L'altermondialisme au prisme de l'exceptionnalisme : les effets du 11 septembre 2001 sur le mouvement social européen - partie 1/2
Résumé
A la suite des attentats du 11 septembre 2001 de nombreux Etats dont la France ont adopté une série de mesures dites d'exceptions pour prévenir et lutter contre les menaces terroristes. Progressivement, dans les discours comme dans les pratiques, elles se sont élargies pour englober des formes de contestation et des espaces sociaux auxquels elles n'étaient ni préalablement ni officiellement destinées. On peut alors se demander, notamment à travers l'exemple du mouvement antiglobalisation, dans quelle mesure cette exception peut-elle renforcer ou au contraire fragiliser la cohésion sociale ? On peut alors émettre l'hypothèse que cette exception peut se lire au sens de pratiques illibérales exercées dans un régime libéral au nom de la protection des libertés. Ceci s'appuie notamment sur l'adoption de multiples lois dans divers domaines, dans plusieurs pays européens, au cours des dernières années. En s'appuyant sur l'étude des textes législatifs produits, des documents émanant du mouvement antiglobalisation et des entretiens avec différents acteurs, cette étude aura pour but d'étudier le mouvement antiglobalisation au prisme de l'exceptionnalisme et de la cohésion sociale, en insistant plus particulièrement sur l'émergence de nouvelles pratiques policières et aux atteintes aux lois fondamentales constitutives de la démocratie et aux libertés publiques que cela à produit.
Following the attacks of September 11 2001, many States whose France adopted a series of measurements known as of exceptions to prevent and fight against the terrorist threats. Gradually, in the speeches as in the practices, they widened to include forms of dispute and spaces social for which they neither beforehand nor were officially intended. Then, in particular through the example of the antiglobalization movement, we can wonder to what point can this exception reinforce or on the contrary weaken the social cohesion ? One can then put forth the assumption that this exception can be read within the meaning of illiberal practices exerted in a liberal mode in the name of the protection of freedoms. This is based in particular on the adoption of multiple laws in various fields, in several European countries, during last years. While being based on the study of the produced legislative texts, of the documents emanating of the antiglobalization movement and the discussions with various actors, the purpose of this research will be to study the antiglobalization movement with the prism of the exceptionnalism and social cohesion, while insisting more particularly on the emergence of new police practices and the attacks with the fundamental laws constitutive of the democracy and public freedoms that produced.
Texte intégral
Introduction
Dans le cadre de la recherche européenne Elise, l'étude des mouvements sociaux entendus au travers du mouvement altermondialisation, se justifie par l'analyse des processus en oeuvre depuis une dizaine d'années environ. En effet, durant cette période émerge une nouvelle approche politique de ces mouvements selon laquelle la revendication sociale ne constitue plus seulement une menace légitime intégrée dans le jeu démocratique et l'ordre établit mais est progressivement assimilée à une menace terroriste. Cette tendance à la requalification de la contestation sociale débute vers la fin des années 1990, toutefois depuis les attentats du 11 septembre 2001, elle semble s'accentuer sous l'effet de la partition du monde en « axe du bien et du mal ». Cette division du monde est loin de ne produire des effets que sur le plan interétatique, elle influe aussi fortement au sein même des pays qui y adhèrent et notamment sur la gestion de la contestation sociale, et c'est cet aspect que ce travail entend étudier.
En effet, cette étude souhaite montrer que ce glissement en oeuvre ne peut s'expliquer seulement sur la base d'un raisonnement fondé sur un avant et un après 11 septembre 2001. Au contraire il puise ses racines dans un continuum dont l'origine se situe dans le cas du mouvement altermondialisation à partir de Seattle, mais dont on trouve des prémisses au niveau national dès le milieu de la décennie 90, notamment dans le cadre de l'action syndicale.
Ainsi nous montrerons que la perception par les acteurs légitimes du pouvoir ne varie pas de manière notable avec cette date mais au contraire se fonde dès l'origine sur le sentiment d'une nouvelle menace, probablement en raison du passage de la revendication sociale nationale à l'échelle de l'international. De plus le tournant réel ou supposé du 11 septembre 2001 ne peut convenir au regard porté sur l'altermondialisme dans le sens où ce dernier ne l'intègre pas et continue en dehors de cette temporalité un même plan de développement. En effet, un des changements notables réalisé après cette date par ce mouvement réside dans la modification de son appellation. L'emploi de la nouvelle terminologie altermondialisation en lieu et place d'antiglobalistion marque une modification de la perception dont il est l'objet et transforme la manière dont il est présenté par une partie de ses composantes.
Cette nouvelle appellation ne masque cependant pas la double dimension qui compose ce mouvement. D'une part, un coté contestataire qui est le plus souvent mis en avant. En effet, depuis le cycle du Millenium, pas une seule réunion internationale de type G8, OMC, sommet européen etc. n'a put se tenir sans que lui face écho un contre sommet. D'autre part, le mouvement altermondialiste s'est progressivement autonomisé par rapport au calendrier officiel en réussissant à imposer son propre agenda de rendez-vous internationaux, comme en témoignent le Forum social mondial de Porto Alegre et les forums sociaux européens de Florence et Paris.
Par cette régularité temporelle le mouvement a réussi à s'imposer dans le champ d'action politique suscitant à la fois un sentiment oscillant entre attraction et répulsion.
Attraction d'abord de la part des sympathisants dont le nombre ne cesse d'augmenter, et des hommes politiques ou des responsables gouvernementaux toutes tendances confondues qui se pressent dans les forums.
Répulsion ensuite, qui se traduit par une nette tendance à la délégitimation de l'action du mouvement qui émane de ces mêmes acteurs politiques qui usent alors de l'argument du maintien de l'ordre et de la sécurité.
Cette attitude se pose d'ailleurs avec une plus grande acuité depuis les attentats contre les Twin Towers et la mise en place de politiques dites d'exception par les Etats démocratiques pour lutter contre le terrorisme. Ces dernières sont présentées comme une nécessité afin de protéger les espaces démocratiques mais elles sont perçues par bon nombre d'acteurs sociaux comme une tentative de restriction voire une violation de ceux-ci. La question que nous posons dans ce travail n'est pas de débattre de la légitimité de ces politiques d'exception mais de déterminer dans quelle mesure la date du 11 septembre constitue une rupture ou seulement une légitimation d'un processus de classification des revendications sociales en terme de nouvelles menaces débutée bien avant les attentats.
En effet, il semble nécessaire de dépasser l'idée que l'effondrement des Twin Towers marque seulement une rupture avec la situation antérieure. Au contraire, dans un certain nombre de domaines, on observe un continuum entre l'avant et l'après 11 septembre 2001, notamment à travers certains rapports de police antérieurs à cette date qui inscrivent clairement certains acteurs du mouvement altermondialiste dans le champ des nouvelles menaces.
