil du 24 septembre 1996 établissant la convention relative à l'extradition entre (...)
Les mesures prises par différents gouvernements tant au niveau européen que mondial afin de lutter contre la « menace terroriste » depuis le 11 septembre 2001 peut donner l'impression d'une création en réaction aux attentats de New-York alors que si l'on examine les évolutions des textes juridiques et des pratiques en la matière, il apparaît clairement que nombre d'entre eux existaient auparavant, de manière latente ou peu visible19. Néanmoins il est certain que les événements du 11 septembre 2001 marquent un tournant dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que s'il y a bien un continuum en la matière, il y a à compter du dernier trimestre 2001, une accélération des textes et des dispositions prises par les diverses instances de l'Union Européenne.
- 20 Décision-cadre du conseil relative à la lutte contre le terrorisme, COM(2001) 521 Final, (...)
A peine 8 jours après l'effondrement des Twin Towers, le conseil de l'Union Européenne adopte une décision visant à combattre le terrorisme. Celle-ci s'inscrit totalement dans la continuité de textes antérieurs, comme par exemple la convention de 1977 tout en accentuant les bases de la politique que l'Europe souhaite mettre en oeuvre. A cet égard le texte donne une définition de l'« infraction terroriste »20. Pourtant, il parait difficile de définir clairement ce qu'est le terrorisme comme en témoigne l'éventail de définitions données par le ministère de défense américain, le FBI et le département d'Etat américain. Selon le premier, il s'agit du « recours délibéré à la violence illicite qui est destiné à inspirer la peur pour contraindre ou intimider les pouvoirs publics ou la société, en vue de fins qui sont généralement d'ordre politique, religieux ou idéologique. », pour le second du « recours illicite à la force et à la violence dirigé contre des personnes ou des biens aux fins d'intimider ou de contraindre les pouvoirs publics, la population civile ou tout segment de celle-ci, dans la poursuite d'objectifs d'ordre politique ou social. » alors que pour le troisième c'est la « violence préméditée, à mobile politique, qui est perpétrée à l'encontre de cibles non combattantes par des groupes internes à un pays ou des agents clandestins dont le but est généralement d'influer sur un public. »
- 21 Amnesty international, Amnesty dénonce la guerre contre le terrorisme menée toujours davantage (...)
- 22 State watch, définition du terrorisme, 23 septembre 2001.
Une définition tellement large et complexe qu'elle suscite nombre d'inquiétudes notamment au sein des organisations de défense des droits de l'homme. Ainsi Amnesty international « dénonce les gouvernements qui ont profité du crime contre l'humanité qu'ont été les attentats du 11 septembre 2001 pour accentuer la répression, saper la protection des droits de l'homme et étouffer les opposants politiques […] L'organisation dénonce les lois et décrets liberticides adoptés depuis le 11 septembre dernier21 ». L'imprécision de la définition est aussi dénoncée par Statwatch pour qui la proposition de la commission européenne dans le cadre de la décision cadre « fournit une large définition du terrorisme qui pourrait être employée contre la dissidence légitime[…], la définition de sans modification couvriraient de nombreuses activités qui semblent exiger un ordre public, pas un ordre anti-terroriste22 »
- 23 Décision-cadre du conseil relative à la lutte contre le terrorisme, COM(2001) 521 Final, (...)
Dans la framework decision on combating terrorism le conseil donne des éléments de compréhension de ce que peut être la politique européenne en la matière. Partant du constat que que la nature des infractions terroristes a profondément changé, il note « l'insuffisance des formes traditionnelles de coopération judiciaire et policière dans la lutte contre le terrorisme. Le terrorisme résulte de plus en plus des activités de réseaux opérant au niveau international, qui sont basés dans plusieurs pays, exploitent les lacunes juridiques résultant des limites géographiques des enquêtes et bénéficient parfois d'une importante aide financière et logistique. Compte tenu de l'absence de frontières dans l'UE et du droit de libre circulation des personnes il importe de prendre de nouvelles mesures […] en élaborant des propositions législatives […] et en renforçant la coopération judiciaire et policière23 »
- 24 Déclaration à la presse, Bruxelles, 8 décembre 2003
- 25 Cf EU actions : Police and Judicial cooperation, http://europa.eu.in (...)