- 1 Gianni Fabbris, On n'emprisonne pas les idées, L'Humanité, 19 novembre 2002.
Par l'adoption de ce type de position, les acteurs politiques et institutionnels tendent à délégitimer l'action du mouvement altermondialiste et marquent une rupture dans le traitement routinisé des relations avec le mouvement social dans le cadre du fonctionnement classique des régimes démocratiques. En cela, le mouvement altermondialiste semble être considéré par certains acteurs institutionnels comme ne faisant pas véritablement partie du mouvement social « classique ». Ses actions sont également délégitimées par ceux qui tendent, du moins dans le discours, à les assimiler à des activités terroristes pour inscrire l'altermondialisme dans le champ des nouvelles menaces. On passe ici de la menace sociale au terrorisme, ceci se traduisant par une augmentation des phénomènes de restriction de liberté de circulation, de surveillance et plus largement une remise en question des libertés publiques. Ainsi que le constate Gianni Fabbris, porte-parole d'Altragricoltura, une association des paysans italiens membre de Via Campesina, « les dernières résolutions prises lors des Conseils des ministres européens vont dans ce sens. On commence à introduire à de multiples reprises dans les documents européens que le fait de s'opposer à cet état de fait est comparable au terrorisme international. Tous les textes vont dans cette direction 1 ».
Si ce processus s'est développé significativement depuis les attentats du 11 septembre 2001, la tendance, notamment à la pénalisation du mouvement altermondialiste existait déjà auparavant. La lutte contre le terrorisme impulsée par les Etats-Unis après le 11 septembre 2001 n'a fait qu'accentuer cette tendance sécuritaire qui entraîne une dégradation des principes fondamentaux des droits de l'homme et de nombreuses atteintes aux libertés publiques, tant au plan national qu'international.
- 2 Etienne Balibar, L'Europe, l'Amérique, la guerre, réflexions sur la médiation européenne, Ed. (...)
Il convient, dès lors, de s'interroger sur les raisons pour lesquelles le mouvement altermondialiste fait l'objet de ce traitement particulier. Pour ce faire il est nécessaire d'analyser le traitement spécifique qui consiste à mesurer le mouvement altermondialiste à l'aune de la situation d'exception que nous entendons au sens d'Etienne Balibar, c'est-à-dire comme « un pouvoir qui est à la fois « intérieur » et « extérieur » au système, ou qui s'y inclut en s'excluant lui-même de la règle constitutive, s'assigne du même coup (et peut se voir reconnue) la responsabilité de la faire respecter par les autres2 ».
- 3 Cette position suscite des inquiétudes : confère notamment l'entretien de Bernard Chambel (...)
On peut alors émettre l'hypothèse que cette exception peut se lire au sens de pratiques illibérales exercées dans un régime libéral au nom de la protection des libertés. Ceci s'appuie notamment sur l'adoption de multiples lois concernant divers domaines, dans plusieurs pays européens3.
A la suite des attentats du 11 septembre 2001 de nombreux Etats dont la France ont adopté une série de mesures dites d'exceptions pour prévenir et lutter contre les menaces terroristes. Progressivement, dans les discours comme dans les pratiques, elles se sont élargies pour englober des formes de contestation et des espaces sociaux auxquels elles n'étaient ni préalablement ni officiellement destinées. C'est pourquoi il convient de se demander, dans quelle mesure cette exception appliquée à l'altermondialisme peut-elle renforcer ou au contraire fragiliser la cohésion sociale ?
- 4 Nous précisons ici que les entretiens réalisés le furent avec des acteurs français dont (...)
En s'appuyant sur l'étude des textes législatifs produits, des documents émanant du mouvement altermondialiste et d'entretiens avec différents acteurs4, cet article aura pour but d'étudier ce processus en insistant plus particulièrement sur l'émergence de nouvelles pratiques policières et d'atteintes aux lois fondamentales, constitutives de la démocratie, et aux libertés publiques que cela produit. Pour ce faire nous reviendrons tout d'abord sur les origines et l'ancrage progressif du mouvement altermondialiste dans l'espace politique et social. Nous examinerons ensuite les modalités d'émergence d'une criminalisation de la revendication sociale pour enfin étudier si les événements du 11 septembre 2001 constituent une rupture ou une continuité avec la situation antérieure.
I- Naissance et pérennisation du mouvement altermondialiste dans l'espace politique et social.
Présent depuis de nombreuses années dans les espaces politique, social et médiatique, le mouvement altermondialiste n'est toutefois pas apparu ex nihilo. Il convient donc d'esquisser ici un profil historique des conditions de sa constitution. Nous donnerons ensuite quelques éléments rapides de compréhension de la composition de ce mouvement multiple et protéiforme avant d'analyser le regard que les médias portent sur lui et les effets que cela produit.
Les étapes historiques de la construction : en marche vers l'institutionnalisation.
- 5 N. Mayer et P. Perrineau, Les comportements politiques, 1992, page 112.
Tout en conservant ses propres spécificités, le mouvement altermondialiste s'inscrit, mais aussi se revendique, comme se plaçant dans la continuité des mouvements sociaux antérieurs. Il y appartient dans la mesure où il est constitué d'actions contestataires qui sont « des actions collectives, qui mobilisent des groupes de citoyens plus ou moins nombreux, au nom de la défense d'intérêts communs. Ce sont des actions directes qui mettent face à face les citoyens et les détenteurs du pouvoir, sans passer par la médiation des élites, les canaux habituels de la démocratie représentative. Ce sont des actions autonomes et expressives qui échappent à la contrainte d'un cadre juridique et institutionnel. L'initiative en revient aux citoyens qui en définissent librement le moment, les modalités et les objectifs. Ce sont des actions contestataires, qui remettent en cause l'ordre établi, les institutions existantes, le cours normal des choses ; elles peuvent éventuellement, déboucher sur des actions illégales, (manifestation ou grève interdite, désobéissance civile), voire violentes (affrontement avec les forces de l'ordre, barricades, pillage, enlèvement, attentat)5 ».
- 6 Charles Tilly, La France conteste 1600 à nos jours, Ed. Fayard, 1986
- 7 X. Crettiez, I. Sommier (dir.), La France rebelle, Michalon, 2002, page 15.
Ici nous qualifierons de mouvement social toute revendication qui oppose le social à l'individuel, c'est-à-dire le moment où des groupes sociaux utilisent un répertoire d'action collective au sens défini par Charles Tilly6, c'est-à-dire en l'adaptant aux possibilités offertes par la conjoncture dans laquelle se place la revendication et comme « action concertée d'individus ayant pour but la réalisation de fins partagées7 ».
Afin de rompre avec la vulgate selon laquelle le mouvement serait apparu ex nihilo en 1998 au moment des mobilisations contre le cycle du millenium, nous chercherons tout d'abord à inscrire la définition du mouvement altermondialiste, en tant que mouvement spécifique dans une miseen perspective des tendances anciennes et des transformations du champ.
- 8 Suzanne Berger, Notre première mondialisation, leçon d'un échec oublié, coll. La République (...)
Trop souvent présentée comme une nouveauté, la mondialisation comme l'antimondialisation ne sont pas des phénomènes nouveaux, comme le montre Suzanne Berger dans son ouvrage Notre première mondialisation8, dans lequel elle revient sur les débats politiques et les luttes économiques et sociales des pays de l'économie nord-atlantique entre 1870 et 1914 pour élargir la gamme des interprétations à partir desquelles nous décrivons notre propre situation. Il ne s'agit pas de prétendre que la situation est identique mais d'étudier les idées, les prises de positions nationalistes ou antimondialistes pour comparer les arguments mobilisés et montrer que dans une situation à bien des égards différentes, les peurs et les angoisses sont similaires et se traduisent souvent selon une expression proche à défaut d'être identique et pose régulièrement « la question, de comment faire coexister la démocratie et un ordre international ouvert et de plus en plus intégré ».
- 9 Sidney Tarrow, La contestation transnationale, Cultures et Conflits, numéro 38-39, .
En effet, l'émergence de la mondialisation modifie les rapports entre les Etats et les individus qui les composent mais également la nature même des mouvements sociaux et « les institutions internationales crées par les Etats pour servir des intérêts communs, ont un effet d'ancrage et de montée en puissance pour les acteurs non-étatiques, et leur fournissent les ressources, les opportunités et les motivations grâce auxquelles ils peuvent s'organiser et se mobiliser à l'échelon transnational9 ».
C'est ce processus qui est à l'origine du mouvement antimondialisation. Il s'agit d'un agrégat d'initiatives collectives composées d'initiatives locales (révolte du Chiapas qui est une contestation nationale mais qui jouit d'un appui international), de manifestations internationales (Seattle, Nice, Gênes, Florence, Evian, Paris, Bombay etc.), recouvrant des revendications aussi hétérogènes que l'écologie, les droits de l'homme ou encore la demande d'une autre forme d'économie et de politique.
- 10 Pierre Bourdieu, Contre-feux, Liber raison d'agir, Paris, 1998, p. 34.
Depuis la décennie 1990, cette contestation sociale au plan international est en nette recrudescence et semble avoir acquis ses lettres de noblesse avec la lutte réussie contre l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) en 1998. Face à l'organisation des Etats et des grands de ce monde, les populations tendent à s'unir pour tenter d'imposer une organisation mondiale des solidarités sans toutefois parvenir à parler d'une seule voix et à représenter un pôle uni face aux instances qu'elles doivent, selon les uns, affronter ou selon les autres convaincre. En résumé ce que l'on entend par altermondialisation définit l'opposition sociale à la vision néo-libérale « qui se présente comme évidente, comme dépourvue de toute alternative10 ».
- 11 Margaret Keck et Kathryne Sikkink, Activists Beyond Borders, Cornell University Press, New York, (...)
Les groupes, associations ou organisations composant le mouvement constituent un réseau transnational de taille importante. Le concept de réseau permet ici d'éclairer la nature de ce mouvement. Les réseaux ont des structures ouvertes, susceptibles de s'étendre à l'infini, intégrant des noeuds nouveaux qui sont capables de communiquer au sein du réseau, autrement dit, qui partagent les mêmes codes de communication (par exemple, des valeurs ou des objectifs de résultat). En effet, davantage qu'un mouvement social classique, ce mouvement est souvent qualifié par les chercheurs de réseau gigantesque dans lequel les groupes sont attachés les uns aux autres comme dans une toile d'araignée11. Une des caractéristiques fondamentales de ces réseaux est de fournir de l'information fiable et leur capacité de contre-expertise. Ils se montrent capables d'utiliser les événements symboliques importants et les conférences pour rendre publics les thèmes qu'ils défendent. Cette caractéristique est assez novatrice et n'existe pas dans les mouvements sociaux classiques. Actuellement, pour ce qui concerne l'altermondialisme, il parait impossible de parler d'un réseau structuré impliquant des institutions, des sièges, etc., comme c'est la cas pour certaines des organisations le composant. Il s'agit plutôt d'un réseau d'opportunité qui se réunit selon le moment et le lieu, lorsqu'il se trouve concerné par les sujets de protestation.
Une mosaïque d'entités parfois antagonistes
Au-delà des débats sur les désignations multiples (antiglobalisation, antimondialisation et altermondialisation) , même si nous n'ignorons pas qu'elles ont un sens et que l'utilisation de tel ou tel terme traduit des enjeux réels, il nous semble plus particulièrement intéressant de souligner ici la contradiction qu'il y a à parler « du » mouvement altermondialisation. En effet, celui-ci est constitué de différents groupes et individus et il est particulièrement difficile de réduire cette diversité à une dénomination unique qui tend à figer une réalité multiple.
En effet, l'altermondialisme constitue une sorte de « méta-mouvement », incluant dans une même dynamique, des organisations ou des individus aux objectifs divers et parfois contradictoires. On peut d'ailleurs s'interroger sur ce qui peut constituer le(s) plus petit(s) dénominateur(s) commun(s), permettant d'agréger ces diverses structures.
- 12 I. Sommier, Les nouveaux mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation, Flammarion, (...)
Il s'inscrit, à cet égard, dans une dynamique de réseaux entendus comme « le rassemblement d'individus et de groupes dans un mouvement distendu, faiblement hiérarchisé et institutionnalisé, orienté vers une fin précise et limitée. Il renvoie à des sortes de nébuleuses, aux contours flous par définition, d'associations diverses qui se retrouvent le temps d'une action ou d'une mobilisation. Cette forme étrange de regroupement suppose une relative ouverture des membres qui la composent[…]et caractérise aujourd'hui l'ensemble des mouvements contestataires, liés entre eux dans une géométrie qui varie selon les enjeux et les moments, et qui va des mobilisations des « sans » aux protestations antimondialisation12 ».
Ainsi, selon les lieux et les moments, « le » mouvement altermondialiste agrégera des entités différentes et sa composition variera selon les événements.
- 13 X. Crettiez, I. Sommier (dir.), op. cit., pages 532-534.