Ainsi, on observe une multiplication des textes, mesures, décisions et communiqués émanant des instances européennes au cours des semaines et des mois suivant le 11 septembre 2001. D'importance inégale et de statuts variés, l'accroissement de ces différents textes témoigne de l'intérêt et de l'importance de cette question pour les instances européennes. Les ministres des affaires étrangères de l'UE déclaraient d'ailleurs conjointement que le terrorisme était « l'une des plus grande priorité de l'union européenne24 ». En effet, on peut voir qu'entre septembre 2001 et mai 2002, environ 30 textes sont adoptés ou traitent de cette question25 Nous n'en prendrons ici que deux exemples, concernant le mouvement altermondialiste, qui semblent cependant être symptomatiques de phénomènes plus larges C'est le cas des questions juridiques que soulève la constitution de fichiers, l'utilisation de caméra etc. Pour les membres de ce mouvement ces pratiques représentent des atteintes aux libertés élémentaires et participent de la criminalisation du mouvement. Toutefois, il convient de rappeler que ces pratiques et cette tendance à la pénalisation ne s'applique pas seulement à l'encontre du mouvement altermondialiste et procède d'un processus plus large qui touche la société en général comme le montre par exemple les mesures prises à l'égard des rassemblements dans les hall d'immeubles.
Ici, la liberté de réunion n'est pas remise en cause, la police n'intervient pas sur le fait d'être à plusieurs (ce qui porterait atteinte à un droit fondamental) mais relève le tapage, les nuisances etc.
- 26 Cf le témoignage de Aude, militante visée par ces mesures, lors des forums organisés à (...)
A ce premier type de mesure s'ajoutent l'utilisation des fichiers, ce qui est bien souvent illégal. On a vu ainsi des personnes qui avaient été manifester à Prague, être ensuite interdites d'entrée sur le territoire suisse lors du sommet de Davos, la police arguant de l'existence d'une « liste » de personnes « indésirables » qui leur aurait été transmise par les autorités tchèques26.
- 27 Nicolas Bourcier, L'obsession sécuritaire gagne plusieurs Etats, l'Espagne en tête, Le Monde, 21 (...)
« L'idée d'une base de données recensant les manifestants violents et accessible par les services de police n'est pas nouvelle. Un mois après les heurts survenus dans les rues de Göteborg lors du sommet de la mi- juin 2001, les ministres des affaires intérieures se sont réunis à Bruxelles pour se saisir du dossier. Malgré la détermination, entre autres, du social-démocrate allemand Otto Schily, les ministres n'ont pas adopté la création d'une liste desdits activistes virulents et voyageurs. Ils se sont quittés néanmoins en recommandant aux pays européens d'harmoniser leurs législations afin d'arrêter aux frontières ces éléments perturbateurs 27 ».
- 28 Journal officiel de la communauté européenne, C 205 E/80, 25.8.2002..
En janvier 2002, une question écrite a été posée par Luisa Morgantini au conseil au sujet « de la création d'une unité antimondialisation et d'un fichier sur les manifestants par le ministère espagnol de l'intérieur chargée d'intervenir lors des événements qui pourraient avoir lieu durant la présidence espagnole de l'UE et plus spécifiquement de parer à tout désordre susceptible de se produire à l'occasion de manifestations antimondialisation » ainsi que sur l'éventuelle « mise à jour d'un fichier contenant l'identité de nombreux participants à des manifestations tenues pendant les sommets de Göteborg, Gênes et Barcelone. Les services de renseignement espagnols ont déclaré que depuis décembre dernier, ils contrôlent les sites internet des mouvements opposés à la mondialisation 28 »
- 29 Ibid, 2002/C/2005 E 087 et 2002/C/2005 E 08.
L'existence de ce type d'initiatives inquiète certains parlementaires européens quant à leur légalité ; ainsi le même jour Alain Krivine et Fodé Scylla interrogent le conseil afin de savoir si ce dernier « pense que la création d'une base de donnéee telle que décrite ci-dessus soit conforme aux traités européens en matière de protection de la vie privée ? et […] si le conseil peut garantir que les manifestants fichés pourront avoir accès à leur données personnelles ?29 »
Ce type de questionnement est en réalité une forme d'extension européenne, voir internationale, d'éléments que l'on retrouve au plan national. Par exemple, en ce qui concerne la France, policiers et gendarmes disposent de fichiers informatisés constituant autant de bases de renseignements.
- 30 Piotr Smolar, Policiers et gendarmes disposent de nombreuses bases informatisées de
Le décret portant création du système de traitement des infractions constatées (STIC) date du 5 juillet 2001, mais en réalité, le STIC était déjà utilisé depuis 1996. Il recense les informations recueillies sur les auteurs de crimes et de délits et les victimes, sans limitation d'âge. Placées sous le contrôle du procureur de la République, les données sont effacées en cas de relaxe et d'acquittement. Les quelque 4,5 millions de mis en cause demeurent dans le STIC de cinq à quarante ans maximum ; les 19 millions de victimes, elles, y restent quinze ans, mais peuvent demander l'effacement lorsque leur affaire a été jugée. Près de 50 000 policiers peuvent consulter ce fichier, dans les commissariats comme dans les services de police judiciaire30.