Mais, sans ignorer ni occulter cette diversité qui constitue sa richesse et sa force (mais également dans une certaine mesure une de ses faiblesses), il est toutefois possible d'identifier quelques constantes dans sa composition. Ainsi, au sein de cette « Internationale civile13 », on retrouve, de manière récurrente des syndicats, des associations de « sans » (chômeurs, sans-papiers etc.).
- 14 Un bon exemple en est les « marches européennes » initiées par les mouvements de chômeurs (...)
- 15 Plusieurs dizaines d'ONG médicales, environnementales, humanitaires et de défense des droits de (...)
De manière générale, ces groupes intègrent des revendications locales à une dimension plus générale, souvent européenne, voire mondiale14 et n'hésitent pas à donner à leurs luttes une dimension transversale qui leur permet de s'agréger avec d'autres groupes. Mais on y trouve également, des ONG, plus sensibles par nature à des thèmes comme l'aide au développement, la défense de l'environnement, la défense des droits de l'homme, les questions médicales ou le développement durable15.
A ces multiples organisations, s'ajoutent des partis politiques, des syndicats représentés soit dans leur dimension nationale, soit agissant au niveau transnational. Enfin, il existe diverses associations ad hoc, la plus « célèbre » d'entre elles étant ATTAC, dont l'objectif principal est la critique des institutions internationales.
- 16 Pour ne prendre qu'un exemple, lors des manifestations d'Ottawa, en juin 2002, la « marche des (...)
Au vu de cette multitude de structures et de la diversité de leurs centres d'intérêt et d'action16, on ne peut que s'interroger sur ce qui permet de « fédérer », ou à tout au moins de réunir, ces organisations au sein du mouvement.
En effet, qu'y a-t-il de commun aux structures, aux thèmes, aux centres d'intérêt évoqués précédemment ? Rien, si ce n'est la capacité et la volonté du mouvement altermondialiste d'offrir un espace d'expression à ces différentes luttes. Mais aussi parce que les contre-sommet mobilisent autour de mots d'ordre dans lesquels chacun peut se reconnaître. Ainsi, par exemple, le contre-sommet de Nice en décembre 2000 avait pour mot d'ordre « Pour une Europe sociale » alors que le forum social européen de Florence en novembre 2002 mobilisait « contre la guerre en Irak ».
L'interprétation médiatique : la société du spectacle
Il n'est bien sûr pas envisageable ici de faire une étude exhaustive de l'ensemble des médias c'est pourquoi nous nous limiterons à l'étude des positions les plus caractéristiques. Nous examinerons, dans un premier temps, le regard général porté par la presse sur le mouvement altermondialiste avant d'étudier, dans un second temps, les exemples des derniers contre-sommets que nous avons plus particulièrement suivis.
- 17 Entretien avec Christophe Aguiton, ATTAC, « Le gros problème, c'est que les journalistes sont (...)
Il apparaît dans les publications comme dans les entretiens que nous avons réalisés que les tenants de l'altermondialisme sont majoritairement hostiles aux médias qu'ils considèrent « superficiels, hypocrites et simplistes » et surtout incompétents17.
- 18 In Klandermans Bert et Gostinga Sjoera, « Media publicity and collective action frames », In (...)
Toutefois, comme le montrent Kielbowicz et Scherer18, en dépit de cette hostilité, la plupart d'entre eux sont conscients d'avoir besoin des médias traditionnels, car les réseaux d'informations alternatives auxquels ils accordent une très grande importance ne touchent qu'une infime partie de la société.
Pour les membres du mouvement, les médias de type traditionnel remplissent trois fonctions : d'abord ils constituent une fenêtre ouverte sur le grand public, autorisant une large diffusion de leur position et permettant donc de toucher des individus susceptibles de les comprendre voire de devenir des sympathisants.
Ensuite les médias peuvent servir à établir un lien entre eux et d'autres acteurs politiques et sociaux, qui leur sont par ailleurs difficilement accessibles.
- 19 Sidney Tarrow, op. cit. p.127.
Pour finir, les médias en relayant leurs actions et leurs propos peuvent remplir une fonction de soutien psychologique auprès des acteurs du mouvement. En effet, en prenant place dans l'actualité médiatisée, l'action apparaît auprès de ceux qui l'ont menée comme aux yeux de ceux qui la soutiennent, comme importante. Elle gagne en réalité. A ces trois points reliant médias et mouvement altermondialisation il convient d'ajouter que « la couverture médiatique contribue au soutien des mouvements établis, en confrontant la conscience identitaire de ses membres et en communiquant leurs activités à tous ceux qui le soutiennent19 ».
Or, cette notion de conscience identitaire est d'autant plus dure à acquérir par ce mouvement qu'il est confronté à son hétérogénéité et à son internationalité. Les médias sont donc un des moyens d'existence du mouvement tant pour ceux qui le composent qu'en direction d'individus qui grâce à eux le découvrent.
Aussi, malgré leur lutte contre les médias à qui ils reprochent de participer à l'émergence d'une culture unique, et de desservir les intérêts démocratiques, les membres du mouvement les utilisent sans que cela amenuise leur souhait de les combattre. Cette attitude n'est pas sans créer des débats au sein même du mouvement. En effet, les partisans de la radicalité ne s'inscrivent pas dans cette démarche et la dénoncent comme étant une compromission mais leur position minoritaire n'invalide pas le processus.
- 20 Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Ed. de Minuit, 1992, p. 138.
Néanmoins, il convient de noter que ce jeu avec les médias n'est pas exempt de danger, si l'on considère avec Pierre Bourdieu que, « toute expression est un ajustement entre un intérêt expressif et une censure constituée par la structure du champ dans lequel s'offre cette expression20 », ici le champ journalistique.
Premièrement, les médias ont la volonté et/ou la nécessité de transformer les porte-parole en leader. Deuxièmement leur fascination pour les faits et gestes des groupes adeptes de la violence, et troisièmement le manque de clarté des reportages ou articles à caractère explicatif.
- 21 Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Ed. Raisons d'Agir, 1996, p. 18.
Bien sûr, il faut tenir compte des différences existantes entre la télévision et la presse écrite. Cependant celles-ci ne sont pas suffisamment importantes pour invalider la démonstration relative à l'étude du traitement fait des actes de violence. Certes, la télévision guidée par son besoin d'images « chocs » privilégie les informations relatives aux agissements des Black Block pourtant minoritaires dans le mouvement. En effet, pas un contre-sommet sans que les journaux télévisés, les reportages etc. n'abreuvent le téléspectateur d'images montrant des individus cagoulés, le visage couvert d'un foulard, de voitures incendiées, de vitrines brisées etc. Ici, « les journalistes [sont] portés à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur vision du monde, à leur formation, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession, sélectionnent dans cette réalité particulière (…), un aspect tout à fait particulier, en fonction de catégories de perceptions qui leur sont propres21 ».
Or, lorsque nous avons pris part à ces manifestations dans le cadre d'enquêtes d'observation, nous avons constaté empiriquement que ces groupes radicaux ne constituent qu'une infime minorité de manifestants et que le plus souvent leurs actions ont un caractère épiphénoménal et interviennent aux marges du cortège.
Face à eux la télévision nous montre des forces de l'ordre suréquipées qui semblent attendre le moment de l'affrontement. Ces images qui travestissent la réalité, en donnant à la manifestation la forme d'une guérilla urbaine, sont devenues le rituel télévisé des rassemblements altermondialistes.
Par exemple le reportage de l'émission Capital sur M6 peu après le contre sommet d'Evian en juin 2003 pouvait par moment s'inscrire dans cette perspective. En effet, à coté des images presque bucoliques des villages altermondialistes, les différents reportages insistaient à l'envie sur des manifestants cagoulés et masqués. Dans le même temps, au-delà de la présentation détaillée du système de surveillance mis en place par les forces de l'ordre, de nombreux plans exacerbaient les rares affrontements entre policiers et manifestants alors que dans la réalité, ceux-ci relevaient de l'épiphénomène.
A un degré moindre qui s'explique par le support, on retrouve cette caricature dans les colonnes de nombreux journaux. Là aussi, la recherche de sensationnalisme conduit les rédactions à recourir à des photographies chocs relayant des articles où les faits des « casseurs » sont relatés par le menu. Ces méthodes correspondent à un traitement médiatique pensé comme la mise en scène d'une société du spectacle orchestrée par les médias, mise en scène où la recherche de la réalité n'est pas l'objectif principal.
En dehors de cette nécessité et/ou volonté de correspondre à un modèle, il apparaît que les médias dans leur structuration actuelle sont de toute manière dans l'impossibilité d'expliquer les motivations des opposants à la globalisation.
Certes, cela tient en grande partie à ce qu'est le mouvement altermondialiste en lui-même. Il est difficile de démêler rapidement les motivations excessivement diverses des participants. Or, aujourd'hui le fonctionnement d'une rédaction est guidé par la rapidité. La presse favorise l'information brute aux dépens du reportage didactique. Cependant, les contraintes propres à la structuration du champ médiatique ne suffisent pas à expliquer cette posture à l'égard de ce mouvement.
Il apparaît aussi que c'est en raison d'un parti pris et non uniquement de leur fonctionnement que les médias choisissent de relater ces scènes de violence sans jamais se questionner pour savoir qui à en premier eu recours à la violence ? ; est-ce que la riposte est ou non proportionnée ? ; et s'abat-elle exclusivement sur les groupes radicaux ?
- 22 Exemple les mesures prises par le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy.
- 23 Proposition de décision cadre du cadre du conseil relative à la lutte contre le terrorisme, COM (...)
Cette attitude nous semble être en relation avec la lutte engagée par les gouvernements contre le supposé « sentiment d'insécurité »22, mais elle rejoint également des décisions prises par l'UE notamment dans la décision cadre du conseil du 19 septembre 2001, où l'article 3 qui dresse une liste des infractions terroristes allant du meurtre au vol simple ou qualifié jusqu'à la capture illicite d'installation publique ou de dommage qui leur sont causés, conclue que cela pourrait couvrir des actes de violence urbaine23.
- 24 Mike Dolan, directeur de la côte ouest des Etats-Unis de Public citizens global trade Watch, (...)
Ce positionnement est dénoncé par les manifestants qui souvent reprochent aux médias d'avoir « systématiquement échoué dans l'identification de ceux qui ont recouru en premier à la violence24 ».
- 25 Idid.
- 26 Cf samizdat.net, Gênes, les multitudes en marches contre l'Empire, Editions réflex, 2002 et (...)
- 27 Rapport de la permanence juridique G8, Violences et abus de la police à Genève durant la (...)
L'information est instantanée et il est rare que la presse revienne sur les faits lorsque paraissent plusieurs mois après les rapports d'enquête. Ainsi, dans le cas de Seattle, un rapport de l'Américan civil liberty union en date de juillet 2000, analyse la réaction policière et conclut : « que la police a réagit de façon démesurée face aux manifestants, que l'instauration d'une zone sans manifestants violait les droits des manifestants prévus au premier amendement de la constitution, que la police a abusé et brutalisé des manifestants et que des arrestations non-justifiées ont été monnaie courante25 ». On retrouve le même type de constats, non seulement en ce qui concerne Gênes26, Seville mais aussi à Annemasse Genève et Lausanne27 lors du contre sommet d'Evian en juin 2003.
- 28 Amnesty international, rapport annuel 2003.
Cela inquiète les organisations de surveillance des droits de l'homme dont Amnesty international qui lors des contre-sommet tenus en Espagne a demandé aux gouvernements basque et espagnol de veiller « à ce que le maintien de l'ordre pendant les manifestations soit effectué dans le respect du droit de manifester pacifiquement » tout en se disant préoccupée « par le fait que les autorités avaient décidé de bloquer les frontières pour empêcher l'entrée sur le territoire espagnol de certains groupes de manifestants qui étaient pourtant, semblent-il, animés par des intentions pacifiques, violant ainsi leurs droits à la liberté d'expression et de réunion28 ».
Par cette occultation et déformation de la réalité, la presse participe à la construction d'une image erronée du mouvement et ne remplit pas son rôle d'informer de façon objective. C'est cette manière orientée de traiter l'information que dénoncent les altermondialistes qui reprochent à la presse d'être à la solde des multinationales.
II- Vers une criminalisation de la contestation sociale
Parallèlement à ces évolutions du mouvement altermondialiste, on peut observer des changements dans le traitement dont il est l'objet de la part de différents acteurs institutionnels. Dans un premier temps, nous examinerons la manière dont apparaissent peu à peu des tentatives de délégitimation et de disqualification du discours altermondialiste. Ainsi que nous l'avons indiqué, le mouvement est inscrit progressivement dans le champ des nouvelles menace ce qui conduit à des modifications de la stratégie policière à son égard, stratégie sur laquelle nous reviendrons en second lieu. Enfin, nous examinerons en dernier lieu à travers la criminalisation ou la pénalisation des mouvements sociaux, l'émergence d'un nouveau traitement judiciaire de la contestation sociale..
A- Les tentatives de disqualification du discours altermondialiste
- 29 Au forum de 2002, on comptait « six ministres, trois candidats déclarés à l'élection (...)