Les gendarmes quant à eux, ont accès à une base de renseignements du même type, JUDEX, comportant des informations tout à fait similaires. Les deux forces de sécurité ont accès aux données du système d'information Schengen, qui regroupe les données de quinze pays européens ainsi qu'au fichier informatisé du terrorisme (FIT), qui comporte près de 20 000 noms.
- 31 Compte rendu analytique officiel de la séance du 14 novembre 2002, article 9, Assemblée (...)
Ces deux fichiers peuvent contenir des informations sur les personnes, sans limitation d'âge, à l'encontre desquelles sont réunies, lors de l'enquête préliminaire, de l'enquête de flagrance des indices ou des éléments graves attestant ou faisant présumer leur participation à la commission des faits, objet de l'enquête. La CNIL n'ayant pas été consultée, craint de voir ces fichiers devenir un second casier judiciaire et demande que la décision d'inscrire ou non une personne soit prise par un magistrat et non par un officier de police judiciaire31.
Dans un autre domaine, celui des communications électroniques, se mettent en place de nouvelles formes de surveillance qui affectent directement les membres du mouvement altermondialisation et concernent également un de leurs moyens privilégiés de communication.
En effet, depuis le début des années 2000, différents gouvernements ont pris des dispositions, tant au plan national qu'européen et mondial, visant à mettre sous surveillance les moyens de communication électronique. La LSI et la LEN en France, la LSSI en Espagne, les décisions prises par le Parlement européen au printemps 2002, les tentatives avortées de législations mondiales évoquées dans le cadre de la préparation de la réunion du G8 de Kananaskis, constituent toutes des mesures, présentes ou à venir, visant à exercer un contrôle de plus en plus important des échanges sur le Net.
- 32 Office fédéral de la police, (DFJP), Rapport sur la sécurité intérieure de la Suisse, Rapport (...)
Ainsi, le rapport 2002 de l'office fédéral de la police suisse indique que « les « antimondialisation » utilisent régulièrement les possibilités offertes par les moyens de télécommunication modernes, tels qu'Internet, qui est employé tant comme moyen de communication entre les groupes et leurs membres que comme moyen de diffusion d'informations sur les manifestations prévues et d'appel à la participation. Début 2001, un groupe de pirates informatiques s'est introduit, via Internet, dans le système du Forum économique mondial (WEF) de Davos. Les pirates ont réussi à accéder à des données confidentielles, telles que des adresses privées, des numéros de téléphone, des adresses électroniques, des numéros de cartes de crédit et des mots de passe de personnes qui participaient au WEF. Cette opération a été relativement facile à mener car les mesures de sécurité élémentaires n'avaient pas été totalement appliquées. Le site des organisateurs a été attaqué et bloqué pendant l'édition 2002 duWEF.32 »
Il s'agit certes de moyens de portée générale mais qui ont une incidence directe et déterminante sur les militants altermondialistes, pour lesquels, la communication électronique (mail, web) joue un rôle fondamental. Ces décisions constituent progressivement un véritable arsenal juridique dont l'influence est importante dans le sens où elles permettent d'instituer, ou de tenter du moins de mettre en place, un véritable contrôle et une surveillance du cyberspace.
On passe ainsi progressivement de la négation d'une menace sociale considérée comme légitime à des phénomènes de restriction de liberté de circulation et de surveillance accrue des membres du mouvement altermondialisation. Mais ce processus va encore plus loin dans la mesure où, un certain nombre d'instances, policières ou non, tendent de plus en plus à l'assimiler à un mouvement terroriste.
B- Vers la dérive de l'inscription du mouvement altermondialisation dans le champ des nouvelles menaces
Il semble que le processus visant à inscrire le mouvement altermondialisation dans le champ des nouvelles menaces se soit développé de manière significative depuis les attentats du 11 septembre 2001.
Toutefois avant d'analyser ce que certains considèrent comme le principal tournant dans la gestion du mouvement, nous souhaitons rappeler qu'un virage semblait déjà en train de s'opérer depuis le contre-sommet de Göteborg et qui est apparu nettement à l'occasion du G8 de Gênes. L'aspect répressif de Göteborg a été en grande partie occulté à cause de la faible médiatisation dont le sommet a été l'objet. Gênes, à l'inverse, a véritablement été placé sous les feux de projecteurs et cette forte médiatisation a contribué à faire prendre conscience à un certain nombre de militants de la répression dont ils étaient l'objet.
Par ailleurs, il convient de ne pas occulter le fait qu'un certain nombre de lois, prises tant au plan national qu'au niveau international, l'ont été dès avant les événements du 11 septembre, contribuant ainsi à créer une ambiance particulière, préparant en quelque sorte le terrain.
Ainsi, on peut considérer que la gestion du mouvement altermondialiste avait connu un tournant dès avant le 11 septembre 2001 même si celui-ci n'avait pas, à ce moment là, la visibilité qu'il a acquise par la suite.
Toutefois, c'est au lendemain du 11 septembre 2001 que se fait de manière visible la modification du discours de certains responsables, rapprochant voire assimilant, le mouvement altermondialisation à un mouvement terroriste.
- 33 Conseil de l'UE, 29 janvier 2002, présidence groupe terrorisme, ENFOPOL18, 5712/02.
Certes en Europe ce rapprochement entre terrorisme et contestations sociales n'est pas nouveau, particulièrement pour des Etats confrontés à des mouvements séparatistes. C'est le cas notamment du gouvernement de M. José Maria Aznar qui accueillait en juin 2002 le sommet Européen à Séville. A cette occasion Madrid hantée par la lutte contre les revendications basques entraînées par l'ETA a profité du climat créé par les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 pour faire du contrôle de toute forme de protestation radicale une des priorités de sa présidence européenne. Le groupe Terrorisme du conseil de l'union européenne lors de la présidence espagnole constate une augmentation des actes de violence lors des contre sommets et dénonce « que ces faits se déroulent dans un contexte flou dans la mesure où ce phénomène s'abrite derrière divers paravents sociaux. Par contexte flou, il faut entendre les organisations qui sous couvert de leur caractère légal se livrent à des actions en marge de leurs activités déclarées aidant ainsi indirectement les organisations terroristes à parvenir à leurs fins. Il s'agit là d'une manipulation manifeste qui, à l'heure actuelle, représente une menace sérieuse risquant de s'amplifier considérablement à très court terme. » La présidence espagnole propose pour y remédier que soit établi un formulaire destiné aux échanges d'informations concernant les incidents terroristes. « Ce serait un instrument très utile pour prévenir, voire réprimer, le radicalisme violent des jeunes en milieu urbain, de plus en plus manipulés par les organisations terroristes pour réaliser leurs propres objectifs criminels33 ».
Cette assimilation altermondialisme/terrorisme particulièrement prégante sous le gouvernement espagnol a été clairement ressentie par les militants lors du contre-sommet de juin 2002.
Ainsi, un militant anonyme relate ses impressions du déroulement du sommet de Séville, mesuré à l'aune de l'attitude policière :
- 34 Anonyme, Petites remarques sur la stratégie policière à Séville, juin 2002, (...)
« Peu de confrontations directes avec la police à Séville, mais une véritable et pesante ambiance d'état d'exception permanent. La presse espagnole, se chargeant de distiller à souhait la crainte du « terrorisme » de l'ETA pour légitimer toutes ces mesures suréalistes de sécurité... Stratégie efficace visiblement, et à laquelle le mouvement a visiblement eu du mal à répondre hier à Séville34 ».
Mais plus largement, la lutte contre le terrorisme, lancée par les Etats-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre et reprise par la communauté internationale, n'a fait qu'accentuer la tendance sécuritaire, qui, selon les défenseurs des libertés civiles, entraîne une dégradation des principes fondamentaux des droits de l'homme.
Toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, cette orientation, prônée en particulier par le gouvernement espagnol dans le cadre de la gestion du sommet de Séville, n'est pas sans se heurter à des résistances au sein des Quinze.
Néanmoins en dépit de ces tendances, il apparaît clairement que les attentats du 11 septembre 2001 transforment radicalement la situation en accroissant notablement la tendance sécuritaire.
- 35 Rapport de l'association libertés immuables, 11 septembre 2001 - 11 septembre 2002 : 120 jours (...)
On constate qu'il y a deux formes de réactions étatiques : une motivée par la peur et l'autre, la plus prégnante, motivée par l'opportunisme. Ainsi, la Grande-Bretagne prend un virage à 180 degrés en votant sa loi antiterroriste de mi-décembre 2001, étant ainsi le premier pays à déroger à la convention européenne des droits de l'homme. Cette loi qui permet la détention en l'absence d'instruction et d'accusation, qui somme les médias de distinguer le vrai du faux et qui épie Internet se retrouve à quelques éléments près au Canada dans la loi C36 entrée en vigueur le 24 décembre 2001 mais aussi en France avec le vote le 15 novembre de la même année de la LSQ, en Allemagne où la loi adoptée par le Budestag est jugée « catastrophique » par le ministre fédéral de l'Intérieur Otto Schily, en Italie où pour lutter contre le terrorisme les services secrets civils (SISDE) et militaires (SISMI) pourront agir en toute impunité et dans l'ensemble de l'Union européenne début novembre 2001 avec le projet de décision cadre relative à l'harmonisation de la lutte contre le terrorisme35.
- 36 Nicolas Bourcier, L'obsession sécuritaire gagne plusieurs Etats, l'Espagne en tête, Le Monde, 21 (...)