La violence exercée à la fois par les militants et par la police ne répond cependant pas à des visions similaires. En effet, il existe des distinctions entre les professionnels de la politique, de la sécurité, et du journalisme. Les politiques sont eux aussi sensibles aux impératifs de sécurité mais ils sont soumis aux contraintes des enjeux électoraux, ce qui explique en grande partie leur attitude différente de celle de la police plus encline à recourir à la confrontation et tributaire des seules exigences du maintien de l'ordre. C'est ainsi que, alors que sur le terrain les forces de l'ordre déploient des techniques visant à encadrer ces mouvements, les hommes politiques, y compris en charge de fonctions ministérielles, se rendent dans les forums. Ce fut le cas notamment à Porto Allégre29 où Tokia Saïfi, avait pour mission de représenter le gouvernement Raffarin. Et dans le même temps des représentants de l'opposition socialiste et écologiste se pressaient devant les caméras en compagnie des figures emblématiques du mouvement.
Depuis Seattle on constate que l'ensemble des réunions donnant lieu à des rassemblements altermondialistes font l'objet d'un déploiement de force sans commune mesure avec le danger réel que représentent les manifestants.
Dans ce domaine Gênes, à l'occasion du sommet du G8 en juillet 2001, semble détenir le record avec la mobilisation d'environ 18 000 agents du maintien de l'ordre.
Toutefois, aucun des pays d'accueil n'est ici en reste et à chaque occasion les chiffres semblent exponentiels, (les rassemblements de Florence et Paris marqueraient-ils ici un tournant ?).
- 30 Amesty International« demande [que ces armes]ne soient utilisées dans aucun canton sans une (...)
Corrélativement le matériel utilisé lors de ces réunions est lui-même révélateur de l'état d'esprit dans lequel les autorités abordent ces manifestations. Les agents sont armés de balles réelles - dont les événements dramatiques de Göteborg (un blessé grave) et de Gênes (un mort) montrent qu'ils n'hésitent pas à les utiliser - de balles en caoutchouc, de canons à eaux, de gaz lacrymogène, de véhicules blindés etc. et à Gênes l'armée avait même installé une batterie antimissiles à l'aéroport30.
Le recours à un tel arsenal montre que nous ne sommes plus devant la formule classique du maintien de l'ordre public, mais devant la mise en oeuvre d'un appareil militaire répressif. Cette militarisation du maintien de l'ordre marque donc une rupture avec les méthodes précédemment utilisées où nous étions dans une phase de gestion négociée et pacifiée des règles du désordre. Cet abandon marque aussi une rupture avec les concessions accordées de manière tacite aux revendications sociales.
- 31 Didier Bigo, « La violence du contrôle social de l'empire global ».
Dès lors il semble que les autorités ont de plus en plus peur et font le choix comme le disait Foucault, « d'une domination à la fois stupide et capable de donner la mort31 ». Mais pourquoi ce choix et sur quoi repose t-il ?
D'abord ce choix est dicté par la peur et facilité par la passivité sinon l'effritement de l'opposition politique et par l'effondrement des centrales syndicales. Néanmoins, malgré cet affaiblissement des oppositions traditionnelles, les réactions populaires et les fortes mobilisations spontanées (dans le monde entier) qui suivirent Gênes témoignent qu'une partie des populations tente de résister à cette évolution autoritaire.
L'attitude autoritaire qui caractérise les opérations de maintien de l'ordre sur les contre-sommets ne peut être dissociée d'une tendance plus générale en oeuvre depuis le début des années 1990.
- 32 Ibid.
Ce virage autoritaire trouve écho chez une grande partie des acteurs sociaux les plus influents, les plus écoutés. Pour ces derniers comme pour les agents policiers « la défense de la société est alors conçue et pratiquée comme antagonisme vis-à-vis de tous ceux qui ne partagent pas la logique et les intérêts du développement économique et politique des pays dominants. Ainsi cette majorité des agents pense que les comportements musclés propres à la tolérance zéro correspondent aux attentes des citadins et même de la société entière32 ».
Dans cette optique, les revendications des opposants à la mondialisation majoritairement axées vers la défense des droits citoyens et favorables à un partage équitable des richesses entre à la fois le Nord et le Sud et au sein même de chaque société, sont perçues comme antagonistes et particulièrement menaçantes.
- 33 Conseil de l'UE, dossier inter institutionnel 2001/ 0217 (cns) 26.10.2001, p.3.
Aussi, toute revendication de leur part est comprise comme une remise en cause du capitalisme mondial. Cependant, le discours des représentants légaux ne présente pas les choses de cette manière et recourt au thème de la violence pour disqualifier le discours des opposants, en mettant en exergue le fait que ces derniers en s'attaquant au capitalisme, s'en prennent en réalité aux règles et aux institutions des gouvernements démocratiquement élus. Sans être désignés explicitement, des actes commis lors des rassemblements altermondialistes notamment par ce que la presse désigne sous le terme de casseur ou de Black Block peuvent être considéré comme terroriste en référence à la définition donnée par la proposition de décision cadre du conseil du 19.09.2001, qui indique que « les infractions terroristes peuvent être définies comme des infractions commises intentionnellement par un individu ou par un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population, en vue de les menacer et de porter atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays ou de les détruire ». Cette position est complétée en octobre 2001 par le fait de « causer des dommages importants aux installations publiques, au système de transports, aux infrastructures (…) ou aux lieux publics33 ».
- 34 Steve H. Hanke, CATO Institute.
- 35 A State Watch analysis : n°10 : EU définition of terrorism : anarchists to be targeted as (...)
Dès lors il ne reste plus de barrière à franchir pour taxer le mouvement d'antidémocratique facilement identifiable à des terroristes, entendus ici au sens de « sous produit virulent d'un groupe beaucoup plus important d'anticapitalistes34 ». Ainsi, Jurgen Storbeck, directeur d'Europol, déclare en août 2001 (donc avant les événements du 11.09.2001.) que « les soi-disant black bloc anarchistes, peuvent être considérés comme des terroristes ou des pré terroristes35 », rouvrant ainsi une question pourtant tranchée vers la fin du XIX siècle sur le droit à l'expression des groupes d'obédience anarchiste dans les démocraties occidentales.
Ainsi, ces méthodes inscrivent mécaniquement les oppositions à la mondialisation libérale dans le cadre des menaces faites à la démocratie et donc à l'ordre établi, les privant par la même du droit à la contestation pourtant partie intégrante de l'appareil législatif démocratique et légitimant, par là même, son attitude par son devoir de défendre la démocratie :
- 36 Rapport N° 2000/08, L'antimondialisation, un phénomène en pleine expansion, service canadien (...)