Pour l'avocat parisien Antoine Comte cette nouvelle attitude risque à terme de porter atteinte aux droits fondamentaux. Aussi dénonce-t-il le fait de : « mailler et corseter de manière très serrée les droits démocratiques. Les fichiers de renseignements ne vont pas seulement se croiser en Europe mais franchir l'Atlantique pour bloquer aux frontières certaines personnes indésirables lors d'un prochain Seattle36 ».
- 37 Sommet d'Evian : vers le blocage des frontières, L'humanité, 15 mai 2003.
Par ailleurs, à l'occasion du contre-sommet européen de Nice ainsi que de celui d'Evian, Christophe Aguiton déclarait « qu'en matière de frontières les traditions françaises sont particulièrement déplorables […] et qu'avec l'Espagne nous somme probablement le seul pays européen à avoir bloqué plusieurs fois l'arrivée de citoyens d'autres pays de l'Union pour des rassemblements. » Il précise également « que le point aveugle du dispositif résiden dans l'existence avouée par les autorités françaises de listes noires établies par les pays d'origine et recensant les individus considérés comme dangereux, les critères de classement étant laissés au libre arbitre des autorités respectives.37 »
Ce type de positionnement amène Tony Bunyan responsable de Statewatch, à rappeler que« les groupes de protestation ne sont pas des organisations terroristes. Il n' y a pas de preuves, que les groupes protestataires aient un lien quelconque avec des vrais groupes terroristes ».
- 38 Le Monde du 21 juin 2002.
- 39 Séminaire de recherche sur « les perspectives sécuritaires dans la doctrine militaire (...)
Ainsi que le souligne un « expert en sécurité » interviewé par Le Monde, « des manifestants et des casseurs, il y en a toujours eu. Il ne faut pas confondre troubles à l'ordre public et terrorisme38 ».Pourtant parmi les cadres de la doctrine militaire française le pas est franchi. Pour le Général Francart, il y a différents types de violence à maîtriser en externe comme en interne, car selon lui on peut établir des similitudes. En effet, il établi des corrélations entre la violence engagé sur le territoire national et à l'extérieur, (notamment le fondamentalisme religieux), puis la violence sociétale dans lequel pour lui se mêlent, « les gangs de quartier, (…), les groupes de loisirs à risques (. ..)etc. » et « la violence de masse c'est-à-dire les casseurs post manifestations et la violence corporatiste, syndicale, antimondialiste39 et les antimondialistes, on l'a vu, vont à l'extrême violence ».
On est en droit de se demander sur quels faits se base cette affirmation car les derniers rassemblements altermondialistes n'ont été le théâtre d'aucun débordement et leur mode de fonctionnement ne varie en rien de la manifestation de type « classique ».
C- L'après 11 septembre en actes
La conjonction de l'ensemble des éléments évoqués plus haut permet d'esquisser, en ce qui concerne le mouvement altermondialiste considéré ici comme symptomatique de phénomènes plus généraux, une grille de lecture renouvelée de l'interprétation des événements du 11 septembre 2001. En effet, la visibilité donnée après cette date à un certain nombre de mesures, ne doit pas masquer des origines plus lointaines.
A cet égard, la rapide comparaison entre deux rapports émanant de l'Office fédéral de la police suisse est révélatrice. Nous nous appuyons ici sur cet exemple mais celui-ci, compte tenu des éléments donnés précédemment, nous semble être symptomatique de tendances plus globales que l'on peut observer aussi bien au sein des pays membres de l'Union européenne qu'aux Etats-Unis ou au Canada.
- 40 Office fédéral de la police, Département fédéral de Justice et Police, Service d'analyse et (...)
Ecrit en juillet 2001, le rapport de l'Office fédéral de la police suisse pose les prémices d'une tendance qui ira en s'accentuant après les attentats du 11 septembre de la même année. Même si les auteurs restent relativement prudents, ils ne peuvent s'empêcher de s'interroger : « La question se pose de savoir quelle est la probabilité de voir les actuels débordements émaillant les manifestations à caractère majoritairement pacifique contre la mondialisation se multiplier ou les voir se muer en véritable mouvement terroriste »40.
Même si la réponse apportée dans le texte est relativement nuancée, il n'en demeure pas moins que pour nombre d'instances en charge des questions de sécurité, hors ou au sein de l'Union européenne, le mouvement altermondialisation constitue une menace, prise on ne peut plus au sérieux.
- 41 Office fédéral de la police, (DFJP), Rapport sur la sécurité intérieure de la Suisse, Rapport (...)
- 42 Office fédéral de la police, (DFJP), Rapport sur la sécurité intérieure de la Suisse, Rapport (...)
Un an plus tard, le positionnement du même organisme évoluait. En effet, le rapport rédigé en juillet 2002 comporte une partie intitulée « Antimondialisation » dans le chapitre consacré à la question du « Terrorisme et extrémisme violent »41. Le texte souligne que des « actes de violence[sont] toujours probables » et que « les actions dirigées contre la mondialisation sont amenées à attirer et à mobiliser de plus en plus de personnes d'horizons divers. Outre la grande majorité des manifestants pacifiques, des personnes et des groupes extrêmement violents pourraient, à l'avenir et de plus en plus souvent, utiliser ces manifestations à mauvais escient pour servir leurs causes. Par conséquent, le risque que les prochaines manifestations contre la mondialisation soient aussi accompagnées de violence semble élevé42. »
Cette position, clairement exprimée, rejoint des éléments que nous avons développé précédemment, notamment en ce qui concerne l'Union européenne. A cet égard, il convient de rappeler ici que la décision cadre du Conseil relative à la lutte contre le terrorisme mentionne explicitement les « violences urbaines » comme pouvant être inscrites parmi les infractions terroristes. Par ailleurs, on voit bien à la lecture des textes et des prises de positions gouvernementales, tant nationales qu'européennes, qu'il existe une tendance forte à assimiler le mouvement altermondialiste à un mouvement terroriste.
- 43 X. Crettiez, I. Sommier (dir.), op. cit., page 531.
On le voit, le changement de perspective est important : en effet, à compter des attentats contre les Twins Towers, nombre de textes tant nationaux, européens, qu'internationaux, sont adoptés par différents Etats et constituent un véritable arsenal juridique qui « cherche à inclure les mobilisations[altermondialistes]dans la répression anti-terroriste »43. De fait, si les événements de septembre 2001 accentuent une tendance qui existait de manière sous-jacente auparavant, cette nouvelle perception du mouvement altermondialiste tend véritablement à l'inscrire de plain-pied dans le champ des nouvelles menaces.
- 44 Syndicat de la Magistrature, communiqué de presse, 10 octobre 2001.
Ainsi, la décision cadre du conseil de l'Union européenne, comme le mandat d'arrêt européen, sous prétexte de lutter contre le terrorisme diminue les droits de tous les citoyens. Comme le fait remarquer Evelyne Sire-Marin, « tout Français accusé par la police italienne de violences au somme de Gênes,d'homosexualité ou d'avortement par la police irlandaise … pourra être arrêté en France et transféré devant les tribunaux de ces pays [sans l'extradition et les droits qu'elle garantit à la défense]. Désormais, sous couvert de la lutte contre le terrorisme, des manifestants, et les opposants à l'ordre néo-libéral n'auront qu'à bien se tenir44 ».
- 45 Giovanni Arcudi et Marisa Vonlanthen , Analogie entre police et armée, Les cahiers du GIPRI, à (...)
Depuis les attentats du 11 septembre, on voit s'opposer deux camps : les tenants de la sécurité s'opposant aux tenants de la défense de la liberté et de la vie privée. Ainsi, « dans ce contexte général, il convient de poser plusieurs questions en relation avec la militarisation de la société, l'Etat de guerre (warfare state), l'interpénétration entre police et armée, l'autonomisation des forces de l'ordre de l'autorité judiciaire. La guerre sociale prolonge la guerre et vice-versa. Les limites s'estompent entre guerre, guerre civile, guérilla et guerre sociale.45 »
- 46 Le figaro économie, 13 septembre 2001
- 47 Le point, 14 septembre 2001.
S'ajoute également l'amalgame fait par les médias entre le mouvement altermondialiste, les mouvements terroristes et l'anti-américanisme. Ainsi, à la suite des attentats du 11 septembre, les médias établissent nettement des parallèles entre l'antimondialisation et le terrorisme. Voici quelques citiations particulièrement significatives. « En s'attaquant à un tel symbole [les Twin Towers] les terroristes rejoignent le discours des antimondialistes, dont la parole est devenue omniprésente46. Le mouvement est aussi qualifié d'irresponsable : « les primates vociférateurs et casseurs de l'antimondialisation, en déshérence de maoïsme s'en prennent en réalité à l'Amérique, symbole du capitalisme47 ». L'antimondialisation est aussi présentée comme un danger potentiel comme l'écrit Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur du 20 septembre 2001 en intitulant sa chronique « L'anti-américanisme tue aussi ». Plus encore, le mouvement est vu comme potentiellement meurtrier sous la plume de John Vinocur dans le Herald Tribune du 22 septembre 2001 « l'horreur de ces avions détournés […] souligne l'absurdité de cette violence contre la mondialisation. Diaboliser de manière violente les Etats-Unis et les organisations du commerce mondial s'apparente à présent à une entreprise potentiellement meurtrière ».
- 48 Le figaro, 14 septembre2001.