« Les démocraties ont le droit et le devoir de protéger la liberté de parole et les réunions des citoyens, activistes et critiques compris. Elles doivent cependant aussi protéger le droit des élus de se réunir et d'exprimer leurs opinions. La tyrannie exercée par les groupuscules où même les majorités qui veulent empêcher l'exercice de ces droits en cherchant à faire dérailler des réunions est inacceptable dans une démocratie36 ».
Dans le sens où même l'expression de la majorité est perçue comme nuisible, il est légitime de se demander à quelle définition de la démocratie fait-on référence ici ?
Cette défense du capitalisme qui englobe l'ensemble de la démocratie, apparaît nettement dans les discours et écrits officiels. C'est notamment le cas dans le rapport du service canadien du renseignement de sécurité, où l'on peut lire présenté comme élément à charge :
- 37 Ibid.
« les activités de protestation n'ont toutefois pas uniquement pour but de dénoncer les pratiques répréhensibles des grandes entreprise.[…], mais se double d'une critique du capitalisme, des crédos chers aux activistes et aux anarchistes37 ».
Cette assimilation entre contestation altermondialiste et positions politiques clairement hostiles à l'ordre démocratique (anarchistes) couplée à un vocabulaire propre à la guérilla exemple « sabotage », autorise d'une part la délégitimation du discours porté par les tenants de la contestation altermondialiste et d'autre part justifie pour y faire face, le recours à des mesures exceptionnelles.
Cette dichotomie est particulièrement perceptible dans la manière dont la presse canadienne traita des rassemblements d'Ottawa en juin 2002.
- 38 Le Droit, 26 juin 2002.
A cette occasion la presse écrite recourt à un style particulièrement pessimiste en titrant le jour de l'ouverture du sommet : « la capitale se barricade : les manifestants antimondialisation laissent entendre que tout peut arriver aujourd'hui à Ottawa38 ». Suit un dossier de quatre pages (2, 3, 4 et 6), au ton particulièrement alarmiste, consacré à l'événement. Le danger induit par la presse se vérifie par le choix des titres : « Les édifices gouvernementaux sont visés » ; « Toutes les actions seront permises, tout peut arriver aujourd'hui » et contribue à l'émergence de tensions et d'un sentiment de malaise.
Le lendemain, le journal Ottawa Sun place en page de une, une photo montrant des manifestants cagoulés et/ou aux visages recouverts de foulards. Cette photographie témoigne elle aussi de l'orientation volontairement prise par cette presse de présenter la supposée dangerosité des rassemblements du contre-sommet.
Une dangerosité présumée et médiatiquement construite comme nous avons pu le vérifier lors de notre enquête de type observation participante.
Certes, nous avons pu constater la présence de petits groupes dont l'hexis vestimentaire rappelle celle du Black Block mais ils étaient numériquement très peu nombreux, et n'ont adopté aucune posture violente avant, pendant et après le cortège. En un mot il n'y avait aucune raison objective en dehors de la volonté de donner une image déformée des manifestants à ce que les journaux retiennent une photographie en rien significative du déroulement de la manifestation.
D'autant qu'aucun article ne mentionne le fait que la police avait choisi pour cette manifestation de filmer en permanence tous les participants. Or cette tenue est aussi un moyen d'être difficilement identifiable. De plus, les participants n'avaient manifestement aucune intention de provoquer des affrontements avec les forces de l'ordre car ces policiers armés de caméra n'ont subit nulle attaque physique ou verbale en dépit d'un procédé que les manifestants ont dénoncé dans leurs communiqués comme une atteinte au droit de manifester.
- 39 Ibid.
- 40 Le Droit (Canada), le 21 juin 2002.
De plus, on ne compte plus les discours, textes officiels et journalistiques où les manifestants sont décrits comme des individus ne sachant pas vraiment pourquoi ils sont là, ni quelles causes ils défendent aspirant seulement à créer du désordre : « nombreux sont ceux qui ne participent à ces grands rassemblements qu'en raison de l'attention qu'ils génèrent39 » ou encore « Les manifestants ont de bonnes raisons de descendre dans la rue même s'ils ne réalisent pas toujours pourquoi40 ».
Cet argument s'apparente à la négation même de l'implication politique raisonnée des agents dont on exagère délibérément le pouvoir et le vouloir de nuisance.
- 41 Echanges d'information sur les déplacements de groupes, action commune 97/339/JAI,du 26 mai 1997, (...)
Parallèlement, les polices du monde entier tendent à la réalisation de dispositif permettant une collaboration pour circonscrire voire enrayer ce type de contestation. Ainsi dans le cadre de l'UE, des dispositions sont prises « pour assurer la coopération policière lors d'événements où se trouvent rassemblées un grand nombre de personnes provenant de plusieurs Etats membres ». Il est demandé aux Etats de communiquer des informations lorsque « des groupes d'une certaine ampleur et susceptibles de constituer une menace pour l'ordre et la sécurité public se déplacent vers d'autres Etats membres en vue d'y participer à des rassemblements ». Les informations communiquées doivent être aussi détaillées que possible : « le groupe concerné ; l'itinéraire à suivre et les lieux de séjour ; les moyens de transport ; etc.41 ». Ici il est clair que le mouvement altermondialiste ainsi que les rassemblements syndicaux internationaux sont prioritairement désignés.
De même des policiers canadiens étaient en mission d'observation à Gênes pour préparer le sommet du G8 qui devait se tenir à Ottawa ou Kananaskis. En plus de cette délégation, le Canada avait également délégué sur place le groupe habituel d'agents de renseignement qui travaillent en collaboration avec ceux du G8.
En cas d'arrestation, leur expertise sert à déterminer si la personne est recherchée sur mandat ou connue des services de renseignements. Les « observateurs » de la gendarmerie royale du Canada (GRC) étudient les groupes impliqués et les différentes tactiques utilisées par les manifestants et tentent d'identifier les dirigeants des principaux groupes radicaux. Ils cherchent à recueillir « tout ce qui peut nous aider pour assumer une meilleure sécurité » au prochain G8. « On se prépare en conséquence » ; « Ces échanges d'information sont une façon courante de faire depuis Seattle, et plusieurs corps de police occidentaux y participent », souligne M. Amyot, porte-parole de la GRC en matière de renseignements, de techniques et d'équipes anti-émeutes. Les agents de la GRC se sont d'ailleurs rendus à Rome au mois de mai, à l'invitation des autorités italiennes, pour rencontrer l'officier responsable de la sécurité pour ce sommet du G8.
Ils leur ont, bien entendu, fait partager leur expérience au sommet des Amériques. Des policiers de la Sûreté du Québec étaient également sur place pour s'informer des mesures de sécurité et des « outils » utilisés pour le contrôle des foules. Ils ont également rencontré leurs homologues italiens. Ceux-ci ont pris note de l'utilisation faite des « armes intermédiaires » - gaz lacrymogènes et balles de caoutchouc - lors du sommet de Québec.
Sur le continent Européen, l'UE jette les bases d'un projet relatif à la surveillance des manifestants lors des sommets. Il consiste à :
donner le contrôle des opérations à la toute nouvelle « EU Task Force of Chief Police Officier », dont les activités n'ont aucune base légale.
créer des fichiers nationaux fondés sur la suspicion et la supposition sans aucune norme légale ou protection des données et autoriser l'échange non contrôlé de ces données.
- 42 Rapport N° 2000/08, L'antimondialisation, un phénomène en pleine expansion, service canadien (...)
autoriser les Etats membres à prendre des lois pour empêcher les gens de se rendre aux manifestations dans les autres pays si leurs noms sont enregistrés en tant que suspects ou s'ils ont été convaincu de troubles mineurs à l'ordre public (ex : bloquer une autoroute)42.
Pour Tony Bunyan membre de l'organisation Statewatch : « les projets des gouvernements européens pour contrer les manifestations menacent le droit à la libre circulation des personnes et le droit de manifester [et vont amener] à constater des pratiques de maintien de l'ordre encore plus autoritaires ».
- 43 Salvatore Palidda, art. cit.
- 44 Avis 10/2001 sur la nécessité d'une approche équilibrée dans la lutte contre le terrorisme, (...)
D'autre part, pour le sociologue italien Salvatore Palidda : « il y a une orientation commune d'aller droit vers un pouvoir autoritaire, à l'exception peut-être des Français. Toutes ces autorités ont décidé de laisser la police répondre aux protestations sociales. On veut répondre aux critiques des mouvements populaires par des mesures militaires43 ». Ces inquiétudes dépassent les milieux intellectuels puisque le groupe de protection des données issu de la commission européenne, dans son avis d'octobre 2001 s'inquiète des mesures antiterroristes examinées qui « dans de nombreux cas couvrent des domaines dépassant la lutte contre le terrorisme » et tendent à légitimer « l'intrusion des pouvoirs publics dans la vie privée des individus », et rappelle « qu'un élément clé de la lutte contre le terrorisme doit consister à garantir la préservation des valeurs fondamentales qui sont la base de nos sociétés démocratiques et qui sont les valeurs mêmes que ce prônant l'usage de la violence cherchent à détruire44 ».
En ce sens la position des médias particulièrement télévisuels qui consiste à relever et exacerber les actes de violence commis par les manifestants vient à son tour servir de légitimation à ce discours et à ces méthodes autoritaires.
Pourtant, une analyse simple permet de mettre en exergue l'irrationalité d'un tel discours. Pour cela il suffit de comparer les armes ou objets assimilés en possession des altermondialistes lors des nombreuses arrestations dont ils font l'objet. Il s'agit majoritairement de battes de base ball, de bombes lacrymogènes, de pierres et projectiles divers ramassés sur place etc.
Peut-on soutenir l'idée que les individus porteurs de ce type d'arsenal soient venus dans l'intention de blesser voire de tuer ? Dès lors où est l'organisation de type terroriste contre laquelle on prétend être en demeure de lutter ?
Cette dichotomie entre la menace réelle et la défense dénote l'importance de la fracture existant entre ces deux composantes et laisse présager d'une escalade de la violence (dans les deux camps) et de la répression. Il semble toutefois ici que Gênes marque une apogée que les Etats accueillants s'emploient à ne pas réitérer.
B - La stratégie policière comme stratégie de contrainte réciproque
Il ressort clairement des observations participantes et des entretiens que nous avons réalisés que la présence d'une police lourdement équipée ou munie de caméras et d'appareils photographiques constitue à la fois une contrainte et une source d'inquiétude substantielle pour l'ensemble des participants aux contre-sommets et pas seulement pour les partisans de la violence.
Loin de rassurer, les policiers font peur et souvent l'hostilité découle directement de leur stratégie et de leur méthode.
- 45 Libération, 04 novembre 2002.
- 46 Le Monde, 11 novembre 2002.
En effet, à Florence alors que le souvenir des graves débordements de Gênes hante les autorités comme les manifestants, la police se montre soucieuse de ne pas réitérer les mêmes erreurs et informe les organisateurs de son intention d'agir « avec modération et fermeté45 ». Ainsi, à l'exception de Göteborg et de Gênes, on ne peut pas à proprement parler de militarisation de l'espace de manière identique. Toutefois, même si dans les contre-sommets suivant la présence militaire était moins visible, elle n'en demeure pas moins prête à intervenir. En effet, les exactions de Gênes ont amené les pays accueillant les contre-sommets à mette en oeuvre des moyens policiers moins militaire du moins dans leur partie visible. Ici, il convient de nuancer en fonction du pays d'accueil et de la tradition de l'intervention des forces militaires dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. Ainsi, la France recourt-elle dans une moindre mesure aux forces armées que l'Italie ou la Suisse. Gênes servant en quelque sorte de repoussoir, les politiques agissent plus stratégiquement ainsi les relations avec les manifestants en sont immédiatement transformées et certains n'hésiteront pas à saluer la présence « d'une police citoyenne au service des citoyens !46 ».
- 47 Rapport du STRATCO, 12 novembre 1999, Paris, perspectives offertes par les moyens non-létaux, (...)
Toutefois, lors de chaque contre-sommet, la zone rouge ou plus généralement les zones interdites persistent. En limitant les déplacements des participants au rassemblement, elles font inévitablement naître des tensions. Les tracasseries matérielles qui en résultent conduisent la majorité à penser que les forces de l'ordre ne sont pas dans leur rôle traditionnel de surveillance et de protection mais sont en réalité dans une démarche de nuisance et de harcèlement à leur égard. Dans le rapport de la fondation pour la recherche stratégique de 1999, l'interdiction d'une zone pour une durée déterminée face à une foule hostile, il est précisé que « le rapport de force, très défavorable aux militaires, ne permet pas d'envisager une action de contact et contraint ces derniers à une action essentiellement défensive47 ».
Malgré ces différentes réserves, la mise en place de zones interdites ou à circulation restreinte perdure. Par exemple, lors du sommet d'Evian en juin 2003, la préfecture de Haute-Savoie prenait les dispositions suivantes, en les incrivant clairement dans le contexte international de l'après 11 septembre 2001.
Notes
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Pierre Masse et Nathalie Bayon, « L'altermondialisme au prisme de l'exceptionnalisme : les effets du 11 septembre 2001 sur le mouvement social européen - partie 1/2 », Cultures & Conflits, Articles inédits, 2008, [En ligne], mis en ligne le 05 octobre 2004. URL : http://www.conflits.org/index1069.html. Consulté le 08 septembre 2008.
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