De même, la revendication de préoccupations sanitaires n'échappe pas à cet amalgame : « En France, José Bové fait arracher les cultures sensées être OGM par ses partisans, sous l'oeil bienveillant des gendarmes, il démonte le McDo, sous prétexte de battre la mondialisation. Ce n'est pas la même échelle que les attentats de New-York, certes, mais cela procède du même esprit48. » Les journalistes et les hommes politiques ne sont pas les eiuls à pratiquer cet amalgame, ils furent dès le 12 septembre rejoints par des spécialistes comme Philippe Chalmin, économiste et professeur à Dauphine, qui déclarait sur France Inter « qu'on ne peut pas ne pas penser que ceux qui ont perpétré ces attentats pouvaient avoir manipulé quelques-uns des manifestants de Gênes qui faisaient de l'anti-américanisme primaire. »
Par cette attitude, les partisans de cet amalgame visent à instaurer une morale politique et un soutien à l'ordre établi et en présentant les altermondialistes comme dangereux et meurtriers, ils stigmatisent la contestation sociale et délégitiment leurs paroles et actions.
Conclusion
En seulement quelques années, le mouvement altermondilaiste est passé d'une nébuleuse informelle à un mouvement qui a conquit sa place dans l'espace politique tant sur les scènes nationales qu'internationales. Il semble désormais acquis, presque sur le mode de la ritualisation, que les sommets des organisations mondiales ou européennes vont de pair avec la tenue de contre-sommets qui occupent dans l'espace médiatique une place quasi équivalente. Dans le même esprit, on constate notamment par la mobilisation des forces de l'ordre lors de ces réunions que la présence des altermondialistes est systématiquement prise en compte et attendue. Cette présence méthodique a permis au mouvement de se développer et d'acquérir une base large au sein des populations, toutefois, cette institutionnalisation ne s'est pas faite sans tensions internes et sans tentatives d'une part de récupération et d'autre part de délégitimation émanant des représentants gouvernementaux.
En effet, on constate lors des rassemblements altermondialistes un double aspect pourtant antagoniste qui témoigne de cette ambivalence. D'une part un nombre toujours accrue de forces de l'ordre qui conduit parfois à une militarisation de l'espace de la contestation (comme à Gênes) et d'autre part à la présence dans les forums de représentants politiques institutionnels. Ce fut notamment le cas récemment lors du sommet mondial de Porto Alégre où se côtoyèrent en ce qui concerne la France des membres du parti socialiste, des verts mais aussi des délégués du gouvernement.
Parallèlement à cette approche des politiques qui entendent ainsi montrer leur préoccupation à l'égard des questions soulevées par les altermondialistes on constate aussi une utilisation de ce mouvement dans les jeux politiques internes aux partis les plus représentatifs. Ainsi, la mairie de Paris participe t-elle au financement de l'organisation du Forum social européen de Saint-Denis alors même que les socialistes sont régulièrement pris à parti dans ce type de rassemblement comme ce fut aussi le cas à Annemasse etc. Aussi, cette double attitude témoigne de la volonté d'instrumentaliser la cause altermondialiste dans le cadre du débat politique institutionnel, bien plus que de la soutenir sans arrière pensée.
Dans le même esprit, on peut noter que les autorités municipales et cantonales genevoises ont largement contribué (à hauteur de 30 000 francs suisses environ) à l'existence du contre sommet organisé à l'occasion du sommet mondial de la société de l'information en décembre 2003. Cet exemple est révélateur des ambiguités qui traversent les acteurs institutionnels dans la mesure où ces aides ne sont venues qu'après que les forces de police aient expulsés les membres du mouvement altermondialistes des locaux qu'ils occupaient précédemment. On oscille ici clairement entre soutien et répression.
D'ailleurs la pénalisation du mouvement évoquée plus haut témoigne de ce double langage. En transformant les règles pénales appliquées aux revendications sociales et syndicales établies au moins depuis la fin du second conflit mondial, l'exception légitimité par les « menaces » nées du 11 septembre 2001, sert de caution bien plus que d'attitude nécessaire face à un danger souvent fantasmé. Cette pénalisation qui dépasse de loin le simple cadre de l'altermondialsime est une remise en cause des modes traditionnels de gestion des conflits sociaux et des formes routinisées de la contestation sociale dans les régimes démocratiques. Il apparaît nettement que l'on se dirige vers un refus de toute critique de l'ordre capitaliste.
- 49 Cf les actions en justice entreprises contre les militants de la Confédération paysanne, (...)
Ici les exemples ne manquent pas, les plus récents mais aussi les plus emblématiques se résument assez bien sur le traitement de l'action syndicale notamment au travers du cas de la Confédération paysanne49. Toutefois, d'autres prises de position comme les tentatives de restriction de l'exercice du droit de grève ou plus largement la remise en cause de l'Etat social témoignent de cet état d'esprit à tous les niveaux de la décision politique comme du traitement juridique. Nous rappelons ici les conséquences de la tolérance zéro et du traitement en temps réel dans ce domaine. L'exceptionalisme né de l'après 11 septembre est donc davantage une légitimation de processus en oeuvre bien avant cette date qu'une conséquence justifiable.
L'exception permet ici la requalification rapide de la gestion des contestations. Contrairement à ce que pourrait laisser croire une analyse superficielle, les mesures mises en oeuvre après le 11 septembre 2001 n'apparaissent pas brutalement après cette date mais trouvent leur origine dans un ensemble de textes et de pratiques antérieurs. Il s'agit en réalité d'une accélération d'un processus en oeuvre avant les attentats, ces derniers servant ici de caution. L'exceptionnalisme sert donc à justifier des processus en oeuvre, tant au niveau des institutions internationales qu'au plan national. On en trouve notamment des exemples dans différentes formes de collaboration parmi lesquelles les échanges d'informations et de fichiers, légaux ou non, tiennent une place importante. Au niveau national, ce processus se traduit par la requalification de l'espace de la contestation sociale et plus particulièrement syndicale et par une individualisation de la peine et du jugement, lequel se prend en décontextualisant les actes de leur dimension politique et de contestation sociale.
Aussi, plutôt que de considérer que les différentes mesures prises après le 11 septembre 2001 ont un caractère exceptionnel, il semble plus pertinent de considérer, à travers l'exemple du traitement dont est l'objet le mouvement altermondialiste, que le recours quelque peu emblématique à l'exceptionnalisme permet plutôt de légitimer les mesures prises dés avant les attentats de 2001.
Notes
Fight against terrorism - Decision adopted by the Council of the EU by written procedure 14.02.02
The EU studies reinforcing Europol to fight terrorism
Interview with Ángel Acebes, Spanish Minister for Justice : " terrorists need to be aware that all countries are united in fighting against them »
France, Belgium, Portugal, Luxembourg, United Kingdom and Spain to bring forward entry into force of Euro-warrant by one year
The EU and Indian Government favour reinforcing international coalition against terrorism and role of UN 07.02.02
European Parliament Motion for a resolution on combating terrorism 16.01.02
President of the Council of the EU, José María Aznar urges efforts in the fight against terrorism and encourages further economic reform 09.01.02
Council definition of terrorism and European arrest warrant approved 08.01.02
President of the Council of the EU, José María Aznar, and the President of the European Commission, Romano Prodi, underline the need for closer judicial cooperation between the EU and the United States in the fight against terrorism 27.12.01
Fight against terrorism - Acts adopted by the Council 13.12.01
Combating terrorism and freezing assets 12.12.01
Agreement on the European arrest warrant : Declaration by Romano Prodi 07.12.01
Conclusions of the 2398 Justice and Home Affairs Council of 7 December 06.12.01
The US and Europol agreed to share more information on fight against terrorism and serious international crime 28.11.01
European arrest warrant to name terrorist groups
Eurojust to crack serious crime 19.11.01
Directive on money laundering : Definitive adoption 16.11.01
Justice‚ Home Affairs and Civil Protection Council meeting 13.11.01
Money laundering : Commission welcomes European Parliament's approval of new Directive 08.11.01
G7+ agreed plan to coordinate responses to bioterrorism globally 19.10.01
Declaration by the Heads of State and Government and the President of the Commission (European Council, Ghent) : Fight against terrorism 17.10.01
Money laundering : European Commission welcomes conciliation agreement on new Directive 16.10.01
2376th Council meeting - Economy / Finance and Justice and Home Affairs and Civil Protection
Extraordinary Council meeting - Justice and Home Affairs and Civil Protection 04.10.01
Combatting international terrorism through financial controls 02.10.01
Combatting terrorism : Council and Commission Statement on the Extraordinary European Council - Brussels, 21 September 2001
EU steps up fight against financing of international terrorism 01.10.01
Public statement of the European Central Bank on its support for measures to prevent the use of the financial system in the funding of terrorist activities 21.09.01
Financial Services Policy Group discusses the impact of the events in USA on the financial sector 20.09.01
Conclusions of the Extraordinary session - Justice and Home Affairs Council 19.09.01
European Commission : Call for common instruments to tackle terrorism
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Pierre Masse et Nathalie Bayon, « L'altermondialisme au prisme de l'exceptionnalisme : les effets du 11 septembre 2001 sur le mouvement social européen - partie 2/2 », Cultures & Conflits, Articles inédits, 2008, [En ligne], mis en ligne le 05 octobre 2004. URL : http://www.conflits.org/index1072.html. Consulté le 07 octobre 2008.
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